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Usainu Darboe, leader de la United Democratic Party (Udp) semble éprouvé par son emprisonnement de plusieurs mois à la sinistre prison de «Mile 2» de Banjul. Avec lui et avant lui, de nombreux opposants ont vécu le martyre dans ce lieu de détention. L’avocat Darboe, sorti de prison dans la foulée de la victoire à la Présidentielle gambienne de son poulain Adama Barrow, est assailli par des foules de militants, d’amis et autres proches à son domicile de Kairaba Avenue. Dans cet  entretien qu’il nous a accordé, il évoque de manière crue les affres de la répression exercée par Yahya Jammeh sur son Peuple. Usainu Darboe rumine encore sa colère mais ne prodigue pas moins des conseils au nouveau chef de l’Etat.

Comment avez-vous vécu  la répression du régime de Jammeh ?
C’est un pouvoir tyrannique et criminel. Pourtant, il y a des lois qui respectent les droits. Mais, dans la pratique, c’est autre chose. Jammeh  est un homme qui ne fait pas ce qu’il dit. C’est un homme qui pense que ses interlocuteurs sont des idiots et qu’il est l’homme le plus intelligent du pays. C’est pourquoi je pense que c’est un personnage mégalomane, qui pense que tout tourne autour de lui. Comme il pense qu’il détient le monopole de la vérité et qu’il n’est jamais contredit, il croit qu’il est au-dessus de tout le monde. En plus, il a plus de moyens pour parler aux gens alors que les médias doivent être accessibles à tout le monde.

A votre sortie de prison, vous avez bénéficié d’un accueil populaire et jusqu’ici votre maison ne désemplit pas. Comment appréciez-vous cet élan populaire qui a accompagné votre libération ?
Je voudrais remercier tous les Gambiens parce que c’est grâce à eux que je suis sorti de prison. Parce que si Jammeh avait gagné, je serais encore en prison.  Et mes conditions de détention allaient être beaucoup plus dures. Mais, les Gambiens ont dit que la dictature devait prendre fin sans effusion de sang et de façon pacifique. La carte d’électeur est plus puissante qu’une arme.

Ce qui vient de se passer en Gambie semble surprendre beaucoup de monde. Est-ce que cela vous a surpris ?
Pas du tout ! Parce que depuis trois ou deux ans, les faits et gestes de Jammeh montraient qu’il était en train de fossoyer son régime. Il se tirait une balle sur le pied. Il ne peut pas insulter la majorité de la population plus d’une fois et espérer gagner une élection. Finalement, il a plongé dans la colère la population. En plus, il montrait qu’il est le meilleur d’entre les Gambiens, et la création de la République islamique lui a été fatale parce que  les musulmans sont majoritaires. Pourtant, Dakar est plus peuplée que la Gambie et tous nos guides religieux se trouvent au Sénégal notamment à Tivaouane, Touba, Ndiassane. Pourtant, ils n’ont jamais imaginé que le Sénégal serait un Etat islamique. Lui estime qu’il peut faire de la politique en utilisant la religion et des chefs religieux pour décréter de faire de la Gambie un Etat islamique. C’est pour cette raison que les citoyens des autres religions ont décidé de montrer leur force.

On a constaté que l’économie ne marchait pas trop ces dernières années…. Cette morosité a-t-elle accéléré la chute de Jammeh ?
L’économie gambienne est à l’agonie depuis plusieurs années. L’opposition a depuis longtemps alerté sur la situation économique du pays. Cette situation s’explique par la violation des lois et le non-respect des règles liées aux investissements et la confiscation des biens des personnes. Cela n’incite pas les investisseurs à venir en Gambie et les poussent à saisir les Chambres internationales d’arbitrage qui condamnent la Gambie à payer des millions de dollars.

Jammeh  est un homme qui
ne fait pas ce qu’il dit

Est-ce que le blocus de la frontière avec le Sénégal n’a pas compliqué la situation de Jammeh et favorisé un peu l’opposition ?
Ça nous a facilité le travail. Cette situation a montré que Jammeh n’est pas un dirigeant qui coopère avec ses voisins. Chaque jour, il pose des actes qui compliquent les relations entre la Gambie et ses voisins. L’année dernière, à Farafegny, il a débité des énormités et des propos malveillants sur le Président Senghor qui est un symbole mondial et qui est respecté par tout le monde du fait de son niveau intellectuel et académique et son charisme politique. Par contre Jammeh ne représente rien, il n’a même pas le Bac et il est incapable de diriger un pays. Comment une telle personne peut se permettre d’insulter Senghor en étant presqu’au Sénégal. Ensuite, il a mis dans le même sac Abdou Diouf qui était à l’époque Secrétaire général de la Francophonie et qui a dirigé le Sénégal pendant plusieurs années. Il a aussi insulté Abdoulaye Wade et l’actuel chef de l’Etat du Sénégal Macky Sall. On a compris que ce n’est pas une personne capable de rendre plus cordiales les relations entre le Sénégal et la Gambie. L’opposition a dit aux populations que si vous votez pour lui, vous allez vous mettre dans des difficultés.

Les relations entre lui et le Sénégal sont devenues exécrables à cause du Mfdc. Le comportement de Jammeh avait interpellé plus d’un.
Son attitude en public, on l’a constatée. Il soutenait qu’il voulait ramener la paix en Casamance. Moi, j’ai toujours pensé qu’il n’a jamais voulu faire la paix entre le Sénégal et le Mfdc parce qu’il aidait certains à se réfugier ici.

Le fait que Yahya Jammeh ait reconnu sa défaite a surpris tout le monde. Cela ne vous pas étonné aussi ?
Il y a quelqu’un à la Prison (Ndlr : Mile 2) qui m’avait dit qu’il n’allait pas reconnaître sa défaite. Je lui ai dit qu’il le fera.

Vous n’avez jamais pensé qu’il pouvait faire autre chose en essayant de confisquer la victoire de l’opposition ?
Après l’élection, tu ne peux pas être sûr de ce qu’il fera. Le nouveau pouvoir doit par contre être davantage vigilant sur le plan sécuritaire.

On a remarqué que depuis sa déclaration, il est plongé dans le silence et qu’il est en train de retarder la transition…
Avant 2001, la Constitution disait que la passation de service doit se faire au bout d’une semaine. Il a révisé la Constitution en parlant de deux mois. Cette loi n’a cependant pas prévu d’organiser les pouvoirs du président sortant. Il convient de retenir qu’à la fin de son mandat, il n’a aucune autorité présidentielle. C’est un problème mais la coalition (victorieuse) est en train de gérer tout ça.

Certains craignent que la richesse du pays peut être dilapidée durant la transition. Qu’en pensez-vous ?
C’est possible ! Mais, certains pays ont fait une déclaration publique pour dire que le président sortant n’a aucun pouvoir pour signer des contrats ou des décisions qui vont affecter la Gambie. Celui qui se risquerait à le faire devrait s’expliquer avec le nouveau régime parce que le contrat risquerait d’être annulé.

Vous pensez que Yahya Jammeh peut rester en Gambie ?
Je n’ai pas d’appréhensions. C’est un Gambien. Ce qu’on attend de lui, c’est qu’un ancien Président doit se comporter comme tel.

Durant son règne, certains ont été assassinés ou emprisonnés et d’autres ont perdu leurs biens. Le pouvoir ne devrait-il pas les indemniser ?  
Ce sera un débat ! Je pense que le nouveau régime doit poser des actes en privilégiant les intérêts de la population.  Il ne fera pas autre chose.

Il y a quelques semaines, Jammeh avait déclaré que la Gambie allait quitter la Cpi. Certains ont pensé qu’il avait peur d’être poursuivi ?
Il avait peur. Jammeh n’est pas membre de la Cpi. C’est la Gambie qui est signataire du Traité de Rome.  C’est une personne inculte qui parle de cette manière. Il y a un processus à suivre pour quitter la Cpi. Malgré cela, il ne pourra pas échapper aux poursuites s’il y a des présomptions qui nécessitent des poursuites judiciaires.

Si Jammeh avait gagné,
je serais encore en prison

Jammeh disait que Mile 2 était comme un 5 star hotel.  Avez-vous vécu cela  ?
(Rires..)J’ai vécu dans son 5 star hotel dans la suite présidentielle.  C’est assez vaste. Lui même l’a vu (Ndlr : Il s’adresse à O. Jallow un de ses camarades de parti qui a assisté à l’entretien et qui était détenu avec lui). La plupart de mes camarades détenus venaient se dégourdir les jambes dans cette zone. Il y a 12 personnes dans ce secteur et c’est bien mieux que les autres secteurs. Mais, une prison reste une prison parce que ça te prive de ta liberté. Il y a toujours quelqu’un qui viendra te dire de rentrer, que l’heure de la promenade est terminée.

Mile 2 a une réputation sinistre. Avez-vous vécu la torture ou des gens vous ont fait part de cas de brimades ?
Oui, il y a des gens qui m’ont fait des confidences sur des cas de torture. Je les crois ! Avant l’élection, j’ai quitté ma cellule, j‘ai entendu un garde pénitentiaire dire qu’ils sont prêts à mourir pour gagner cette élection et que la discipline sera de rigueur et que ceux qui seront arrêtés regretteront les actes qu’ils ont posés. Cela montre qu’ils torturent les gens.

Quels conseils allez-vous donner au nouveau président de la République ?
Je lui demande de continuer à cultiver l’unité nationale qui existait jusqu’en 1994 (année du coup d’Etat de Jammeh). Que les droits de tout un chacun soient respectés. Cela ne veut pas dire aussi que les gens soient libres de faire ce qu’ils veulent. Il faut travailler pour l’économie du pays. L’espoir renaît et il n’a pas le droit de décevoir.

Que doit faire tout de suite le nouveau régime ?
Je pense que tout est priorité en Gambie.

Quelles relations doit tisser le nouveau pouvoir avec les autres pays ?
Les relations doivent être plus que cordiales notamment entre le Sénégal et la Gambie qui constituent un même pays. Ces pays doivent être deux Etats frères et non des rivaux. C’est très important pour moi. Il n’y a aucun pays au monde que Jammeh respecte. Même Taiwan, qui avait des relations avec la Gambie, a été conspuée par Jammeh dès le lendemain de la rupture diplomatique. Il oublie tout et attaque même des pays occidentaux comme la Grande Bretagne ou les Etats-Unis. C’est pour cette raison que la Gambie était isolée sur la scène internationale. Le nouveau pouvoir va sortir notre pays de cet isolationnisme et réintégrer le Commonwealth qui est un organe important pour notre pays.

Dans les médias, il a été dit que la communauté in­ter­nationale a obligé Jam­meh à reconnaître sa défaite.
Je n’ai pas été mis au courant de tout ça! Yahya Jammeh veut montrer qu’il est un démocrate. C’est normal qu’il accepte les résultats. C’est lui qui a écrit que celui qui gagne une élection doit gouverner.

Est-ce que ce n’est pas une façon de railler Jammeh quand vous dites que c’est un démocrate…
(Rires). Non, c’est lui qui a dit qu’il est un démocrate. Mais, je ne crois  pas qu’il avait le choix ! Les Gambiens ont pris la décision de se débarrasser de lui et tenaient à ce qu’on respecte leur décision.

Vous avez fait face à Jammeh à plusieurs reprises et il gagnait à chaque fois. Souvent, les gens disaient que l’élection était truquée… Qu’est-ce qui a changé cette fois-ci pour qu’il accepte le fait qu’il ait perdu la Présidentielle ?
Par le passé, on n’avait jamais compté les votes dans la zone où il votait parce qu’on a toujours remarqué qu’il multipliait les bulletins. Dans les zones éloignées, on transportait les urnes dans d’autres circonscriptions  la nuit et sans électricité. Et les bulletins étaient compilés dans la rue.

Cette élection a été bien surveillée ?
Oui bien sûr !

Vous êtes le leader de l’Udp et souvent vous êtes souvent son candidat… Bar­row a été candidat grâce à certaines circonstances. Cer­tains pensent que Ada­ma Barrow a pris votre place.
Non, il n’a pas pris ma place. Il a été choisi par les Gambiens. J’ai toujours dit que Ousainou Darboe n’est pas l’Udp et vice-versa parce que je peux mourir ou devenir malade. Il faut que le parti marche, le poste ne m’appartient pas et il appartient au parti. Celui qui incarne l’espoir du parti doit être choisi.

Le nouveau pouvoir doit
être davantage vigilant sur
le plan sécuritaire

C’est pour cette raison que vous avez dit que vous êtes fier de son élection…
Oui ! Je suis très fier parce que mon successeur a gagné. C’est formidable. Et les autres membres de l’opposition l’ont soutenu, c’est assez réconfortant !

Certains membres de l’alliance sont en train de se positionner et cela risque de provoquer des tiraillements. En tant que sage, qu’allez-vous faire pour régler tout ça ?
Je ne suis pas au courant de tels tiraillements. Je pense que tous les membres de l’alliance ne l’ont pas soutenu pour avoir des postes. Tout le monde s’est battu pour sortir la Gambie de cette situation. Je serais surpris de voir les gens se battre pour des postes, je connais certains d’entre eux, on a fait l’école ensemble, pour d’autres on est dans le barreau. Ils ne se sont pas battus pour obtenir des postes mais pour faire triompher leurs idées.  Cet élan sera maintenu.

Si vous avez la possibilité de rencontrer Jammeh, qu’allez-vous lui dire ?
Je lui dirai de  faire comme Thabo Mbeki (ex-président sud africain) ou Abdou Diouf. Il doit ensuite jouer le rôle de médiateur dans la sous-région.

Vous pensez que Jammeh peut jouer ce rôle dans la sous-région ?
Quand il était président, il devait se préparer à ces missions. Mais, ce n’est peut être pas encore trop tard !  S’il y a des problèmes, il peut prendre son téléphone pour essayer de conseiller certains dirigeants.

A vous entendre parler, on dirait que vous avez pardonné à Jammeh tout ce qu’il a vous fait subir ?
Le système Jammeh était comme celui de l’apartheid à la seule différence que l’apartheid a été imposé par les blancs. Mais, notre système était plus pernicieux. Mais, si tu penses à l’intérêt du pays, tu dois rassembler les gens.

Vous faites souvent référence à l’Afrique du Sud et à Mandela. Vous ne serez pas le Mandela gambien !
Comme Mandela, j’ai été arbitrairement détenu, c’est pour cette raison que les gens font la comparaison. Ensuite, ma détention a poussé les Gambiens à s’unir pour dire stop à la dictature !

Quelle question devrais-je vous poser et que j’ai tue ?
(Rires)… Les Gambiens sont uns et indivisibles. Sans diolas, Socé, Sérère,… ce n’est pas la Gambie. Alors que Jammeh faisait tout pour diviser les ethnies. On doit conjuguer tout ça au passé et aller de l’avant.  Ce pays ne peut être stable si les ethnies et les religions sont divisées.

Propos recueillis par Madiambal DIAGNE à Banjul

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