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Si la poésie teinte mon espérance et m’offre mes plus beaux rivages, souffle à mon oreille ses histoires rythmées, c’est que je la considère comme l’ultime ex­pression et tel un art majeur qui n’en finit jamais de me porter.
S’il est des poètes qui me font rêver depuis l’enfance, depuis la tristesse de mon exil et de mes douleurs d’homme, s’il est des poètes qui m’accompagnent partout où je suis, partout où je vais, me murmurant des paroles salvatrices, des paroles de lune, des paroles de mangrove, des prières incessantes pour m’aider à me relever, il en est un dont la poésie lumineuse, poignante et charnelle qui me transporte et me soulève vers la terre Caraïbe, c’est Guy Tirolien, le poète absolu de notre négritude rebelle.
Pour célébrer le centenaire de sa naissance, je suis allé sur ses terres guadeloupéennes où toute ma poésie a vibré à chaque tamarinier, à chaque flamboyant, à cha­que paysage, à chaque lumière, le verbe de Guy Tirolien scintille à mes pieds, sous mes pas qui marchent le long de ses rivages.
En relisant son fabuleux recueil Balles d’or, je reviens sur ses traces, sur ses empreintes silex qui inspirent mon verbe depuis la nuit des temps. Je marche le long des rivages, de tous les rivages et j’entends sa voix qui transperce la nuit comme un tam-tam de lumière.
Guy-Tirolien-livre «Je préfère flâner le long des sucreries
Où sont les sacs repus
Que gonfle un sucre brun
Autant que ma peau brune»
La poésie de Guy Tirolien imprègne notre histoire, parfume les manguiers, les îles entières, rythme tropical cher à mon imaginaire, à ma calebasse, à notre calebasse remplie d’eau douce et d’inattendu, «dans la paix bleutée des aubes caraïbes».
Je parcours les rivages, tous les rivages et j’entends ce rythme de la terre africaine qui bat à notre cœur, dans nos pulsations ancestrales, déchirées en lambeaux par l’histoire, pour s’évanouir sur les côtes de l’esclavage, de l’exil sans retour.
La cadence de la poésie de Guy Tirolien est la nôtre, le rythme à trois temps sonnant et percutant le temps.
«Car dans ta voix surtout
Ta voix qui se souvient
Vibre et pleure ce soir
L’âme du noir pays où dorment les anciens»
Ses tam-tam de lumière résonnent en mon verbe, puissamment porté par la parole de Guy Tirolien, indestructible, éternelle à tous les crépuscules de notre histoire. Depuis mon enfance sahélienne, j’entends son souffle qui aborde les terres africaines, comme une reconnaissance, comme une renaissance.
«Depuis la nuit des temps, Afrique
Les fleuves de ton sang transportent les semences
Que le soleil des îles fit éclore un matin
Dans les lombes surpris de celle qui m’enfanta»
J’ai saisi ces mots dans le vent de mon regard tourné vers vous, arrachés à nous, sur cette autre terre vivace de notre sang, de notre race «vivace et beaucoup plus tenace que l’acacia coriace» pour soulever notre mémoire et dire ma colère silex. Ces mots résonnent en moi, «debout ! debout ! un jour nouveau s’annonce !».
J’ai encore au cœur la parole des enfants caraïbes qui scandent Fama Moussa. Mon cœur tape dans ma poitrine et mon regard s’émerveille d’une joie si pure et pleure de tant de beauté ressuscitée.
J’entends les mots vibrants de Guy Tirolien qui sonnent à mes oreilles, comme un seul homme, épousant mes croyances, mon «credo» d’homme rebelle pour nous unir dans le verbe fraternel.
«Oui j’exalterai l’homme
Tous les hommes
J’irai à eux
Le cœur plein de chansons
Les mains lourdes
D’amitié
Car ils sont faits à mon image»
Oui, ses mots et son verbe étincelant m’accompagnent où que j’aille, où que je poétise.
S’il est une poésie absolue, une poésie immatérielle qui défie le temps, dense de beauté, frappée d’un rythme unique, d’un tam-tam Tirolien, c’est la poésie nègre de Guy Tirolien qui nous emporte, qui nous assaille comme le feu de brousse, pareille à un volcan de lave et d’éclat.
Battez, battez le tam-tam Tirolien de lumière, car la poésie est dans nos veines, dans mes veines, toutes les veines de mon être.
Je suis là à ses côtés pour dire sa mémoire et son chant sacré qui traverse les océans où fleurissent nos alizés d’éternité.

Amadou Elimane KANE
Ecrivain poète, lauréat du Prix littéraire Fetkann ! Maryse Condé 2016, catégorie poésie pour le caractère pédagogique de l’action poétique de l’ensemble de l’œuvre et Fondateur de l’Institut Culturel Panafricain et de recherche de Yene

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