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L’annonce de la mort brutale, tragique et inattendue de Gaëtan Mootoo, chercheur sur l’Afrique de l’Ouest à Amnesty international, a créé un choc terrible, bouleversé toute la communauté des défenseurs des droits humains en Afrique et suscité une vague de réactions d’hommes politiques et de membres de la société civile africaine.
Au Bureau régional d’Amnesty international pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre basé à Dakar, où j’ai travaillé en tant que directeur pendant plus de trois ans, comme au siège du secrétariat international à Londres, la tristesse a envahi tous les cœurs. La forte personnalité de Gaëtan, qui était un des piliers fondamentaux de l’équipe de recherches, et les liens particuliers qu’il a su tisser avec tout le monde y sont pour quelque chose.
J’ai connu Gaëtan dans les années 90, années d’émergence en Afrique de l’Ouest et du Centre des organisations des droits humains, où nous étions avec d’autres amis militants et néophytes, avec en bandoulière, la foi ardente aux droits humains.
Gaëtan, à cette époque, travaillait déjà pour Amnesty international qui était pour nous la référence absolue et lointaine que ne pouvaient pas atteindre nos jeunes organisations africaines. En Afrique l’Ouest et du Centre, deux hommes donnaient alors corps et réalité à Amnesty international, incarnaient cette organisation et formaient un duo exemplaire par leur engagement, leur compétence, leur humilité et leur sympathie, une véritable symbiose d’activisme et d’humanité : Gaëtan Mootoo et Salvatore Sagues, chercheurs d’élite, qui étaient tous au département d’Amnesty international chargé de l’Afrique de l’Ouest. Quand ils m’appelaient pour passer nous voir à la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (Raddho), mes camarades et moi en étions fiers, d’autant que cela équivalait à une reconnaissance internationale de notre organisation en ces années-là.
Gaëtan Mootoo était l’Africain d’Amnesty international parce que pendant près de 40 ans, il a vécu toutes les crises politiques, les conflits armés, les tensions suivies de graves violations de droits humains, qu’il s’agisse de la Guinée Conakry sous les régimes de Lassana Conté et du capitaine Dadis Camara, notamment avec les événements du 28 septembre 2009, qu’il s’agisse du Togo sous le régime autoritaire de Eyadema et ou encore de la Côte d’Ivoire avec ses crises et conflits de l’après-Houphouët, ou enfin du Burkina Faso avec l’affaire Norbert Zongo et l’insurrection populaire de 2014. Que dire du Sénégal, où Gaëtan a travaillé très tôt et capitalisé une véritable expérience sur le conflit casamançais et les crises politiques qui ont précédé l’alternance politique de 2000, les événements du 23 juin 2011 ? Au Tchad, sous le régime Hissein Habré, Gaëtan a réalisé un travail titanesque pour documenter des violations des droits humains. Une partie de son travail consistait à rencontrer des victimes ou leurs proches en passage à Paris et recueillir des témoignages qu’Amnesty international transformait alors en rapports, communiqués de presse et actions, afin de mettre en lumière ces violations graves des droits humains, notamment la torture, les arrestations arbitraires, les exécutions extrajudiciaires et les disparitions forcées. Un grand nombre de ces documents ont été produits au cours de la période allant de 1982 à 1990, année où s’est achevé le règne de Hissein Habré.
Il faut d’ailleurs rappeler que Human rights watch, la Raddho et les organisations tchadiennes se sont beaucoup appuyés sur les rapports et les résultats de recherches d’Amnesty international et de Gaëtan Mootoo pour documenter le dossier Habré à la fin des années 90 et à partir de 2000.
Gaëtan avait noué des contacts avec tous les segments de la société : les dissidents de toutes natures, politiques, syndicaux, activistes, les journalistes, militantes des droits de femmes et des victimes, des anonymes à qui Gaëtan donnait autant d’attentions. Je me souviens en juillet 2015, lors d’une rencontre avec le ministre de la Justice en Mauritanie, Gaëtan avait évoqué le cas d’une jeune adolescente qui cherchait les nouvelles de son père qui avait disparu de la prison de Nouakchott. Gaëtan avait dit au ministre : «Cette jeune fille a besoin de savoir si elle rêvera son père ou pas. Monsieur le ministre, cette jeune fille a le droit de savoir.» Le ministre avait finalement avoué que le père était en vie et en détention dans une prison à l’intérieur du pays. Vous imaginez le soulagement de la jeune fille et sa famille.
Nous, organisations de la société civile africaine, décideurs, opposants politiques et citoyens africains, sommes tous orphelins. Nous sommes tous redevables à Gaëtan Mootoo qui était un bouclier contre l’arbitraire et l’ancrage de la culture de l’Etat, des droits humains et des libertés fondamentales, mais surtout d’avoir contribué à créer les conditions de l’alternance politique en Afrique, permettant aux dissidents d’hier d’arriver au pouvoir : les Présidents Wade, Alpha Condé, Gbagbo, Ouattara ne me démentiront pas.
Gaëtan était aussi un intellectuel, humaniste, cultivé, aimant la lecture, fréquentant les salles de cinéma et de théâtre. Tout cela fait de lui un homme policé, empathique, compatissant aux souffrances des personnes qu’il protège, qu’il aide à sortir de prison, qu’il empêche d’être exécutées ou mieux, en créant les conditions pour que les victimes obtiennent justice. Pour tout dire, un combattant de l’arbitraire et de la tyrannie dans la totale discrétion et l’humilité.
Les liens avec ses semblables sont physiques et portent la marque du respect absolu de l’autre, des liens cordiaux, amicaux, affectifs qu’expriment le ton de sa voix douce et tendre, de la tête qu’il penche, de son regard transparent et souriant avec des gestes de la main qui donnaient l’impression qu’il murmurait en parlant, un homme qui aime la vie, l’humour et la bonne chair. Il était l’ami de tout le monde, il était mon ami et laissera un grand vide derrière.
Qu’il repose en paix !
Alioune TINE
Expert indépendant de l’Onu sur les droits de l’homme au Mali / ancien Directeur Régional à Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest.

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