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Pour quelles raisons la question de l’histoire et de la mémoire revêt-elle chez vous une importance particulière ?
En tant qu’historien de formation, j’ai toujours été habité par la question de la mémoire. Avant de me lancer dans des études de cinéma, j’avais entamé la rédaction d’une thèse de 3ème cycle d’histoire à la Sorbonne à Paris, qui portait sur l’image de l’Afrique dans la presse illustrée en France à la fin du XIX ème siècle. J’ai découvert comment ces images produites par d’autres étaient utilisées à l’époque au profit d’un discours de propagande coloniale. Tout ce que j’apprenais était intéressant mais il me semble qu’il manquait le point de vue, la parole, le ressenti des Africains eux-mêmes. Finalement, j’ai choisi de mettre ma thèse entre parenthèses, pour faire une école de cinéma mais, évidemment, je n’avais qu’une hâte à l’issue de ma formation : rentrer à Ouagadougou et commencer à tourner des films ! Mais cette réflexion sur les images m’est restée et j’ai voulu utiliser le cinéma comme outil de vulgarisation de l’histoire, pour la rendre compréhensible par le plus grand nombre. Je me disais que, pour que l’histoire serve à quelque chose, il fallait qu’elle soit à la portée de personnes qui ne sont pas forcément allées à l’université car c’est pour elles une manière de comprendre, de se réapproprier leurs imaginaires à travers le temps. Ce ne sont pas des choses que j’ai à l’époque pu théoriser mais je le vivais de l’intérieur comme un besoin, celui d’être nous-mêmes les auteurs de notre histoire, de nos histoires car personne ne peut les raconter à notre place. D’où l’importance d’écrire et de questionner l’histoire selon notre propre perspective.

Est-ce de cette volonté qu’est né l’Institut Imagine ?
Tout à fait. J’ai créé Imagine sur la base du fait qu’il n’y avait pas assez d’écoles de cinéma en Afrique ou, même s’il y en avait, les limitations budgétaires faisaient qu’on ne pouvait pas donner le meilleur enseignement pratique aux élèves. J’ai vu ça de très près, pour avoir été à la tête de la Fédération panafricaine des Cinéastes (Fepaci)…. J’ai toujours en mémoire la dernière phrase d’une résolution que j’avais soumise à la conférence des Ministres de la culture de l’Oua qui a eu lieu à l’ile Maurice en 1986, à l’époque où j’étais encore président de la Fepaci, qui dit que  «les peuples africains ont un besoin vital de leur propre image». C’est ce que je crois fondamentalement et c’est pour cette raison que j’ai voulu créer un lieu de transmission du savoir et du savoir-faire qui reflète la vision forgée par ces cinéastes pionniers des années 1970. C’est dans cet esprit qu’Imagine a vu le jour en 2003. Je n’aime pas le terme d’école. J’ai préféré lui donner le nom d’Imagine et plus tard d’Institut Imagine. Pour moi, l’imagination est la ressource fondamentale que nous avons pour prendre nos destins en main…

…Pourquoi avez-vous choi­­si de vous associer au projet Capital numérique ?
Capital numérique est venu comme un écho à mon combat pour la réappropriation de nos archives. Produire des œuvres, c’est une chose, mais il faut aussi qu’elles soient connues, qu’elles soient diffusées et qu’elles commencent à devenir objet d’étude sous peine de tomber dans l’oubli. Très peu de films d’archives sont produits en Afrique. Une grande majorité d’œuvres produites sur l’Afrique  y compris par des Africains sont détenues par des points d’archives en dehors du continent : en France, en Angleterre, au Portugal, en Italie etc…Il faut que grandisse chez les Africains la conscience que ces archives sont une richesse. Même si elles ont été filmées avec un certain esprit, ce sont des archives réelles où il y a des décors, des corps africains qui sont mis en scène d’une certaine manière et qui contiennent des renseignements des indications précieuses qui peuvent être re-questionnées y compris par des jeunes d’aujourd’hui. Il  n’y a pas à rendre compte de l’histoire de manière unilatérale, mais il faut la comprendre et savoir que quand elle est faite par d’autres sur vous elle sert des intérêts. Mais il faut être serein devant ça et voir ce qu’on peut y puiser pour redémarrer quelque chose. Qu’attendez-vous de ce projet ?
Ce projet est important dans la mesure où il va nous permettre de renforcer nos formations notamment grâce au scanner de films que nous avons reçu récemment qui va nous donner la possibilité de scanner et d’étalonner les films très anciens pour un visionnage a minima, ce qui va ouvrir le champ aux étudiants et aux chercheurs. Nous allons également nous servir des acquisitions du projet dans le cadre des Camps mémoire qui sont des formations à destination des écoliers, collégiens, lycéens, étudiants. On leur donne accès à nos archives sur place on en choisit quelques-unes emblématiques qu’on projette. Ces projections sont suivies d’un débat où on pose la problématique de l’histoire et de la mémoire. Cet aspect est très important pour moi car je me bats depuis des années pour que l’enseignement de l’art devienne effectif dans les écoles, les collèges, les universités, que des Clubs ciné se créent. Il faut donner aux jeunes la capacité de lire les images, de comprendre ce qu’il y a derrière et de développer un esprit critique par rapport à ce qu’ils voient. Il y a chez les jeunes un défaut de représentation des réalités africaines qu’il est urgent de pallier. Les jeunes ont souvent le sentiment (et on ne peut pas leur en vouloir) que c’est presque un malheur d’être né en Afrique car tout ce qu’on leur renvoie de l’Afrique, ce sont les catastrophes, les guerres etc…Et personne ne leur donne les moyens de regarder l’Afrique avec une curiosité positive. Ils ne savent même pas tout ce que l’Afrique a apporté au reste de l’humanité.

 Qu’est-ce qui explique selon vous que malgré des initiatives comme Capital numérique, de nombreuses œuvres du patrimoine audiovisuel africain restent encore d’un accès difficile pour le grand public ?
Fondamentalement l’absence de circuits nécessaires à la production et à la diffusion, le vrai problème du cinéma et de l’audiovisuel depuis plusieurs années. Mais je dirais aussi que les conditions dépendent d’un contexte plus général. On ne peut pas rêver que le cinéma et l’audiovisuel puissent exister indépendamment de tous les problèmes structurels du continent que l’on connait : problèmes de développement, d’infrastructures, d’éducation. Quand on voit certains accords commerciaux signés récemment, on se demande quelle est la marge réelle de liberté des pays africains. Tout est lié. Mais cela ne doit pas nous arrêter. Il ne faut pas attendre que les conditions soient là pour produire. Le cinéma a sa partition à jouer dans le sens où il peut éduquer les citoyens à penser autrement. En cela il constitue une ressource immatérielle et une nourriture spirituelle qui contribue à changer les choses.
Images Francophones

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