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Voici quarante ans que mourrait assassiné Henri Curiel sous les balles d’on ne sait encore qui, sauf de ceux qui ont exécuté cet acte ignoble et des affreux qui l’ont commandité. Juif égyptien d’origine italienne, né de parents francophones, voici l’un des militants anticolonialistes les plus généreux du 20ème siècle. Personnage gênant pour ses multiples origines et ses convictions politiques et morales qui brisent les prisons culturelles. Depuis lors, les identités ne cessent de nous meurtrir. Les hommes continuent de s’enfermer dans les carcans de l’inhumanité, à provoquer leur propre malheur. Dieu nous a créés différents pour que l’on se reconnaisse «mutuellement». C’est cela le mystère de la différence. L’assassinat de Henri Curiel est la partie honteuse à cacher. Le monde ne peut accepter que l’on soit juif et pro-palestinien et militant communiste anticolonialiste. C’est trop pour les politiciens criminels, adeptes de la mise au pas des partisans religieux qui n’ont rien compris des finalités spirituelles et des hommes tout court qui, aujourd’hui, pratiquent l’intolérance politique, une catégorie de la haine de l’autre qui n’est pas suffisamment documentée, parce que le monde entier végète sous la botte de la dictature des cercles de la haine. L’on est du bon côté des choses parce qu’appartenant à tel courant politique ou autre, telle religion ou autre. La bonté n’a pas de religion. L’on est bon et c’est tout. La religion ultime est la soumission…à la vérité.
Henri Curiel est né le 13 septembre 1914 en Egypte, pays cosmopolite, terre de tous les mystères, des origines culturelles, de l’ouverture par essence, du mélange de sang. L’Egypte est presque créole malgré l’arabité dominante, c’est le pays du tout où il y a tout ce que vous voulez. Henri Curiel a choisi la nationalité égyptienne même s’il n’a jamais vraiment maîtrisé la langue de Abul Aswad Aduwayli. Il est le père de Alain Gresh, le fameux éditorialiste du fameux Monde diplomatique. C’est donc dire que le militantisme est peut-être de l’ordre de la transmission dans cette famille. Seulement le père de Henri, un banquier bien établi, a toujours voulu que son fils se destine à la finance, mais rien n’y fit. Henri Curiel est pris par la fièvre militante de l’époque, ses lectures l’inclinent fortement vers le Marxisme (la plus grande religion séculaire de l’époque). Et comment pouvait-il être indifférent à la cause palestinienne malgré sa judéité ? Beaucoup de défenseurs de la cause palestinienne des années 70 aux années 80 ont été forgés dans cette idée par les partis et mouvements de gauche. Au Sénégal, des journées Palestine étaient organisées par les mouvements de gauche et la plupart des étudiants de l’époque, à qui il n’était pas donné la possibilité de s’inscrire dans les facultés de l’Université de Dakar, étaient dénommés «Les Palestiniens» et ils en étaient fiers. Ils venaient suivre tranquillement les cours sans possibilité de passer les examens et bénéficiaient de cet aura poétique que confèrent les situations de déshérité en ces temps où le militantisme gardait son romantisme indispensable. C’est donc dire que le sentiment d’une injustice inqualifiable était ressenti partout chez des esprits libres et même des intellectuels d’ethnie juive. Mais Henri était du juste milieu quant au conflit israélo-palestinien.
Au reste, il est sans nul doute l’une des figures importantes de l’indépendance égyptienne du joug colonial britannique. Plusieurs fois emprisonné pour des faits de sédition, son «Mouvement égyptien de libération nationale», fondé en 1943 en pleine guerre mondiale, a joué un rôle de premier plan pour le départ des Britanniques. Opposant irréductible au roi Farouk, il fut capturé et embastillé par la suite, avant d’être expulsé en France et déchu de la nationalité égyptienne. Henri Curiel fut un communiste adepte de l’internationalisme libre. Partout où il se rend, il est en contact avec  les militants et tente de les organiser, mais ce résistant à la colonisation et à l’occupation nazie, qui a soutenu De Gaulle contre le maréchal Pétain, n’a pas un tempérament à se soumettre au centralisme, fut-il dénommé «démocratique» comme la rhétorique communiste le faisait à l’époque. Son indépendance intellectuelle l’éloigne du Parti communiste. Pour lui, il n’y a que la justice qui vaille. Plus tard, il soutiendra le «Mouvement des officiers libres», dirigé par Gamal Abdel Nasser qui a renversé le roi Farouk. «Solidarité», une solide organisation qu’il fonda, permit à plusieurs mouvements de libération du monde, comme l’Anc, de former leurs militants.
Mais son rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien est certainement l’un des plus importants. Il croyait à la paix et au rapprochement des pacifistes des deux camps. Mais ce 14 mai 1978, il avait rendez-vous avec le destin. Sorti pour aller à son cours de yoga, deux hommes l’attendaient, qui tirèrent à bout portant sur lui. Il s’écroula, mort comme un militant, non pas la kalachnikov à la main, mais les idées et l’action chevillées au corps. Mais qui a assassiné Henri Curiel ? Les partisans de l’Algérie française à qui il s’opposait ? Une action des services secrets français ? En 2015, René Resciniti de Says, un activiste de l’extrême droite de l’époque, revendique l’assassinat de Henri Curiel dans ses Mémoires. La justice française fut obligée de rouvrir le dossier Henri Curiel, dont la vie ne cessera d’inspirer et d’intriguer tous ceux qui aujourd’hui tentent d’améliorer le monde selon une justice équitable. La lutte continue !

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