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Depuis quelques semaines, l’intelligentsia américaine est en ébullition : ceux d’entre eux qui ont assumé, huit années durant, leur choix d’accompagner la politique démocrate dans l’Administration Obama réintègrent le marché de l’emploi, prêts à monnayer leur riche expérience gouvernementale auprès des entreprises privées, des universités et des sociétés de lobby. Les autres, Républicains, ont vécu leur temps dans l’opposition dans les meilleures entreprises  et universités du pays, forgeant et développant de nouvelles idées et innovations sociales, économiques et techniques ; ces mêmes idées qui ont été plébiscitées lors de l’élection de Donald Trump.
Beaucoup d’entre eux vont rejoindre la nouvelle administration, prêts à changer un monde qu’ils ont eu huit longues années pour en étudier les forces et faiblesses et pour lequel ils ont imaginé toutes sortes de réformes.
Voilà enclenché le processus régulièrement emprunté par la société américaine pour renouveler sa démocratie et se réinventer un avenir mieux adapté aux contours du temps et des évolutions inexorables des techniques et des technologies, des manières d’être et de vivre, seul ou en collectivité, des mutations conjoncturelles et structurelles des préférences individuelles des Américains. Ils viennent au pouvoir pour mettre en œuvre les choix publics, les politiques et méthodes de gouvernement proposées par les vainqueurs de l’élection et acceptées par la grande majorité des représentants désignés par le Peuple américain.
Ce procédé est la base même du processus de développement des Etats-Unis depuis sa genèse plusieurs siècles auparavant : tous les huit ans, au plus tard, l’économie, l’administration et les choix de politiques publiques changent, se renouvellent, s’adaptent aux exigences d’un monde en perpétuel mouvement pour tenir compte des préférences collectives des citoyens, des consommateurs, des contribuables : les destinataires et maîtres en dernier recours de toute politique et de toute action politique.
Ce procédé touche à la fois le gouvernement du pays et toute sa haute Administration qui vient mettre en oeuvre les options qu’elle a eu à proposer en tant que force d’opposition et lors de la grande confrontation d’idées de la campagne électorale. Cet engagement partisan de la compétence et de l’expertise nationales au service des politiques publiques est une des garanties d’une mise en œuvre effective de la proposition politique victorieuse dans la compétition au sein du marché politique.
Ce développement est endogène, il naît d’une accumulation continue de progrès apportés par des générations successives d’hommes et de femmes engagés à identifier les maux de leur société, à proposer des solutions et venir les mettre en œuvre. Cette société avance, elle a toujours avancé par ce  mouvement d’hélice vertueuse qui, à chaque cycle, rehausse le niveau de bien-être collectif par l’apport de réponses nouvelles à la demande sociale, de solutions adaptées aux défis toujours plus aigus auxquels fait face le Peuple américain. Le développement spectaculaire des Etats-Unis est la preuve de la prémonition de Adam Smith, selon laquelle l’accumulation était bien la source de la «richesse des nations».
Deux conditions sont sous-jacentes à cette dynamique qui a fondé ce développement de l’Amérique : l’accroissement progressif du bien-être collectif de son Peuple, son extraction de la condition de pauvreté des migrants qui l’ont constitué et son émergence parmi les nations riches, leaders dans la gouvernance mondiale. Le Peuple américain, à chaque cycle, se voit proposer une offre politique simple, à la limite manichéenne, faite d’un nombre très limité de propositions pour l’action politique à venir. Le nombre de grands partis y est réduit à deux, quoique des alternatives supplémentaires soient offertes, toujours pour enrichir et éclairer le débat politique. La proposition de chaque grand parti y est construite à partir d’une multitude de points de vue partageant le même socle idéologique, démocrate ou républicain, au travers d’un système d’élections primaires tranchées par les partisans du même bord. C’est une recherche systématique de proximité avec les préférences individuelles, les souhaits et les besoins des électeurs, mais aussi une offre politique, on ne peut plus claire, quantifiée et vérifiable. L’autre condition est l’existence, à suffisance, de cadres et intellectuels à même de concevoir et mettre en œuvre l’offre politique de chaque courant de pensée dans le marché politique américain. Et ce, dans tous les secteurs de l’activité humaine ; de l’économie à la diplomatie, de l’éducation à la santé, de la défense à la sécurité et au logement. Sur tout sujet, chaque ligne de pensée politique dispose de toutes les ressources humaines nécessaires et de qualité pour délivrer les meilleures options de ses choix collectifs afin d’améliorer la réalité quotidienne des citoyens, donc  assurer une gouvernance efficiente au pays.

Mots creux, discours revendicatifs
Jamais un pays africain n’a su instaurer un marché politique aussi efficace pour stimuler un processus de développement hélicoïdal rythmé par le cycle politique d’une démocratie ouverte, tolérante et stimulante. Très tôt après les indépendances, la logorrhée et l’idéologie théoriques ont pris le pas sur l’action politique. L’intelligentsia s’est mise à mimer celles des pays colonisateurs sans voir la spécificité de nos réalités, notre différence. Le spectre politique s’est étoffé d’une myriade de nuances qui ne se préoccupaient guère des demandes des sujets, devenus citoyens : communistes, socialistes et libéraux, inféodés à leurs pendants occidentaux ou soviétiques, répétaient des discours empruntés sans jamais refléter les besoins et les aspirations de nos populations. Le marché politique africain a longtemps été en manque de cadres soucieux d’acquérir le pouvoir pour améliorer le quotidien de leur Peuple. Nos dirigeants voulaient le pouvoir pour se servir et non nous servir à rompre d’avec nos vies misérables. Ils voulaient le pouvoir pour s’ériger en élite nationale, en pères de la nation,  plus soucieux de leur image, c’est-à-dire leur capacité à singer les anciens colons, plutôt que de leurs réalisations, privant ainsi leur Peuple de toute ambition d’un futur radieux, de toute ambition d’émergence. Tout comme l’esclave en quête de la reconnaissance qu’il n’a jamais eue auprès de son maître veut toujours apparaître comme un roi parmi les siens, quitte à implanter dans le cœur de sa progéniture un sentiment durable d’infériorité. Aux maux de nos sociétés répondaient des mots creux, des discours souvent revendicatifs jamais porteurs d’une action politique authentique, centrée sur des choix publics collectifs de nature à changer le devenir économique et social de nos concitoyens et répondre à leur quête de développement.
Avec le développement de la démocratie en Afrique, le nombre de partis politiques accrut considérablement. Au Sénégal, il y a aujourd’hui plus de 250 partis, la création d’un parti étant très aisée, les pré-requis inexistants, rien n’est exigé pour créer un parti politique ou un mouvement. Puisqu’il ne s’agira que de psittacisme, de mots qui n’ont besoin d’aucune validation face à la réalité que vivent les Sénégalais, un parti politique n’a même pas besoin d’un programme, c’est-à-dire d’un ensemble de propositions étudiées, quantifiées et validées sur le terrain pour répondre aux problèmes et satisfaire collectivement les préférences individuelles agrégées des Sénégalais.

Au Sénégal, triomphe du Yoonu yokkuté
Au-delà de cette absence de propositions et de choix pour le développement, la rareté des cadres et intellectuels est un facteur déterminant dans l’incapacité des groupes politiques, partis ou mouvements à analyser, concevoir, proposer et, le cas échéant, mettre en œuvre des politiques cohérentes et sources de progrès pour le bien-être de leur Peuple. Aucun parti politique ou mouvement ne dispose seul de l’entièreté des ressources humaines, compétences et expertises nécessaires à cet exercice. Et arriverait-il seul au pouvoir qu’il lui manquerait l’essentiel des capacités indispensables pour transformer ses propositions en une réalité qui change le destin de son Peuple. Pour l’essentiel, cela conduit à enrôler des personnalités politiques incompétentes pour mener à bien les politiques publiques importantes pour le développement, et donc à l’échec et souvent à la corruption, tout en laissant de côté des compétences et expertises nationales engagées dans des lignes politiques concurrentes (opposition). Les cycles politiques se succèdent dans ces pays sans jamais apporter le moindre changement dans la vie de la majorité des citoyens qui, en Afrique, restent principalement des ruraux, des agriculteurs. L’Afrique ne s’est pas développée en soixante ans d’indépendance, faute d’un processus d’accumulation de progrès suscités et réalisés par les vagues successives de politiciens qui, bien au contraire, sont restés verbeux, sans action politique réelle et qui se sont grassement nourris des maigres ressources nationales sans rien apporter en retour. Cette gouvernance de l’accaparement a été la source fondamentale de l’échec des politiques de développement des pays africains. Aucune hybridation durable entre les ambitions politiques, les compétences et l’expertise nationales.
Une gouvernance de développement appellerait en revanche un autre paradigme, une autre manière collective de concevoir la politique, distinguant le temps des choix politiques sanctionné par des élections démocratiques et le temps de l’action destinée à réaliser les choix publics retenus lors de ces élections.
L’exemple du Sénégal depuis 2012 devrait être médité à cet égard. Les Sénégalais de tous horizons devraient se l’approprier comme une innovation, une réelle avancée en terre d’Afrique.
A la Présidentielle de 2012, nombreux étaient les candidats issus du landerneau politique, mais peu avaient un réel programme de gouvernement proposé à l’appréciation des Sénégalais, né du constat des défis et difficultés auxquels font face nos concitoyens, de l’analyse de ces besoins et préférences individuels, de l’identification de réponses et de solutions collectives appropriées et quantifiées pour être rationalisées aux ressources disponibles pour l’action publique. Deux propositions de cette nature étaient soumises au jugement des électeurs : celle du Président sortant, Maître Abdoulaye Wade, fait de ses projets alors en cours et de quelques ébauches infographiques, et celui de l’actuel Président, le programme Yoonu yokkuté, issu d’un long parcours (90 000km) en milieu rural et péri-urbain, à l’intérieur du pays aux côtés des populations les plus pauvres du Sénégal, dans les zones les plus reculées pour en identifier les besoins de tous ordres. Ce programme est de mémoire de décideurs publics, le seul programme de développement conçu de la sorte, de manière endogène et expérimentale, bien loin des élucubrations de la bureaucratie du pays et de ses partenaires techniques et financiers étrangers. Rien d’étonnant donc à ce que ces deux offres politiques se soient retrouvées au second tour de l’élection présidentielle pour une confrontation sans merci.
A son élection lors du second tour, soutenu par l’ensemble des autres candidats contre le Président sortant, la coalition Benno bokk yaakaar (Bby), M. Sall prit une décision remarquable quant à la construction d’un nouveau paradigme de gouvernance de développement. Il invita l’ensemble de ses alliés de la coalition à joindre leurs efforts pour offrir une mise en œuvre efficiente de son programme de gouvernement qui venait d’être plébiscité par le Peuple sénégalais (65,9%).

Cette gouvernance authentiquement de développement vise avant tout à rassembler l’ensemble des compétences et expertises disponibles dans les partis politiques engagés dans la coalition pour mener à bien le programme de réformes et de progrès social au seul bénéfice du Peuple sénégalais, et avant tout de sa jeunesse, de ses femmes et de son milieu rural. Ce qu’aucun parti seul ne pourrait réaliser du fait de la faible dotation en cadres et intellectuels de qualité capables de mettre en œuvre les promesses de yokkuté, les partis de la coalition y arriveront en mettant à chaque poste la femme ou l’homme qu’il faut. En tout état de cause, ils pourront ensemble aller très loin dans l’utilisation rationnelle des ressources humaines du pays quelle que soit leur couleur politique dans l’arc-en-ciel de Bby.
Œuvre humaine ne peut être parfaite, mais là, pour répondre aux besoins et préférences collectives de son Peuple, le Président Sall venait de s’inscrire dans une dynamique toute nouvelle en Afrique : le partage de responsabilités et de pouvoirs pour répondre aux besoins et préférences collectives de son Peuple entre différents partis et mouvements politiques qui se sont engagés dans une compétition ouverte pour gagner les suffrages des Sénégalais lors d’élections dont les résultats ont été acceptés par tous et qui ont décidé de joindre leur volonté de servir ensemble leur Peuple pour un avenir plus radieux.
Le Peuple sénégalais a tellement bien accepté et soutenu cette nouvelle sorte de gouvernance qu’il l’a plébiscitée à nouveau quatre années plus tard, lors du référendum de 20 mars 2016, maintenant pratiquement le même score pour la coalition (63%) malgré l’usure naturelle attendue du pouvoir tant de temps après son avènement. L’opinion ne s’y trompe pas. L’existence d’une telle coalition a conduit à une réelle pacification de la société politique du pays, permettant ainsi la concentration des pensées et efforts sur les seuls objectifs de réformes et de développement, voire d’émergence, rassemblés dans le Plan Sénégal émergent. Les résultats ne se sont pas fait attendre un budget, l’argent que l’Etat s’engage à mettre en jeu pour l’amélioration du bien-être des populations qui passe à plus de 3 300 milliards de francs en 2017 contre 1 500 en 2012. Une croissance de 6,8% en 2016, mieux partagée avec des populations qui bénéficient d’une meilleure protection sanitaire, avec la Couverture maladie universelle, et sociale avec les Bourses de sécurité familiale.
Cette forme innovante de gouvernance de développement engage une coalition de bonnes volontés, désireuse («coalition of the willing») de travailler ensemble pour réaliser le développement voire l’émergence de leur pays, de leur économie, un accroissement significatif du bien-être de leur Peuple ainsi qu’un renforcement de la sécurité et de la paix. Elle se distingue nettement de l’idée de gouvernement d’union nationale, généralement promue par la communauté internationale comme un expédient de sortie de crise destiné à imposer à des adversaires virulents une coexistence pacifiée pour assurer une paix minimale et un développement minimal aux populations concernées.
La gouvernance de développement vise à rassembler toutes les compétences et expertises nationales pour servir et améliorer l’existence du Peuple en mettant en œuvre collectivement, par-delà les clivages politiques, le programme de développement qu’il se sera choisi démocratiquement parmi toutes les offres politiques en concurrence dans le marché politique. Elle constitue un pas décisif vers un système qui permettrait d’amorcer un processus hélicoïdal de développement au gré du cycle politique à l’image de celui des Usa.
Toutefois, le comble de la réussite d’une gouvernance d’émergence, qui implique dans un même élan l’essentiel des acteurs politiques responsables et pertinents, est de laisser libre le champ de l’opposition à des acteurs politiques non pertinents parfois impertinents, nos cyberpoliticiens pour exploiter leurs «talents de basses intrigues et leurs petits arts de la popularité», comme le qualifiait Alexander Hamilton (1755-1804), célèbre constitutionnaliste américain.
Le risque de la mise en œuvre d’une gouvernance d’émergence est l’absence même d’une opposition crédible, capable de porter les revendications des populations face aux situations nouvelles toujours changeantes. Absence qui conduit à une myopie des gouvernants quant à leur éloignement progressif des préoccupations des électeurs et aux menaces réelles sur leur pouvoir. Le risque dans ces circonstances est celui d’un cygne noir (Black swan, Nassim Nicolas Taleb, 2007), l’émergence soudaine, avec toute la fulgurance de l’imprévisible, d’une figure politique, souvent populiste,  qui cristallise le mécontentement populaire et en très peu de temps, accapare l’adhésion d’une grande partie de l’opinion.
C’est tout le comble de la situation du marché politique au Sénégal et le risque majeur qu’encourt le régime actuellement au pouvoir : une réelle gouvernance d’émergence y est à l’œuvre. Une formidable réussite qu’il convient de sauvegarder pour un accroissement continu et pérenne du bien-être des populations, des jeunes, des femmes et du monde rural.
Dr Abdoul Aziz –  MBAYE DIERY – Chevalier de l’Ordre National du Lion
Ambs Stratégies & Décisions
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