PARTAGER

En Aminata Diaw Cissé, le Sénégal vient de perdre l’une de ses universitaires les plus engagées au quotidien pour l’amélioration de sa démocratie et l’élévation de notre niveau général de culture. Titulaire d’un doctorat de philosophie de l’Université de Nice après un passage par les prestigieuses et sélectives classes préparatoires aux grandes écoles françaises, Aminata Diaw Cissé était une spécialiste de philosophie politique, notamment des Lumières anglaises et de Rousseau. Non contente d’avoir servi pendant plus de 30 ans au Département de philosophie de la Flsh de l’Ucad, Aminata Diaw Cissé s’est, tout au long de sa carrière, évertuée à mettre son savoir au service de la collectivité. Elle a toujours refusé de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, mais a plutôt mis en synergie son savoir théorique et les questions brûlantes qui interpellaient le citoyen. Ainsi avait-elle été particulièrement active lors des Assises nationales qui ont essayé de refonder la République après deux mandats du Président Wade. Avant cela, Mme Diaw Cissé a également été présidente de la sous-commission «sciences humaines et sociales» de la Commission nationale pour l’Unesco et a servi de 2010 à 2016 au Codesria dont elle a été l’administratrice principale du Programme bourses et formation.
Dans tous les postes qu’elle a occupés, ce qui frappait, ce n’était pas seulement la compétence de Aminata Diaw Cissé, mais surtout son dévouement sans faille au maintien des standards les plus élevés. Si nous devions qualifier Mme Diaw Cissé, nous dirions que c’est une femme, une enseignante et une chercheure qui a, toujours et partout, tenu son rang. Mme Diaw Cissé pensait qu’il n’y avait nulle excuse à l’incompétence. Que l’inconfort financier ne devait se doubler de la paresse intellectuelle et de la négligence coupable.
Dans une université largement sous dotée et quelque peu en déliquescence, l’enseignante Aminata Diaw Cissé nous a appris à d’abord être exigeant envers nous-mêmes avant de nous plaindre de nos conditions de travail. Ainsi a-t-elle personnellement créé le Centre de recherches philosophiques et épistémologiques (Cerephe) qui est le cadre dans lequel, depuis le décès de son ami le Professeur Sémou Pathé Guèye, toutes les thèses de philosophie soutenues à l’Ucad ont connu leur éclosion scientifique. Ne serait-ce que par la création de ce laboratoire, elle a rendu un service inestimable à notre Alma mater l’Univer­sité Cheikh Anta Diop de Dakar.
Nous avons eu la chance d’être ses étudiants. L’un et l’autre, nous avons d’abord craint sa rigueur avant de nous rapprocher d’elle au fil du temps, de bénéficier de sa bienveillante protection, puis d’avoir l’honneur de pouvoir nous dire ses amis. Deux préoccupations lancinantes agitaient Aminata Diaw Cissé lors des dernières conversations que nous avons eu le plaisir d’avoir avec elle. La première est celle qui taraude tout enseignant de ce pays : comment enrayer la chute du niveau de nos étudiants ? Comment mieux les aider à s’accomplir ? C’était là la première préoccupation de Aminata Diaw Cissé rentrant à sa maison i.e. le Département de philosophie de la Flsh après quelques années au Codesria. La seconde préoccupation était liée au genre. Comment faire pour que nos étudiantes en particulier développent toutes leurs potentialités ? Comment s’assurer qu’elles ne tombent pas dans la servitude volontaire, mais se considèrent comme capables, tout autant que leurs homologues mâles, de participer pleinement à l’édification de notre Nation.
Un de ses projets était de développer un véritable cours de philosophie sur le féminisme, car telle était Aminata Diaw Cissé, une vraie scientifique qui prenait en charge les problèmes qui se posent à nous tant sur le plan pratique que sur le plan théorique. Si elle pensait avec Platon qu’une vie non soumise à l’examen ne valait pas la peine d’être vécue, elle considérait également que l’examen seul ne saurait suffire et qu’il fallait y adjoindre l’action. Toute sa vie, elle a essayé de mettre son brillant intellect au service du Peuple sénégalais, mais également de l’Afrique. Ainsi a-t-elle écrit une monographie sur l’une des plaies des sociétés africaines : les logiques identitaires qui minent nos démocraties.
L’autre grande préoccupation de Mme Diaw Cissé, le féminisme a également fait l’objet d’un traitement philosophique de sa part. Ainsi a-t-elle publié de nombreux articles sur ce sujet et a-t-elle édité avec Esi Sutherland Addy le volume Afrique de l’Ouest et Sahel de la Collection Women writing Africa aux éditions Feminist press de New York.
Aminata Diaw Cissé laisse deux filles et un veuf éplorés. Elle laisse également une multitude d’étudiants et d’amis qui, de partout dans le monde, la pleurent. Puisse-t-elle reposer en paix dans son Saint-Louis natal et puisse son exemple inspirer notre jeunesse !
Dr Mouhamadou El Hady BA
Département de philosophie
Fastef Ucad
Dr Oumar DIA
Département de philosophie
Flsh Ucad

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here