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Dimanche 12 mars 2017, les habitants des Cités Hamo 456 et Akd venus rencontrer leur maire sont rentrés groggy. L’édile de la ville, censé veiller sur leur  sécurité et améliorer leur qualité de vie, les a  assommés de  son projet désastreux d’abattre les filaos et de bâtir sur leurs cendres des logements saupoudrés d’un garage mécanique et d’un centre artisanal comme cosmétiques pour appâter et neutraliser une certaine frange. Depuis, la panique, la déception et l’amertume  se sont emparées  des populations. En bûcheron sans prévoyance, il  envisage, sans aucune étude d’impact préalable, de massacrer ces majestueuses sentinelles, protectrices des générations actuelles et futures contre les catastrophes naturelles  pouvant affecter leur sécurité, leur santé et leur vie.
L’argument avancé pour justifier sa mainmise sur une terre de 7,5 kilomètres de longueur s’étendant de la Cité Gadaye à Malibu est déroutant : «Des personnes privées influentes et même des agents des Impôts et Domaines, ont illégalement occupé la bande de forêt classée. Et comme ce n’est pas dans mon style de démolir, ce projet vient pour empêcher d’autres installations irrégulières sur le site».  Sacrés propos, choquants et révoltants. On ne peut certes lui imposer l’attitude courageuse  de ses collègues  de Yoff et de Dakar, qui ont fait face aux occupations illégales au péril de leur popularité pour défendre le cadre de vie de leurs mandants. Mais sa façon à lui  de faire face à ces  hors la loi, en  s’engouffrant dans les brèches qu’ils  ouvrent, à moins de vouloir être logé à la même enseigne qu’eux, est inédite. En choisissant d’opposer aux actes illégaux des uns, la «justice de Bouki» : l’accaparement de la plus grande part restante, le maire applique un mode de gouvernance locale troublant et arbitraire. Et quand ils seront   tous couverts par le décret présidentiel de déclassement qu’il  attend, il  aura la loi avec lui pour accomplir l’abominable crime contre l’environnement et l’humanité mais n’aura jamais le droit juste et légitime de détruire ce dont Guédiawaye, le Sénégal, l’Afrique et le monde regretteront demain l’absence.
Lorsque le sang des filaos va en effet gicler sur les dunes, les libérant de l’emprise des  racines de nos vaillants garde-fous, celles-ci  vont alors, aidées des vents violents , des fortes pluies et des vagues déferlantes ,  venir envelopper les populations, les ensevelir  et  les livrer aux  inondations   et aux maladies qui vont  les engloutir et les achever. A cause de l’irresponsabilité, de  l’insouciance, de l’égoïsme et de la cupidité des uns, de l’indolence, de la passivité, de la faiblesse et de l’indifférence des autres, les hommes vont vivre l’enfer sur terre parce qu’il y aura de moins en moins de pluies et fera de plus en plus chaud sur un sol chaque jour plus réduit, plus salin et plus aride, infesté de microbes et de virus, qui vont les  attaquer et les décimer.
Nous devons  protéger cette forêt pour lui rendre ce qu’elle fait pour nous ; la défendre pour la remercier de ce qu’elle nous a si généreusement apporté :
-elle nous donne la pluie en rejetant dans l’atmosphère par transpiration la quantité d’eau qui constitue le principal apport pluviométrique ;
-elle nous apporte  la fraicheur parce qu’elle abaisse la température ambiante en absorbant l’énergie solaire  qui est source  de chaleur; d’où son nom de «climatiseur» de la planète ;
-elle nous évite l’ensablement de nos maisons en fixant les dunes avec les racines et en amortissant la violence des pluies et  la force du vent ;
-elle nous prémunit des inondations, des ravinements et des glissements de terrains en favorisant l’infiltration de l’eau dans le sol pour ses racines et vers les nappes phréatiques ;
-elle nous protège des maladies comme l’asthme en filtrant l’air des poussières et des microbes, en absorbant le dioxyde de carbone (CO2) libéré dans l’atmosphère et en  rejetant l’oxygène dont nous avons besoin ;
-elle absorbe le sel  permettant aux arbres et aux fleurs de pousser dans nos maisons ;
-elle atténue le bruit, réduit les nuisances sonores qui troublent notre sommeil.
Au Sénégal où chaque année environ 80.000 hectares sont  déboisés, les phénomènes de sécheresse, d’érosion côtière, d’inondation, de salinisation, de raz de marée,  de désertification et de feux de brousse se sont accentués :
-l’avancée de la mer est observée du Nord au Sud, sur toute la zone côtière avec une moyenne de 1,5 mètres par an : Ville de Saint-Louis, Langue de barbarie, Mbour Saly, Toubab-Dialaw, Yène, Rufisque, Bargny, les iles du Saloum et de la Casamance. Les agressions répétées de la forêt classée de Djilor dans le département de Foundiougne, ont conduit à la salinisation des alentours du bras de mer ;
-L’avancée du sable est également observée au Nord à Thillé Boubacar, qui subit la coupe de bois depuis un demi siècle, à  Fanaye Diéri où des centaines d’hectares ont été déboisés pour accueillir l’agrobusiness  étranger avec Sen huile, Sen éthanol, à Louga où des maisons sont presque ensevelis jusqu’aux toits dans certains villages ;
-Dans la Langue de Barbarie, une brèche de 3 à 4 mètres faite en 2003, s’ouvre aujourd’hui sur 5 kilomètres en entrainant l’érosion côtière, la salinisation, l’inondation et les raz de marée qui ont englouti  l’île de Doun Baba Dieye et menacent Goxumbacc de disparition ;
-Le déficit d’eau et la famine annoncés cette année à Kolda dans la  belle et pluvieuse Casamance naturelle, n’est pas sans rapport avec  la coupe d’une ampleur sans précédent depuis des décennies, de bois de vène  vendu en Chine via la Gambie ;
Au plan mondial, la cartographie de la déforestation circonscrit le phénomène dans les pays en développement de l’Amérique latine, de l’Asie du Sud-est  et de l’Afrique centrale où des millions d’hectares sont chaque année défrichés pour les besoins de l ‘agroalimentaire et l’agrobusiness  des investisseurs étrangers: élevage bovin, production de soja, de canne à sucre, de biocarburants, d’huile de palme, de tabac, de café, de cacao, de  banane et pour l’exploitation minière et l’extraction de pétrole et de gaz. Dans ces zones, la même cause (destruction des arbres qui jouent le rôle de régulateur  climatique) a produit les mêmes effets dramatiques : une montée excessive des températures des eaux maritimes  à l’origine de pluies diluviennes, d’inondations, de glissements de terrains et de coulées de boue  qui emportent tout sur leur passage : les dégâts  matériels sont catastrophiques et les pertes en  vie animale et  humaine effroyables. Les cas nombreux de  noyade ont propagé des maladies comme le choléra, la diphtérie et  la dysenterie. Les virus  des  espèces animales détruites ont migré vers l’homme pour lui transmettre des maladies infectieuses mortelles. Le paludisme s’est également propagé dans les zones  déboisées où les moustiques porteurs de malaria sont plus présents. Partout le même paysage épouvantable : Haïti et Mexique (en Amérique centrale), Brésil, Colombie, Pérou et Guatemala (en Amérique Latine) Indonésie, Thaïlande, Malaisie, Sri Lanka, Philippine, Chine et Inde(en Asie) ont tous été touchés par l’horreur.
Paradoxalement, le capital étranger qui  pille les forets tropicales pour ses profits et les besoins des consommateurs occidentaux, épargnent celles du Nord qui sont stabilisées (Usa, Canada) et même accrues (France, Suisse)
Pourtant, depuis 25 ans au moins, la Communauté internationale pose la nécessité d’intégrer dans les questions économiques la protection de l’environnement et la gestion des ressources naturelles pour un développement humain durable qui garantit le bien-être des populations  actuelles et futures. Aussi  les conférences internationales sur  le climat et sur l’environnement  se succèdent  et prennent des décisions fortes en faveur du climat et de l’environnement,  qui restent malheureusement lettre morte : Sommet de la Terre de Rio (1992), Protocole de Kyoto (1997), Conférence de Copenhague (2009), Conférence de Cancun (2010), Convention Cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Cnucc) ratifiée par les Etats sous-développés plus pour bénéficier de financements extérieurs que pour protéger l’environnement, et dont l’organe suprême qui est la Conférence des Parties (Cop) se réunit chaque année (Cop22 au Maroc en 2016) pour le suivi des engagements. A leur suite, la Fao et certaines Ong  se mobilisent pour l’objectif  «Zéro déforestation». Mais en vain ! Le monde s’est enfermé dans sa folie suicidaire, comme un prélude d’apocalypse.
La lutte contre la déforestation et ses conséquences doit mobiliser dans un même élan solidaire tout le pays, citadins comme villageois car en matière d’environnement, s’est  vérifié l’effet papillon ainsi énoncé par Edward Lorenz : «Le battement d’ailes d’un papillon au Brésil peut provoquer une tornade au Texas». La terre est notre demeure et nous devons préserver l’écosystème qui la nourrit. En abandonnant la forêt à la hache destructrice des prédateurs, nous creusons nos tombes et ceux de nos descendants qui ne nous pardonneront pas d’avoir assisté sans réagir à la dilapidation des ressources qui devaient rendre leur existence meilleure.
Abdoulaye BADIANE
Professeur au Lycée Sll, Cité Akd-Hamo 456
 abadja2@yahoo.fr

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