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Le Festival panafricain du cinéma et de la télévision (Fespaco) a cinquante ans. Une édition marquante, donc à laquelle le Sénégal est bien représenté, malgré l’absence de films sénégalais à la compétition pour l’Etalon d’or du Yennenga. 6 films seront ainsi en compétition et un autre dans le Panorama. Désignée capitaine de la délégation sénégalaise, la réalisatrice et productrice Angèle Diabang n’est plus à présenter. Bourrée de talent, la native des îles Karones en Casamance est une cinéaste sans frontières qui n’a pas hésité à braver l’insécurité autour de l’hôpital de Panzi dans le Nord Kivu pour réaliser un documentaire sur le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix en 2018. Un documentaire qui a eu un retentissement international tout comme ses deux derniers courts métrages sont appelés à conquérir le monde. «Ma coépouse bien aimée», en compétition court métrage du Festival du film africain de Louxor en Egypte, et «Un air de kora» qui est un espoir de couronnement pour le Sénégal dans la compétition des courts métrages du Festival panafricain de cinéma de Ouagadougou (Fespaco). Adossé à un pilier dans la salle des religions du Centre de recherche documentaire (Crds) de Saint-Louis (où l’entretien s’est déroulé), elle aborde sans complexe son parcours et ses projets.

Angèle Diabang, comment faudrait-il vous présenter ?
C’est vrai que si je devais me présenter, je dirais d’abord que je suis productrice, réalisatrice et que j’adore le montage. Quand je me suis intéressée au cinéma, c’était la phase du montage qui me plaisait le plus parce que ça correspondait à mon caractère très réservé et renfermé à l’époque et je trouvais que d’être seule dans cette salle de montage sombre sans personne qui me parle ni qui me voit et avec les images, le cinéma, le son, je trouvais ça magique. Je ne voulais être ni réalisatrice ni productrice. Je voulais seulement être monteuse.

En décembre dernier, on a projeté à la Place Faidherbe votre film Yandé Codou, la griotte de Senghor en ouverture du Festival de cinéma documentaire de Saint-Louis. Des années après, quand vous revoyez ce film, quels sentiments avez-vous ?
Quand j’ai revu le film, cela m’a fait penser à toute cette tendresse que Yandé avait pour moi à la fin du parcours avec elle, mais aussi c’était un peu douloureux de voir comment elle a fini dans une certaine précarité. Et à ce moment-là, je me disais que j’aurais tellement voulu qu’à la fin de ses jours elle ait eu une meilleure situation parce qu’elle le méritait. Quand on voit le film, on se dit qu’elle a quand même fait tout ça. Elle a certainement aidé Senghor à être quelqu’un d’enraciné, à retrouver ses racines, ses valeurs après son long voyage en France pour ses études. Et je me disais qu’elle méritait une meilleure fin pour sa vie.

Quels sont vos projets dans un avenir proche ?
Il y a l’adaptation d’Une si longue lettre, il y a Un air de kora qui est ce court métrage que j’ai fait sur une histoire d’amour compliquée entre une musulmane et un catholique que la kora réconcilie. Malgré cela, l’histoire reste impossible, en tout cas dans le film. Ils n’ont pas pu se retrouver et s’aimer comme ils le voulaient. Il y a aussi ma première fiction qui s’appelle Ma coépouse bien aimée que j’ai fait justement pour préparer Une si longue lettre. Parce que je ne connais que des documentaires et j’avais une sorte d’insécurité personnelle à entrer dans la fiction. Et je me suis dit, avant d’attaquer le long, je fais ce court où je filme deux coépouses qui sont dans une cour. Le mari n’est pas là, les enfants ne sont pas là et elles n’ont aucune envie de se parler. Le fait de faire ce court où les personnages ne parlent pas du tout me permettait de voir comment je travaille ma mise en scène, comment je travaille ma direction d’acteurs, comment je gère mon équipe de tournage sur le plateau. Et puis, c’était un très bel exercice.

Un film sur une relation amoureuse entre catholique et musulman, ça vous semblait nécessaire ?
Oui, ça m’a semblé nécessaire puisque c’est un projet de film que j’avais depuis dix ans. Et parfois, j’avais peur de le faire. Je le rangeais, je le reprenais jusqu’à ce que j’en parle à un très bon ami à moi, l’acteur Hubert Kundé, et qu’il me dise que j’ai tort de ne pas le faire. Le faire en fiction était beaucoup plus simple et on a réécrit le scénario. Le Fopica l’a financé, et là le film est prêt.
Et pour Une si longue lettre, le processus est-il lancé ?
L’écriture est finalisée et on attend les résultats du Fopica. On a eu un peu d’argent et on espère que le Fopica financera le projet, ce qui nous permettra de le tourner en 2019.

En tant que productrice, est-ce facile de faire des films ici au Sénégal ?
Les cinéastes sénégalais sont gâtés et tous les autres cinéastes africains nous regardent avec envie. Et justement, ça leur donne des idées de booster et d’amener leurs gouvernements à faire ce que Macky Sall a fait pour les cinéastes sénégalais, c’est-à-dire d’avoir l’audace de dire je prends 1 milliard pour les cinéastes, ensuite 2 milliards parce qu’ils ont fait des preuves. Ils ont montré que quand on leur donne les moyens, ils arrivent à faire de grandes choses. Et ça, ce n’est pas tout le monde qui peut se vanter de dire je suis dans un pays africain et il y a un fonds de 2 milliards et moi en tant que productrice sénégalaise, ça me permet aussi quand je vais chercher des producteurs d’autres pays, français, anglais, nigérien de pouvoir leur demander ce qu’ils apportent. Et bien sûr, en général, quand tu arrives, ils te regardent en disant oui on va t’aider. Et tu dis ben oui, avec mon pays, je peux apporter 150 mille ou 200 mille euros. Est-ce que tu apportes autant ou plus que moi ? Et ça, ça nous donne plus de confiance par rapport au développement de nos projets parce que ce n’est pas toujours agréable de devoir baisser la tête en face des producteurs occidentaux. Finalement, on portait des projets intéressants, mais on n’apportait pas grand-chose dans ces projets-là. Et le Fopica nous donne justement cette fierté d’être productrice sénégalaise et d’apporter de l’argent, beaucoup d’argent dans nos projets de film.

Vous avez aussi été présidente du Conseil d’administration de la Société de gestion des droits d’auteur et droits voisins (Sodav). Pourquoi avez-vous démissionné ?
C’est la question à laquelle j’ai refusé de répondre sincèrement et honnêtement depuis que j’ai démissionné parce que j’ai trouvé que cela ne servait à rien. Ce qui était important, c’est que la société continue de bien fonctionner pour tous les artistes sénégalais. Ce qui était important, ce n’était pas vraiment le pourquoi de ma démission. Cela n’allait pas être constructif si je donnais la vraie raison de ma démission. En général, je suis plutôt optimiste et je préfère les bonnes ondes et avancer sur des choses positives, c’est pour ça que depuis lors j’ai préféré donner comme justificatif cette envie de retourner au cinéma. Et quand même, je pense que c’est une bonne réponse de vouloir retourner à son art et de s’y consacrer entièrement. Tout le reste, c’est de la littérature.

C’est quand même important que l’on sache ce qui s’est passé…
J’ai apporté ma modeste pierre à cet édifice-là. Quoi qu’on en dise, on ne pourra pas m’enlever ce que j’ai fait pendant ces deux ans et demi pour la Sodav. A l’époque, il fallait mettre en place des choses assez importantes. Que ça soit l’agrément, le décret, la création de l’entreprise et tous ces textes-là qui ont été validés et mis sur la table, je suis contente d’avoir pu, à cet âge-là, apporter cette contribution à l’évolution de la condition des artistes dans mon pays. Donc voilà, ça a été une très grande expérience pour moi. Ça m’a permis de vraiment grandir. C’est pour ça que j’ai pensé que ce n’était pas important de m’étaler dans les médias. Ce qui n’était pas positif m’a permis aussi d’être plus forte, plus solide, plus ancrée aujourd’hui.

Vous continuez à suivre la société. Où en est-elle maintenant ?
Comme je le disais, la Sodav c’est une expérience positive, quelles que soient les raisons qui m’ont poussée à démissionner, à la veille justement de la passation Bsda – Sodav. Ce n’était pas facile comme décision, mais je l’ai prise. On sait qu’en Afrique en général, les gens ne démissionnent pas. Je me rappelle que Mansour Dieng du magazine Icone avait écrit : «La leçon de Angèle», dans son article en disant que, «dans un continent où personne ne démissionne, où ceux qui dirigent s’accrochent au pouvoir, il y a une jeune femme, Angèle, qui considère qu’elle a fait ce qu’elle devait faire à la tête de la Sodav et qui a choisi de partir vers d’autres horizons». Et c’est ce que je voudrais qu’on retienne de mon passage à la Sodav et pas vraiment les raisons et les ondes négatives qui m’ont poussée à partir.

Parlons cinéma. Entre la génération des Sembene Ousmane et celle de maintenant, il y a eu un cheminement du cinéma sénégalais. Comment l’analysez-vous ?
La génération des Sembene était des précurseurs et est à la base de tout ce que nous faisons aujourd’hui. La génération d’aujourd’hui, ce qu’elle a comme avantage, c’est tous les médias qu’on a pour nous exprimer. Je disais tantôt à Carthage (Journée cinématographique de Carthage en Tunisie) qu’avant, si on avait dix ou vingt sélections, on était content parce que c’était très compliqué. Déjà l’envoi des cassettes avant les Dvd, c’était fastidieux. Et ce n’est pas tout le temps qu’on pouvait être connecté à internet qui était très lent. C’est diffèrent aujourd’hui. Quinze ans après, on n’a même plus besoin de support pour s’inscrire. On a juste un lien et tous les festivals peuvent avoir accès à ce lien et le minimum c’est cent festivals. Donc, montrer son travail est devenu très facile. Du coup, être exposé et reconnu est beaucoup plus simple, mais le challenge c’est dans la qualité de ce qu’on propose. Pour cette génération, les choses ont l’air tellement simple avec les réseaux sociaux aussi. Même quand on n’est pas sélectionné dans un festival, on crée sa chaîne YouTube, sa page Facebook ou Instagram et on montre son travail. On est content d’avoir des milliers de «like». Maintenant, le challenge n’est plus de montrer son travail, mais comment arriver à avoir une certaine qualité pour être parmi les meilleurs.

Et les conditions sont-elles réunies présentement pour ça ?
Je crois qu’on s’empresse en fait. Avoir le matériel est tellement facile que tout le monde pense qu’il est facile de faire un film, mais il y a tout un langage cinématographique, artistique qu’on doit creuser, apprendre, connaître pour faire des films de qualité. Pour moi, faire des films ce n’est pas seulement filmer et montrer. Etre cinéaste, ce n’est pas seulement capter un moment et le montrer sur sa chaîne YouTube, c’est au-delà de ça. C’est Sembene, c’est Mambety, c’est tous ces gens qui N années après qu’ils aient fait leurs films, c’est encore des leçons de cinéma. Quand on regarde un film de Alain Gomis, c’est une leçon de cinéma. Et nous, on doit aspirer à cela. Il faut qu’on raconte notre continent, qu’on montre notre culture de la meilleure façon parce que ça ne nous appartient pas à nous seuls. Ça appartient à tout le monde et quand on s’en empare et qu’on veut le faire voyager à travers les continents, cela mérite que l’on se pose et qu’on travaille vraiment.

Est-ce qu’aujourd’hui Angèle Diabang est contente de la représentation de la femme dans le cinéma africain ?
La question est très sensible parce qu’on a l’habitude de montrer une femme africaine faible, par terre et battue. Et dans les films, on essaie de la faire relever. Mais si on regarde la femme sénégalaise par exemple, elle est forte, elle a une place importante dans la société. Même s’il y a encore beaucoup de souffrances, de maltraitances, de viols. On n’en parle pas assez parce qu’on pense que ça ne se passe qu’au Congo. Mais pour un pays où il n’y a pas la guerre, il y a énormément d’incestes, de viols qui touchent des personnes qui nous sont proches. Souvent c’est la famille ou le voisin. Mais il ne faut pas confondre cette maltraitance physique avec le positionnement de la femme dans la société face à la famille et au social.

Et le cinéma peut-il jouer un rôle ?
Oui parce qu’on est dans une époque où ce qu’on voit est plus important. Et le fait de traiter des thèmes très sensibles avec l’image est primordial même. Il faut de plus en plus de femmes réalisatrices parce que la façon dont une femme défend son monde est différente de celle de l’homme qui aura un regard extérieur ou patriarcal.

Justement, ces séries que l’on regarde à la télévision présentent la femme d’une façon qui parfois peut choquer…
La majeure partie des séries dépeignent la femme comme si son unique but dans la vie était de s’éclaircir la peau et de trouver un homme. Or, ce n’est pas ça. On voit nos mamans qui se lèvent à 4h du matin, qui font N activités avant la fin de la journée pour soutenir leur homme, pour faire en sorte que leur homme puisse aller à la mosquée avec son boubou et être fier de sa famille. C’est la femme qui paie la scolarité des enfants, la nourriture, l’électricité et pourtant elle va rester assez discrète dans tout ce qu’elle fait et faire en sorte que ce soit son homme qui endosse cet habit de fierté. J’aimerais qu’on fasse des séries qui montrent tout ça, mais pourquoi on ne veut faire que des séries qui parlent de comment récupérer mon homme, comment trouver un homme. Je suis allée à Kaolack montrer mon film Sénégalaise et islam, les filles étaient ambitieuses. Elles avaient des projets de vie intéressants, continuer leurs études, être avocates, professeures et ça, ce sont des choses que nous ne montrons pas dans nos films. Des femmes fières d’elles, ambitieuses et qui sont prêtes à tout pour avoir leur place dans le développement de leur pays. Je ne dis pas qu’il ne faut pas faire des séries qui ne parlent que de femmes «xessalisées» dans la course du mari. C’est comme si la femme n’avait comme unique objectif que de remplir son mari de choses pour le garder.

C’est pour ça que vous avez envie de faire Une si longue lettre ?
J’ai eu envie de faire Une si longue lettre depuis longtemps. C’est une envie d’adaptation, avec le roman de Aminata Zaaria, La nuit est tombé sur Dakar, qui dure depuis plusieurs années. Mais ce qui est sûre, c’est qu’Une si longue lettre ne sera pas à cette image-là.

Comment êtes-vous venue au cinéma ?
Plus jeune, je devinais rapidement ce qui se passait dans les films. Et on me disait que j’avais déjà regardé. En fait, j’aimais retravailler les scénarios dans ma tête et j’imaginais que tel personnage devenait autre chose. Quand je suis arrivée à l’université, beaucoup de gens dans mon entourage pensaient que je pouvais être mannequin parce que je suis grande, mince, avec un gabarit de mannequin. Comme je n’avais pas ce rapport avec mon corps, je ne voulais pas être mannequin. J’avais envie de faire quelque chose dans la communication. Quelque chose qui me permettais de m’exprimer sans pour autant être exposée. Et c’est là où j’ai rencontré un photographe du Burkina qui faisait un calendrier. Son assistante me suivait en me disant que je correspondais à ce qu’ils cherchaient. Mais moi, je ne voulais pas être mannequin. Et à un moment, je lui ai dit que j’acceptais de faire les photos s’il acceptait de me dire comment faire des films. Ils étaient surpris parce que je ne voulais pas être payée. Mais j’étais fascinée par le monde du cinéma. Cette année-là, j’étais dans le calendrier d’Air Burkina et j’ai eu ma première leçon de cinéma et après ça, j’avais choisi le montage.

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