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Qui est cet homme qui porte une soutane blanche à l’autel et qui parle arabe tout en évangélisant avec des paroles tirées du saint Coran ? Qui est réellement l’abbé Jacques Seck, ce fils du Sénégal, témoin de son temps ? C’est à ces questions que le journaliste, communiquant et désormais réalisateur Gilles Arsène Tchédji tente de répondre dans son film «Abbé Jacques Seck, prêtre musulman, imam chrétien».

Votre film Abbé Jacques Seck, prêtre musulman, imam chrétien sera projeté ce soir. Qu’est-ce qui vous a motivé à le faire ?
L’abbé Jacques Seck, c’est un personnage, un sujet qui m’a beaucoup interpellé ces dernières années. C’est un prêtre de l’Eglise catholique que j’ai eu à croiser il y a quelques années, en 2004. Il donnait une conférence de presse ici à Dakar. Et durant cette conférence, j’ai constaté qu’il parlait arabe, utilisait les paroles du Coran, donnait leur pendant dans la Bible et essayait de porter un témoignage hu­main. Cela m’a beaucoup frappé. Je me suis alors posé des questions : qui est réellement cet homme qui est prêtre catholique et qui maîtrise également le Coran ? J’ai décidé d’écrire un livre sur lui. Ce livre devait être mon deuxième, après Monsei­gneur Pierre Sagna, l’apôtre de la joie qui est sorti en 2008. Et j’étais allé faire plusieurs entretiens avec lui. Mais je n’ai jamais pu finaliser le livre en question. En un moment donné, je me suis dit : pourquoi faire tous ces enregistrements et ne pas les utiliser ? J’ai alors décidé de tourner un film sur lui. Et chaque fois que j’allais en entretien, j’amenais une caméra avec moi ou j’appelais un ami qui a une caméra et on y allait. Au bout du compte, j’ai commencé à constituer une équipe autour de moi pour voir s’il était possible de faire un documentaire sur l’abbé Jacques Seck. Ce projet a démarré avec le journaliste et enseignant Joseph Diédhiou. Il a fait beaucoup d’entretiens avec moi à l’époque. Et petit à petit, j’ai fini par décider réellement en 2015 ou 2016 de faire ce film. Je suis parti sur les traces de l’abbé Jacques un peu partout, ce qui m’a permis de réaliser ce film qui sera montré ce soir au public sénégalais.

C’est donc un long métrage ?
C’est un film de 52 minutes qui revient sur qui est l’abbé Jacques Seck et sur son enfance. Tout le monde sait que c’est un prêtre, mais il est né animiste. Il s’est converti adolescent au christianisme. Son père est musulman (animiste converti à l’islam). Sa mère est animiste et au soir de sa vie, elle s’est convertie au christianisme. Donc abbé Jacques Seck c’est tout cela. Et je suis parti sur ses traces dans son village, sa maison d’enfance, dans sa paroisse, là où on l’a ordonné prêtre. J’évoque sa vie de séminariste, de prêtre et son combat comme chantre du dialogue islamo-chrétien au Sénégal. Je le présente au public en montrant aussi ce qu’il aime dans la vie. C’est quelqu’un qui aime beaucoup la lutte, qui aime beaucoup danser. C’est quelqu’un qui est plein de vie et de joie. C’est tout cela qu’on retrouve dans ce film.

Vous étiez parti pour écrire un livre. Finalement c’est devenu un film. Abbé Jacques Seck s’est-il laissé facilement convaincre d’être filmé ?
J’avoue que l’abbé Jacques Seck, dès le début du projet, a accepté mon idée. Quand j’étais venu, je lui ai dit que j’avais envie d’écrire un livre sur lui, il m’a donné sa bénédiction. Il était tout content. Il m’a dit : «C’est Dieu qui t’a envoyé pour le faire.» Dans un de mes articles en 2004 ou 2005, au journal Le Quotidien, j’avais fait son portrait. Et j’avais titré «Abbé Jacques Seck, prêtre musulman, imam chrétien». Le fait que je revienne donc lui dire que je voulais écrire un livre sur lui, ça lui a plu. Il m’a même confié un cahier dans lequel il écrivait ses mémoires. Ce document se présente sous forme de testament où il se raconte. Je pensais faire une réécriture pour ressortir sa vie, mais finalement le fait d’avoir choisi de faire un film, c’est aussi une option parce qu’au-delà du livre, le film ira peut-être beaucoup plus loin en portant le message de ce prêtre qui est un chantre du dialogue islamo-chrétien.

Donc le titre de ce documentaire est inspiré d’un article de presse ?
A vrai dire, c’est un titre qu’incarne l’abbé Jacques Seck. Quand on dit abbé Jacques Seck, les musulmans savent tout de suite de qui il s’agit. Quand on dit abbé Jacques Seck, les chrétiens de même savent de qui il s’agit. Et c’est pourquoi je dis «Prêtre musulman, imam chrétien». Un prêtre, c’est quelqu’un qui est consacré à l’église, et l’étymologie du mot musulman, c’est la soumission à Dieu. Ce prêtre dont je parle s’est soumis à Dieu. Imam chrétien pourquoi ? L’imam c’est le guide, celui qui guide la prière d’une mosquée. Et lui, il est un chrétien, mais il dirige la prière à l’église. C’est donc une métaphore, une figure de style qui dit véritablement qui il est et ce qu’il incarne. Je pense avoir trouvé le titre qu’il faut et qui le représente.

Et côté tournage, est-ce qu’il y a eu des moments difficiles, où vous vous êtes dit, je ne peux plus continuer ?
J’avoue que ça été difficile. On a été découragé plusieurs fois et on se disait que ça ne va pas marcher. En un moment donné, je me rappelle, Joseph Diédhiou parlait des khon, des esprits qui ne voulaient pas que ce film soit réalisé. Et il y avait du découragement. A cela s’ajoute le fait qu’il fallait avoir les moyens pour faire le film. Moi je suis journaliste. C’est sur mon maigre salaire de journaliste que je prenais pour faire manger l’équipe de tournage qui m’accompagnait. Quand on va par exemple chez les Sérères à Fadiouth ou à Palmarin pour faire un tournage, il faut que tout le monde mange, il faut du carburant… Mais je rends grâce à Dieu. C’est un bébé qu’on a porté avec de maigres moyens, mais aujourd’hui nous sommes fiers de lui.

Pourquoi n’avez-vous pas sollicité le Fonds de promotion de l’industrie cinématographique (Fopica) pour obtenir un financement à l’instar de beaucoup de cinéastes ?
Il y a beaucoup de gens qui me disaient que c’est un très bon sujet. Il faut aller chercher des financements, il faut voir le Fopica ainsi de suite. Mais en tant que journaliste culturel, je me suis dit qu’il faut que j’utilise mes propres moyens. Il ne faut pas que je prenne de l’argent et qu’on m’oriente par rapport au travail que j’ai envie de faire ou au message que je veux ressortir dans ce film. Un journaliste culturel qui reçoit de l’argent du Fopica pour faire un film, ça pourrait aussi être interprété de mille manières.

Quel message lancez-vous à travers ce film ?
C’est une œuvre artistique. Chacun aura son opinion sur le film, mais le message fort que je veux que les Sénégalais retiennent, que le monde entier retienne de ce film, c’est que l’abbé Jacques Seck est un exemple, un modèle de paix et de dialogue. C’est quelqu’un qui est pour le dialogue des Peuples, c’est quelqu’un qui a un message d’humanisme et d’humanité. C’est ce que je porte sur la place publique.

Quel accueil espérez-vous pour ce film qui sera lancé ce soir en avant-première au Complexe cinématographique Sembène Ousmane ?
Je pense que c’est le moment de rendre hommage à abbé Jacques Seck. Il y a le ministre Jean Paul Diaz qui le dit dans le film, il (abbé Jacques Seck) mérite qu’on lui rende hommage. Même au sein de l’Eglise, il mérite qu’on le pousse à un certain rang. Il mérite, comme l’a dit le sociologue Djiby Diakhaté dans le film, que l’Etat du Sénégal puisse lui donner des médailles pour reconnaître qu’il est une valeur sûre de notre société, que c’est un exemple pour la jeunesse. Je pense que c’est le moment pour que tout le monde puisse venir rendre hommage à l’abbé Jacques Seck… Il ne faut pas attendre que les gens décèdent pour dire il était ceci, cela. L’abbé Jacques, c’est quelqu’un que je regarde avec beaucoup d’admiration. Il y a très peu de prêtres au Sénégal, et même en Afrique, qui portent leur soutane pour aller dans une communauté musulmane. Jusque-là, c’est le seul prêtre catholique que j’ai rencontré de ma vie et qui prêche à l’église en faisant allusion à des versets du Coran. C’est un exemple. Il n’y en a pas beaucoup. Il faut montrer cet exemple au monde. Je suis fier de dire aujourd’hui que je suis un fils spirituel de l’abbé Jacques Seck. Il a quelque chose en lui qui est fort. C’est ce quelque chose qu’il m’a transmis. Et c’est cela que je veux partager avec tous les cinéphiles, les Sénégalais et le monde entier.

Jusque-là, vous étiez journaliste, écrivain et communiquant. Avec ce film, vous entrez dans la sphère des réalisateurs. Quelle suite donnez-vous à ce film ? Avez-vous d’autres projets de film en tête ?
J’ai beaucoup d’idées en tête. J’ai été sollicité même par d’autres personnes qui veulent que je fasse des films. Si j’ai le temps oui. C’est un hobby, je suis un homme de culture, je suis journaliste, je suis écrivain. Aujourd’hui, je réalise un film et on dit que je suis «réalisateur». Je n’ai pas envie de m’en arrêter là. Si j’ai le temps et si j’ai la capacité, je réaliserai d’autres films, j’écrirai d’autres livres parce que ce que j’aime profondément, c’est la culture. S’il y a quelque chose de fort qui m’a retenu au Sénégal et qui fait que j’aime ce pays, c’est d’abord et surtout la culture. J’ai déposé le film au Fespaco. S’il est sélectionné pour l’édition 2019, ce sera déjà un pas. Sinon, je vais le proposer à d’autres festivals. Et je le montrerai partout où le besoin se fera sentir. J’ai fait ce film pour l’humanité, pour inscrire le nom de Jacques Seck au panthéon de notre histoire commune. J’espère que des télévisions vont s’intéresser à ce documentaire et qu’il ira plus loin encore.

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