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Né le 22 juin 1947 à Accra et décédé le 12 novembre 2020, Jerry John Rawlings a été chef de l’Etat du Ghana en 1979, puis de 1981 à 2001. Ce pays, appelé «Côte de l’or» par le colonisateur britannique, est le premier pays d’Afrique noire devenu indépendant le 6 mars 1957.
Sous la présidence de Kwame Nkrumah, idéologue du panafricanisme, le pays prend le nom de Ghana en hommage à l’empire soninké du «Ghana» (3e au 13e siècle).
En 1968, Rawlings entre à l’académie militaire pour devenir pilote de l’Armée de l’air avec le grade de lieutenant dans un pays redevenu néocolonial parce que gouverné par des militaires putschistes corrompus qui avaient renversé le héros national et panafricaniste Nkrumah.
JJ Rawlings est à l’instar de son frère d’arme Burkinabè, Thomas Sankara, un fervent patriote progressiste et révolutionnaire qui renverse l’autocratie militaire après un premier échec qui a fallu lui coûter la vie. En effet, il anime une première tentative le 15 mai 1979 qui échoue et pour laquelle il est condamné à mort. Mais il est libéré le 4 juin 1979 par une révolte militaire qui le porte au pouvoir avant qu’il ne le cède à un gouvernement civil le 24 septembre 1979. Ce gouvernement civil est tellement corrompu qu’une nouvelle révolte populaire soutenue par les militaires débouche sur son retour au pouvoir le 31 décembre 1981.
JJ Rawlings assainit la gouvernance du pays, se réclame des orientations progressistes, panafricanistes et tiers-mondistes de Kwame Nkrumah. Il appelle à la lutte contre «tous les exploiteurs de l’Afrique» en formant un axe panafricain avec Kadhafi et Thomas Sankara, et anti-impérialiste avec Fidel Castro.
En 1992, Rawlings démissionne de l’Armée, instaure le multipartisme et se présente à l’élection présidentielle de décembre 1992 pour fonder la IVème République. Il est réélu pour son second et dernier mandat en 1997. Depuis lors, l’alternance démocratique par des élections transparentes fonctionne sans anicroche au Ghana.
Parmi les livres consacrés aux «grands procès de l’Afrique contemporaine» de Jeune Afrique, on peut lire le récit suivant du procès de JJ Rawlings suite à l’échec de sa première tentative de renversement de la junte militaire putschiste qui avait renversé Kwame Nkrumah : «Nous sommes au mois de mai 1979. Une semaine plus tôt, le capitaine Rawlings était totalement inconnu du grand public, tout comme ses six coaccusés. Le procès est consécutif à un putsch mal préparé, qui avait lamentablement échoué. Ces jeunes putschistes étaient totalement inconnus du grand public. En l’espace de trois audiences, l’accusé Rawlings (qui n’avait qu’environ 32 ans) s’attirera la sympathie et l’admiration des éléments les plus dynamiques de l’Armée ghanéenne, au point de se voir porter au pouvoir par des compagnons d’armes dont certains ne l’avaient même jamais vu.
Quand le président de la Cour martiale invite, le 28 mai 1979, le principal accusé à la barre, Rawlings s’avance, d’une démarche qu’il veut imposante, mais qui ne fait qu’accentuer cette impression de fragilité physique qu’il donne : trop maigre pour sa taille… Au lieu de s’adresser à la Cour, il commence en fait une véritable adresse au Peuple en ces termes : «C‘est à vous que je m’adresse, jeunes du Ghana…» Il marque une pause, comme s’il attendait que le silence total dans la salle soit également respecté dans tous les foyers du pays. «Maintenant vous allez m’écouter et bien m’écouter, parce que je ne suis pas ici pour faire un discours, ni pour perdre mon temps. Avant tout, je vous annonce que je tiens à assurer mes compatriotes, les dix millions de citoyens de ce pays, que mon intention n’est pas de m’imposer à eux. Je suis là pour mettre en garde les officiers supérieurs, les politiciens, les hommes d’affaires et les criminels étrangers contre notre colère. Ils se sont servis de notre sang, de nos sueurs et de nos larmes, bref, de notre travail pour s’enrichir et se noyer dans le vin, dans le sexe. Pendant ce temps, vous, moi, la majorité, nous luttions quotidiennement pour survivre. Moi, je sais ce que c’est que d’aller au lit avec un mal de tête provoqué par un ventre vide. Je préviens ceux qui s’aviseraient d’aider les goinfres qui nous exploitent à fuir, qu’ils paieront pour eux. Ils seront jugés, châtiés pour les privations qu’ils ont imposées au peuple. Je ne suis pas un expert en économie ou en droit. Mais pour ce qui est de travailler affamé en se demandant quand et d’où viendra le prochain repas, je suis un expert, croyez-moi. L’heure du jugement est arrivée. Et ce n’est nullement une question de militaires contre civils, d’Akans contre Ewés, ou de Gas contre nordistes, mais de ceux qui possèdent contre ceux qui n’ont rien. Vingt-deux ans après l’indépendance, vous et moi continuons à cogner nos têtes contre le sort, contre le sol, en croyant que Dieu viendra nous sauver de leurs griffes. Il ne viendra pas si vous ne prenez pas vous-mêmes en main votre destin. La France a tiré son salut d’une révolution. Les Etats-Unis, la Grande Breta­gne, l’Union soviétique, la Chine, l’Iran aussi. Laissez-moi vous dire que Dieu n’aide pas les gens qui dorment ! Ne comptez pas non plus sur les gros messieurs que vous voyez passer dans de belles voitures. Ils ne peuvent pas vous aider, parce que leur ventre étant pleins, leurs enfants mangent à leur faim et ils ont les moyens d’aller et venir où ils veulent, comme ils veulent».
Rawlings est en sueur. En transe même, tant l’ambiance fait penser à celle qui règne à l’intérieur de ces sectes qui ont pignon sur rue à Accra. L’accusé principal a l’air d’un illuminé. Les grands gestes, le discours … mais il séduit. Son sermon est longuement ovationné. Le président de la Cour ordonne à l’assistance de cesser toute manifestation, sans succès. D’un geste de la main, Rawlings parvient à interrompre les applaudissements. Il s’apprête à poursuivre sa prédication, mais le président l’interrompt : «L‘audience est suspendue. Elle reprendra dans deux jours, le 30 mai.»
Toute la nuit, dans les quartiers d’Accra, on commente l’audace de ce jeune homme, la justesse de son action. Même la presse gouvernementale, le lendemain matin, ne peut s’empêcher de souligner que le jeune capitaine a fait forte impression.
La légende Jerry Rawlings est en train de naître.
La deuxième journée d’audience commence par une longue ovation dès l’entrée des accusés. Au cours de l’audience, Rawlings va assumer seul ses responsabilités et dédouaner ses compagnons. Il dit : «Leave my men alone ! I’m responsible for everything» (laissez mes hommes tranquilles, je suis le seul responsable de tout). Les officiers et sous-officiers ne peuvent s’empêcher de s’exclamer entre eux : «Voilà un vrai leader. Rien à voir avec les couards qui nous dirigent.»
Devant la Cour martiale, est en train de naître une sorte de révolte spontanée et généralisée. (…)
Le troisième jour d’audience, ils sont plus de trente mille à vouloir pénétrer dans Burma Camp (principal camp militaire d’Accra) pour suivre le procès.
Jamais, depuis la chute de Kwame Nkrumah, un événement n’a autant mobilisé les Ghanéens que le procès de ces sept jeunes officiers et sous-officiers accusés d’avoir tenté de renverser le régime militaire du général Akuffo. (…)
Et Rawlings continue : «Laissez les autres partir ! Exécutez-moi, mais laissez-les partir, parce que je suis le seul responsable. Mais sachez, vous, dirigeants corrompus, que vous ne continuerez plus longtemps à émasculer notre peuple. Vous paierez. Et je dis au peuple que personne ne viendra le libérer. Ghanéens, le problème n’est pas, comme on tente de vous le faire croire, un antagonisme entre militaires et civils. Oui il y a deux camps : celui de ceux qui possèdent tout, et celui de ceux qui n’ont rien. La vaste majorité des affamés contre l’infime minorité des gloutons égoïstes. Dans leur camp, vous trouverez les officiers supérieurs, les politiciens, les directeurs de banque et une bande de lâches Libanais incapables de rester dans leur pays pour se battre pour une cause noble. Face à eux, il y a les imbéciles, vous et moi.»
La foule se déchaîne. Lon­guement, elle acclame l’accusé numéro un. Le président de la Cour est sérieusement agacé par l’insolence de Rawlings et les ovations qu’elle suscite. Au soir de ce troisième jour d’audience, le président de la Cour martiale d’Accra perd toute patience et dit : «Je vous invite solennellement à cesser de manifester ainsi, sans quoi je me verrais dans l’obligation d’interdire la salle au public». «L’audience est suspendue. Elle reprendra le lundi 4 juin», conclut-il, alors que le public, debout, continue d’ovationner les accusés.
Lundi 4 juin 1979, il n’y aura pas de quatrième jour d’audience…(…)
Vers 3 heures 30 du matin, un lieutenant et trois sergents sont allés l’extraire de sa cellule pendant que d’autres occupent la radio située à moins de 500m de son lieu de détention et qui attendent leur héros.
A peine sorti de la cellule, Jerry. J. Rawlings est conduit dans les studios de la Ghana broadcasting corporation (la radio d’Accra). Haletant et nerveux, il bafouille plus qu’il ne parle. Ces premiers mots sont : «This is flight lieutenant Jerry John Rawlings…»… sur un rythme saccadé, la voix gutturale débite : «Les sous-officiers viennent de prendre en main la destinée du pays. Jeunes officiers, si nous voulons éviter un bain de sang, il vaut mieux nous tenir à l’écart de leur chemin, car ils sont pleins de malice et de haine. Si vous avez une raison de les craindre, fuyez ! Si vous n’avez aucune raison de vous sentir coupables, ne bougez pas. L’heure du jugement est arrivée. Je demande à toutes les unités hors d’Accra d’organiser le procès des ennemis du peuple. Chaque unité doit choisir ses propres représentants au nouveau conseil révolutionnaire, qui remplace le conseil militaire suprême, disparu à jamais…».
Une demi-heure après l’intervention radiodiffusée de Raw­lings, le commandant en chef de l’Armée (Odartey-Wellington) réussit à reprendre la radio aux putschistes et annonce que le régime du général Akuffo est toujours en place. Il demande aux insurgés de se rendre et invite Rawlings à «cesser de faire l’imbécile». «Je l’invite à venir me voir à l’état-major…», ajoute-t-il.
Moins d’un quart d’heure plus tard, Odartey-Wellington sera abattu lors d’un accrochage entre ses troupes et les insurgés. Un nouveau communiqué radiodiffusé, lu par le major général Joshua Hamidu, annonce : «L‘hypocrisie des régimes des généraux Acheampong et Akuffo est bel et bien tombée. Que Dieu bénisse cette Nation !»
Dans les semaines qui suivent, plusieurs officiers supérieurs sont jugés et condamnés pour crimes économiques. Huit d’entre eux seront exécutés dont trois anciens chefs d’Etat : les généraux Acheampong, Akuffo et Afrifa.
La «purification» entamée n’épargne pas les milieux d’affaires : les troupes reçoivent l’ordre de descendre dans les entrepôts secrets pour découvrir et «libérer» tous les biens de consommation stockés dans le but d’entretenir la pénurie. Le fruit de leur «chasse» est mis sur les marchés à des prix très compétitifs. Rawlings fait dynamiter le marché de Makola, considéré comme le quartier général des «mamies» d’Accra, responsables à ses yeux du mauvais approvisionnement.
Il est à rappeler que la révolte des jeunes officiers trouve son origine dans deux situations ci-après :
1. Les différents régimes militaires qui se sont succédé au pouvoir depuis la chute de Kwame Nkrumah en 1966 ont réussi l’exploit de plonger dans un indescriptible chaos économique ce pays qui passait pour l’un des plus riches d’Afrique de l’Ouest.
2. Le dénuement s’est installé dans toutes les régions, tandis que les dirigeants et quelques privilégiés mènent grand train, sous les yeux d’une population impuissante. Le sucre, le lait, le riz, le savon et d’autres produits de première nécessité ont disparu des magasins et des marchés, de même que le papier hygiénique, les boissons gazeuses et d’autres produits pourtant fabriqués par l’industrie locale. Le pays, dans les années soixante-dix, vit dans la pénurie et la morosité depuis une longue période. (…)
Après ce qu’il a lui-même appelé le «nettoyage» de la maison Ghana, Rawlings laisse se dérouler les élections. Le 24 septembre 1979, il remet le pouvoir au Président élu, le Dr Hilla Limann. Le lendemain, il est de retour dans l’appartement de deux pièces qu’il occupe normalement dans un camp militaire, Independance Avenue à Accra.
Quelques mois plus tard, le Président élu, sur le conseil de ses amis, met Rawlings à la retraite de l’Armée. A 32 ans, Rawlings devient ainsi le plus jeune ancien chef d’Etat du monde (après 3 mois et 20 jours à la tête du Conseil révolutionnaire). Et sans doute aussi, le plus jeune militaire à la retraite. Mais on le sait, il reviendra …
Mécontent du pouvoir civil qu’il estime corrompu, il reprend le contrôle du pays le 31 décembre 1981 par un nouveau coup d’Etat qui renverse le régime de Limann. Il devient alors le président du Conseil provisoire de la défense nationale. En 1992, Rawlings démissionne de l’Armée, instaure le multipartisme et fonde le Congrès démocratique national (Cdn). Il engage le pays dans un processus de démocratisation.
Il sera élu démocratiquement en décembre 1992, puis réélu en décembre 1996. Il quittera le pouvoir en 2001 après avoir accompli les deux mandats constitutionnels.
JJR fut une véritable légende, un homme charismatique, aimant son peuple et très attaché aux traditions africaines.
Transmettre les exemples et les expériences des prédécesseurs à l’actuelle rébellion de la jeunesse africaine qui annonce la seconde phase de libération contre le néocolonialisme est un devoir nécessaire pour que vive la mémoire du passé à travers le présent qui prépare l’avenir émancipateur des peuples d’Afrique. Repose en paix JJ Rawlings, la lutte continue.

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