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Le chef de l’Etat effectue une visite économique dans le nord du pays. Mais c’est aussi le chef de l’Apr qui s’y rend à quelques mois des Législatives de juillet prochain. Pour l’étape de la région de Matam, Macky Sall est attendu en sauveur d’un parti déchiré par les tendances entre Farba Ngom et Harouna Dia.

C’est un duel à mort. Une bataille fratricide dans la famille Apr où le chef ne semble plus (ou pas) contrôler les «frères». Les derniers postillons de Matam, où le maire des Agnam s’est fait choisir calife de la région, ne sont que la suite de cette guerre sans fin qui a débuté depuis l’arrivée de Macky Sall au pouvoir. A Matam, bastion cimenté du parti présidentiel, il faut choisir son camp. On est avec Farba ou avec Harouna, et il faut l’afficher dans les médias, au-delà de l’allégeance devant le mentor. C’est clair, les deux hommes revendiquent chacun ses «actions», une sorte de retour sur investissement dans les années de braises. «Je suis le premier leader politique de l’Apr dans la région de Matam. Tous les autres responsables m’ont trouvé sur place. J’ai connu toutes sortes de tracasseries. J’ai été convoqué à la gendarmerie», racontait le maire des Agnam. Farba Ngom a maillé son territoire, le département de Matam, alors que l’homme du Faso a fait de Kanel sa chasse gardée. Il n’y aurait jamais eu d’accrocs entre les deux camps si les ambitions de l’un et/ou de l’autre ne violaient pas les frontières politiques et géographiques tracées par cette sorte de répartition «naturelle». Au début, c’était une sorte de partage géographique qui épouse les contours d’un retour de la provincialisation où le député et le ministre conseiller s’arrachent le Bosséa et le Nguenar : le premier intronisé «roi de Matam», et le second «roi de Kanel». Jusqu’ici, point de jalousie. Mais pourquoi ce vif regain de crocs en jambes, enterrés pourtant lors des différentes joutes électorales ? Parmi les meilleurs scores de l’Apr, il y a ceux de la région de Matam. Mais la politique et ses privilèges obéissant aux scores personnels, chacun veut se positionner en maître. Et, de ce fait, être incontournable aux yeux du maître.

Le dilemme de Macky
Entre les deux pontes de l’Apr, il y avait un cordon ombilical qui les liait dans les années de braises de Macky Sall. Au plus fort des déboires politiques du président de l’Assemblée nationale, Farba Ngom était celui qui jouait la proximité, en se rapprochant et en convainquant les «Macky-sceptiques» qui n’ont jamais rêvé de voir l’ancien maire de Fatick prendre le pouvoir. Il le faisait parfois avec une intrusion chez les chefs religieux et coutumiers, de véritables voix pour trouver la voie qui mène au palais. Donc, un sergent recruteur d’électeurs. Harouna Dia serait, lui, le «robinet» financier qui arrosait les activités politiques de celui qui avait juré de ne plus jamais croiser le chemin de Abdoulaye Wade. Le journaliste Alioune Fall, auteur de Macky Sall, contre Vents et Marées, raconte dans son livre le rôle joué par le milliardaire de Wendou Bosséa lorsque Wade a déclenché la machine à tuer le «fils». Il aurait avisé Marième Faye Sall, en l’absence de son époux. Une campagne présidentielle, ce sont des moyens financiers, humains et matériels. Ne disait-on pas que c’est lui qui avait rempli le «parc automobile» de la campagne présidentielle de Macky Sall.
Et Macky Sall est allé dénicher un homme de l’ombre. «Je ne suis pas très connu du public parce que je veux travailler dans la discrétion», a souvent dire Harouna Dia. L’homme qui connaissait bien Wade pour avoir été un soutien un temps intéressant, arrive avec son poids financier pour peser lourd face à une machine libérale qui dépense sans compter. Ce serait une suprême naïveté que de croire que c’était un service gratuit. C’est bien un investissement dont il attend un retour. Ce n’est pas un «politicien professionnel», pour reprendre le vocabulaire de Abdoul Mbaye. Il se forgera dans l’adversité agressive d’un Farba Ngom à l’influence sans frontières auprès du Président et de la Première Dame. Ce n’est pas que l’autre n’a pas un tel accès mais, c’est le militantisme débordant de celui qui joue sur son «griotisme» fièrement revendiqué qui est sans égal. «Je ne suis pas un apériste, je suis un mackyste. Si Macky arrête la politique, j’arrête moi aussi», disait-il. Dans un entretien avec Le Quotidien, le député Apr avait réfuté être un «incontournable au Fouta», mais précisait : «Je suis juste comme un pasteur qui veille sur un troupeau de bœufs.» C’est qu’il a son abreuvoir, et ne s’y abreuvent que les «bœufs» qui beuglent dans sa «bouverie». Et c’est parce que justement, comme il le dit, «je prends bien soin (des militants)».

Les provocations
Tous les coups sont permis. Lorsque l’homme des Agnam tente de rallier les élus supposés du «quota» de Harouna Dia, les proches de ce dernier y ont vu une provocation. On se souvient d’une liste de maires et de leurs signatures, que Farba Ngom a choisies d’afficher dans les journaux pour démontrer l’expansion de son territoire politique. Et des jours plus tard, Dia réplique et tente lui aussi d’étaler ses tentacules dans le Matam, notamment à Thilogne avec la naissance du Mouvement républicain pour la renaissance du Bosséa et «l’affaire du riz» destiné aux religieux, mais aussi avec quelques défections enregistrées dans le conseil municipal des Agnam.
C’est que l’adversité entre Ngom et Dia est d’un paroxysme tel qu’une audience aurait été programmée avec le chef de l’Etat pour mettre les points sur les «I» comme inimitiés. Macky Sall n’avait pas rappelé qu’il n’y a pas de coordonnateur départemental à Dakar que pour Diouf Sarr et Amadou Ba. De façon générale, c’était aussi une mise au point adressée aux deux tendances de la région de Matam. Mais Farba Ngom aime prouver sa force et il l’a fait il y a quelques jours quand il s’est laissé introniser par des ministres, maires, présidents de conseil départemental, comme patron régional du parti au pouvoir. Abdoulaye Salli Sall à Matam, Mamadou Talla à Kanel et Aliou Dem­bourou Sow à Ranérou. Suprême provocation encore pour les hommes de Harouna Dia qui ne digèrent pas ce gros morceau. Le petit frère, Daouda Dia et ses proches ont dû publier une déclaration. «Nous responsables politiques et militants des départements de Matam, Kanel et Ranérou ainsi que de la diaspora, déclarons nuls et non avenus, tous les actes posés lors de cette rencontre» et «appelons le Président Macky Sall à siffler la fin de la recréation et à rappeler à l’ordre l’honorable député Farba Ngom pour le bien du parti, de la région de Matam et de la Diaspora», écrivent-ils. Tout comme les «témoins» de son engueulade avec le préfet de Kanel, lors des obsèques de l’ancien consul du Sénégal au Congo, qui ont dû signer un communiqué pour défendre le député qui, dans les coulisses, y voit la main des proches du milliardaire Dia.

Abdoulaye Salli avec Farba
L’autre milliardaire aussi, Abdoulaye Salli Sall, sali dans une prétendue histoire de blanchiment d’argent aurait «cotisé» pour l’élection du Président Sall. Le maire de Nabadji Civol s’est montré aussi, jusqu’avant le référendum de mars 2016, un adversaire sérieux de Farba Ngom avec qui il partage le département de Matam. Mais on ne lui connaissait pas des militants aussi bruyants que ceux de Dia et Ngom. Le maire des Agnam a dû convaincre Sall de le rejoindre pour faire face aux Dia (Harouna et Daouda). En plein meeting dans son fief, Farba a saisi une occasion pour se faire Abdoulaye Salli Sall. «J’inter­pelle solennellement mon frère Abdoulaye Salli Sall. Nous avons enregistré 50 conseillers sur les 56 de Nabadji Civol. Et le ministre de l’Intérieur m’a informé que dans le département, l’Apr s’est retrouvée avec quatre listes au lieu de trois», avait-il dit, affirmant d’ailleurs que cette liste parallèle a été dirigée par un proche et parent de Sall. Le maire de Nabadji Civol a dû s’expliquer publiquement et certains y avaient vu une humiliation. En tout cas, depuis lors, les deux hommes ont fait bloc. Ngom a même lâché la coordination départementale de l’Apr de Matam au profit de Sall, et lui prend la coordination régionale.
C’est que, un temps, Harouna Dia, qui était souvent absent du Sénégal, avait perdu du terrain. Séance de rattrapage à la veille du référendum dans L’Obse­rvateur : «Certes, je suis toujours discret, mais je ne pouvais plus rester les bras croisés sans soutenir mon frère et ami. Aussi, ma présence à Dakar est une occasion pour lever les équivoques. Car cela fait 7 mois que je ne suis pas venu au Sénégal. Cette absence avait été diversement interprétée par les proches parents et par certains responsables et militants. Il fallait donc être là pour les rassurer et leur montrer que tout va bien.»
A quelques mois des Légis­latives où les investitures risquent de raviver la tension entre les deux camps, Macky Sall, qui se rendra aussi bien chez Farba Ngom que chez Harouna Dia, sera accueilli à sapeur-pompier d’une Apr en feu dans la région de Matam.

hamath@lequotidien.sn

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