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J’ai rencontré le Professeur Iba Der Thiam trois mois avant sa disparition, dans une structure hospitalière à Dakar. Il était en compagnie de son assistant Ibrahima Faye. Il avait sur lui une pile de journaux et de documents. Il avait le visage calme et serein. Dès qu’il m’a vu, il m’a salué chaleureusement, en arborant son légendaire et sympathique sourire dont il ne se départissait jamais. Certains membres du personnel soignant semblaient étonnés de voir un patient venu en consultation avec autant de documents. Mais pour moi, ce n’était guère une surprise, car connaissant bien cet homme de culture qui, de tous temps et en tout lieu, a toujours eu pour compagnon la lecture et la quête du savoir.
Celui qui vient au domicile du Professeur pour la première fois est frappé par le volume de sa bibliothèque. Dès qu’on tape à la porte d’entrée, ce sont les livres qui vous accueillent et vous sourient. Partout où vous vous installez dans la maison, ce sont les livres qui vous tiennent compagnie, jusque dans la cuisine. Quand vous rentrez, ce sont les livres qui vous raccompagnent et vous disent au revoir.
En parcourant d’un long regard la vie et l’œuvre du Professeur Iba Der Thiam, on est frappé par son envergure intellectuelle et son épaisseur scientifique. Ses étudiants l’avaient surnommé «Der la science». A l’Université, il est considéré comme l’un des meilleurs historiens du Sénégal. D’ailleurs son nom est contenu dans un des nouveaux chapitres de l’Histoire générale du Sénégal dont il assurait la coordination de la rédaction.
Doué d’une mémoire prodigieuse, ce grand intellectuel qui a délibérément choisi de faire de l’histoire le fil conducteur de sa vie a fortement contribué au rayonnement académique et scientifique du Sénégal, de l’Afrique et du monde.
Né le 26 février 1937 à Kaffrine, Iba Der Thiam, qui a passé le Baccalauréat comme candidat libre, est un enseignant chercheur émérite, très connu et respecté dans les milieux académiques en raison de son parcours particulièrement élogieux : instituteur, professeur des collèges et lycées, Professeur titulaire honoraire d’Histoire moderne et contemporaine, Professeur hono­raire associé de plusieurs universités dans le monde, Agrégé de l’Université française en Histoire-Géographie. Sa thèse de doctorat d’Etat à la Sorbonne a porté sur L’évolution politique et syndicale du Sénégal colonial de 1840 à 1936, Université de Paris I, 1983, 9 tomes, 5 179 pages.
A l’Ucad où il fut pendant longtemps enseignant-chercheur, dont le savoir encyclopédique est unanimement reconnu par tous, il a encadré plusieurs thèses et mémoires d’étudiants. Malgré sa retraite en 2006, il continuait de dispenser, gratuitement, en Master, un cours sur le Panafricanisme et les Relations internationales au 19e siècle. Il est l’auteur de plus de 500 articles, conférences, communications, préfaces scientifiques, politiques, économiques, philosophiques, anthropologiques, épistémologiques, sociologiques et culturelles publiées dans plusieurs revues et journaux à l’occasion de manifestations scientifiques.
Mais c’est en tant que leader syndical pendant près de 20 ans qu’il a mené les luttes les plus dures de sa vie. Il a été arrêté trois fois et mis en prison pour activités politiques et syndicales, en compagnie de ses camarades, dont feux Mbaba Guissé, Bakhao Seck, Demba Sall Niang… Sa dernière condamnation était de trois ans sous le régime du Président Senghor, avant qu’il n’obtienne une remise de peine par grâce présidentielle. Le Professeur Iba Der a eu un vécu syndical très intense. Il a été secrétaire général du Suel (Syndicat unique de l’enseignement laïc du Sénégal) et du Ses (Syndicat des enseignants du Sénégal) qui est issu d’une fusion entre le Suel et le Spas (Syndicat des professeurs africains du Sénégal) en 1969. Il a été également ancien membre du bureau de l’Unts (Union nationale des travailleurs du Sénégal). C’est dire que ce géant du savoir encyclopédique, qui a un sens élevé de l’engagement patriotique, a contribué aux luttes syndicales multiformes de l’école sénégalaise.
Ancien directeur de l’Ecole normale supérieure (Ens) de Dakar, devenue aujourd’hui Fastef (Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation) de 1975 à 1983 et ancien directeur de l’Université des mutants, créée par le poète Président Léopold Sédar Sen­ghor et par le philosophe français Roger Garaudy, en 1979 à Gorée, Iba Der Thiam a occupé les fonctions de ministre de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur (1983-1988), avant d’exercer pendant deux mandats une carrière internationale brillante à l’Unesco (Organisation des Nations unies pour l’éducation, les sciences et la culture), comme membre du Conseil exécutif . Il a été félicité à deux reprises par la Conférence générale pour services rendus à l’Organisation, à travers deux résolutions votées à l’unanimité par tous les Etats membres. Un hommage solennel du Groupe africain de l’Unesco lui a été consacré pour avoir représenté dignement le continent noir et pour services rendus à l’organisation onusienne. Il a été désigné par cette prestigieuse institution comme membre de la Com­mission internationale chargée d’écrire l’Histoire du développement social et culturel de l’humanité, plus connu sous le titre de l’Histoire générale de l’Afrique. Il a assumé avec un sens élevé de responsabilité la fonction de co-directeur du Tome VII.
Au plan parlementaire, Iba Der Thiam a marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de cette institution. Avec deux mandatures, il a apporté sa contribution à l’écriture des plus belles pages de notre Assemblée nationale. Les Séné­galais se souviennent des nombreuses questions orales très pertinentes sur les différents problèmes d’actualité qu’il ne manquait jamais de poser, et qui suscitaient beaucoup d’intérêts chez ses compatriotes.
Il y a beaucoup d’anecdotes relatives à son expérience parlementaire que les Sénégalais ignoraient et qui n’ont été révélées qu’après sa mort. Quand il a fait son entrée à l’Hémicycle dès son premier mandat, il a refusé de percevoir son salaire, en disant qu’il est un Professeur d’Univer­sité rémunéré pour cela. Par conséquent, il ne pouvait pas recevoir deux soldes provenant des caisses de l’Etat. Il a fallu une intervention du président de l’Assemblée nationale de l’époque pour qu’il accepte de prendre ses salaires de député pour l’affecter à des œuvres caritatives.
Ses collègues députés ont raconté une autre anecdote le concernant. Le gouvernement de l’époque avait augmenté les salaires des députés de près de 300 mille francs. Il n’était pas au courant de cette augmentation. Un jour, en faisant les comptes, il s’aperçoit qu’il y avait plus de dix millions de francs en surplus sur ses revenus. Quand il s’est renseigné auprès des services comptables de l’Assemblée sur l’origine de cette situation, on lui a fait comprendre que cela est dû au cumul des rappels d’augmentation des salaires des députés sur une longue période. Sa réaction a été de demander au service de la comptabilité de retirer immédiatement ce montant de son compte pour le reverser au Trésor public. Ces deux anecdotes, à elles seules, nous donnent un indice éclairant sur le degré de probité morale et d’honnêteté intellectuelle de ce pharaon du savoir.
Depuis l’annonce du décès du Professeur Iba Der Thiam, les témoignages fusent de partout : à la cérémonie de levée du corps à la mosquée de Liberté 4, au cimetière musulman de Yoff, à son domicile à Liberté 4, dans la presse nationale et internationale. Les différentes catégories d’acteurs et des personnalités avec lesquels il entretenait des relations étroites ont fait des témoignages émouvants sur les relations qu’ils avaient avec le défunt : les familles religieuses, la communauté universitaire, les hommes politiques et les dirigeants syndicaux, la famille, les parents proches, les voisins du quartier…
Tous les témoignages qui sont loin d’être de circonstance con­ver­gent vers un seul point : la loyauté, le patriotisme, l’intégrité, la probité, la foi, l’érudition de l’historien de notoriété mondiale que fut le Professeur Iba Der Thiam.
Un paradoxe est né suite à la disparition du Professeur. Autant les Sénégalais apprécient et admirent cet homme d’une dimension exceptionnelle et magnifient les qualités qui ont été les siennes, autant ils ne connaissent pas bien l’identité véritable de cette personnalité. Tout se passe comme si c’est le Professeur lui-même qui a délibérément choisi de cacher sa véritable identité. C’est pourquoi ce n’est qu’après sa disparition que les Sénégalais commencent à découvrir véritablement la face cachée du personnage.
Toutes les familles religieuses du pays ont fait observer que le Professeur Iba Der entretenait avec chacune d’elle des relations étroites et cordiales de collaboration multiforme. Il leur apportait un appui matériel et financier lors des célébrations de manifestations religieuses et spirituelles ou à l’occasion de la construction des mosquées, sur toute l’étendue du territoire national. Mais tout cela se faisait dans la plus grande discrétion.
Moi-même, depuis plus de 20 ans, j’ai entretenu des relations très étroites de collaboration avec le Professeur. Depuis les élections locales de 1996, j’étais un plénipotentiaire de l’opposition dans plusieurs cadres et coalitions politiques. J’ai beaucoup fréquenté le leader politique Iba Der Thiam, dans comme en dehors des instances. J’étais le secrétaire permanent de la Cap 21, de 2001 à 2006 (Convergence des actions autour du Président pour le 3ème millénaire) et le Professeur en était le Coordonnateur national, sous le magistère du Président Abdoulaye Wade. Il arrivait souvent qu’il me confie un travail dans le cadre de la mise en œuvre des décisions arrêtées par la Conférence des leaders de la coalition. Si j’avais des difficultés, il arrivait que nous fassions ensemble le travail. Ensuite, il me laisse le présenter à la réunion et il était le premier à me féliciter chaleureusement et à m’encourager. C’est là, assurément, l’expression formidable de la générosité et du sens du partage de cette légende considérée par tous comme un modèle d’excellence et de patriotisme.
C’est pourquoi, malgré l’étroitesse de mes liens avec le Professeur sur une très longue période, je me suis rendu compte qu’en réalité je ne le connaissais pas bien. Ce n’est qu’après sa mort que j’ai commencé à découvrir réellement et progressivement qui était cet homme qui a gravé en lettres d’or son nom dans le marbre du monument de l’histoire moderne et contemporaine.
C’est ici le lieu de saluer chaleureusement l’excellente initiative du président de la Répu­blique, Macky Sall, de faire du Professeur Iba Der Thiam le parrain de l’Université de Thiès. Ce faisant, il érige sa mémoire en super ministère du Savoir entouré de guichets de distribution automatique de générosité et de valeurs fondatrices de tout ce qui fait l’humain, et dont le Pro­fesseur fut le maître incontestable et incontesté.
Si l’on sait que le Mémoire de maîtrise de l’étudiant Iba Der, soutenu en 1972, avait pour thème La grève des cheminots du Sénégal de septembre 1938, et si on tient compte de ce que représente la ville de Thiès dans la conscience des Sénégalais comme symbole politique et foyer historique de résistance syndicale et patriotique, on mesure la pertinence et la portée du choix du Président Macky Sall de faire de cet intellectuel émérite de haut rang, mondialement reconnu, le parrain de cette prestigieuse Université de Thiès. Du fond de sa tombe, ce dernier a dû certainement sursauter de joie et de bonheur, en apprenant une telle nouvelle qui fut le combat de toute sa vie.
En définitive, l’itinéraire des 83 années de vie du Professeur Iba Der Thiam est jalonné des traits de lumière qui scintillent et éclairent singulièrement les sillons profonds dans lesquels sont semées les graines de «l’école nouvelle», chère au Professeur. Celles-ci ne manqueront pas de germer, pour offrir à notre jeunesse en quête de repères, une oasis où elle pourra s’abreuver pour étancher sa soif de générosité, d’équité, de foi, de solidarité, de justice et de progrès.
Ousmane BADIANE
ousmanebadiane@gmail.com

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