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Babacar Siby, artiste-comédien, par ailleurs premier «Coach de théâtre» en Afrique et habitant dans la commune de Mboro, rentre aujourd’hui au bercail après avoir obtenu son diplôme. Dans ses bagages, il dispose d’un projet de création d’une école de formation de théâtre et des arts de parole. M. Siby pense qu’aujourd’hui l’Etat du Sénégal, en particulier le ministère de Culture, manque une considération notoire à l’égard de leur métier. Il dit son inquiétude pour la nouvelle génération qui voudrait faire du théâtre son métier.

M. Siby, faites-nous l’économie de votre parcours artistique ?
J’ai commencé à faire le théâtre en 1981, à l’époque j’ai été le meilleur artiste au Sénégal, j’ai été élu en 1989. A l’époque aussi, j’avais vraiment voulu continuer le théâtre, qui été ma passion quand j’étais jeune. Et dans les années 90, j’ai commencé à faire mes premiers pas. Avec comme formateur Maguette Thiam de Thiès pour ceux qui le connaissent. Il y avait aussi père Seyba Traoré et, d’ailleurs, c’est lui qui a eu à me former à l’époque. Maguette Thiam aussi m’a formé pour le théâtre populaire. A ce moment-là, j’étais aussi coordonnateur d’un projet qui s’appelle «projet Diapo», je coordonnais le bureau conseil pendant 9 ans. Ainsi, j’ai pris la décision de faire de ma passion mon métier.
Plus tard, j’ai démissionné de ce poste. Beaucoup de gens, étonnés, se posaient la question de savoir pourquoi j’ai quitté ce travail. J’ai voyagé à l’étranger pour faire des formations, mieux, améliorer mes connaissances dans le monde artistique. J’ai rencontré Mme Véronique Vérin, qui est la directrice de la structure «Etincelle Théâtre», qui est une grande organisation de théâtre au niveau international. Elle m’a pris sous son aile comme je peux le dire, elle m’a aidé même à payer certaines de mes formations. Et pour la formation de Coach, j’étais le seul Africain à participer à cette formation. J’ai réussi à obtenir ce diplôme après 3 ans de formation. J’ai eu à travailler encore avec Brint Blert, qui a créé l’art de la libération, qui est une autre façon de faire du théâtre. C’est ce qui m’a permis aujourd’hui de réussir ce pour quoi j’avais opté, au début.

C’est quoi la formation Coaching théâtre ?
Alors, le Coaching théâtre est une formation des formateurs de théâtre. Il y a la pédagogie, il y a l’andragogie. Un écrivain disait qu’on ne peut pas former un artiste-comédien avec la pédagogie. Parce que c’est vrai qu’il va bénéficier des compétences, de nouveaux acquis. Mais il va plus comprendre son formateur que le contenu de la formation. Parce que la pédagogie pour moi, c’est un enseignement pour les enfants. Et un artiste comédien, si tu veux le former en pédagogie, il va beaucoup plus suivre ce que tu lui dis, au lieu de comprendre ce qu’il faut faire. Et en pédagogie on te dit c’est ça la règle, un plus un égal à deux, et deux plus un égalent trois. Ça, c’est la pédagogie.
Et pour l’andragogie, on te dit : «Qu’est-ce qui peut faire trois ?» Tu peux même dire : «Un, plus un, plus un égalent trois.» Et c’est ça qui fait la différence. La situation théâtrale a changé depuis de belles décennies. Et en Coaching, on t’apprend à savoir lire entre les lignes.

Vous avez acquis une formation rare en Coaching. Quelles sont les projets que vous comptez mettre sur pied au Sénégal, pour justement faire bénéficier cette formation aux jeunes talents ?
Depuis 30 ans, je suis dans le milieu. Et à mon retour au bercail je vais faire bénéficier mon expérience aux jeunes talents qui le voudront bien. J’ai eu à me déplacer un peu partout au Sénégal pour rencontrer des jeunes pour les former. Et à un certain moment, j’ai mis en place le Collectif des associations artistiques pour le développement de l’art dramatique.

Nous avons constaté qu’il n’existe pas d’écoles de formation en Art dans plusieurs localités. Est-ce qu’aujourd’hui vous pensez mettre en place une structure du genre pour les jeunes artistes ?
Bien sûr que oui, je suis en train d’en discuter avec un ami qui a la même idée. Lui aussi veut créer une école des théâtres populaires privée. Je n’ai pas encore donné une réponse à sa demande. Parce que c’est ce que je veux justement créer. Parce que c’est ma vie.
Mieux, j’ai des amis de plusieurs nationalités qui sont prêts à venir ici dispenser des cours gratuitement et qui seront pris en charge sur tout. Et le malheur est que nous avons beaucoup d’artistes-comédiens qui n’ont pas le niveau pour intégrer l’Ecole nationale des arts. Pourtant, ce sont des bons comédiens. Et ils ne peuvent pas officiellement dire que ce sont des comédiens. Alors pourquoi pas les aider. Avec cette école, nous pouvons aider beaucoup d’artistes à avoir des diplômes qui pourront leur permettre d’exercer leur métier, au moins.

En tant qu’artiste, quelle lecture faites-vous du milieu du théâtre, surtout au niveau national ?
Avec les compétitions théâtrales qu’on organise ici au Sénégal, des jeunes, après leur formation, se heurtent à un ou des membres de jury qui n’ont pas une formation pour comprendre ce que les jeunes vont jouer. Et c’est justement ces jeunes plus tard qui vont être dans les jurys. Il y a problème de ce côté.
Au niveau du Sénégal c’est malheureux, mais c’est l’Etat qui a négligé notre métier. Et ça, je le pense très sincèrement. Peut-être à l’Ecole des Beaux-arts quand tu suis la branche Art dramatique, tu ne pourras pas être fonctionnaire.
Au Théâtre Daniel Sorano, il y a plus de danseurs, plus de musiciens que d’artistes-comédiens. L’Etat du Sénégal donne 2 milliards de francs Cfa pour le cinéma, un milliard de francs pour le livre et 500 millions pour la musique urbaine et pour le théâtre, zéro franc. Est-ce que ce n’est pas l’Etat du Sénégal qui ne considère pas notre profession comme un métier. Finalement, moi je pense que pour être artiste-comédien ça va être compliqué dans ce pays.

Alors à votre niveau, qu’est-ce qu’il faudra pour relever le défi, pour plus de considération ?
Moi par exemple, je n’attends rien de l’Etat. Je n’ai jamais demandé une subvention. En 2018, j’étais à ma dixième édition de la Journée mondiale du théâtre que j’avais organisée à Mboro. Avec le comité de relance du théâtre que dirige Kader «Picininico», j’étais accompagné par le ministre avec son staff pour cette journée.
En 10 ans de festival, c’est une seule fois que le ministère m’a accompagné. Et c’était juste pour que j’organise sa Journée mondiale du théâtre. Et pour «Asaka» Covid qui est d’une somme de plus de 100 millions de francs Cfa, je n’ai même pas demandé à recevoir un sou.
Depuis 1962, les artistes-comédiens courent après cet Etat sénégalais pour lui demander un fonds pour le théâtre. Vous vous rendez compte, 3 milliards de francs Cfa pour accompagner les artistes. Ce n’est pas sérieux ! Et pas un fonds annuel pour le théâtre. Je voudrais dire à mes amis, qui sont dans le monde du théâtre, de récupérer toute cette somme pour la remettre au ministre de la Culture pour un soutien à la lutte contre le Covid-19. Parce que cet argent n’a apporté que des problèmes au niveau de notre secteur, rien que des miettes. Ça ne vaut pas la peine.
Avec tous ces problèmes que vous soulevez, quel est l’avenir de la jeune génération ?
Pitié pour eux, malheureusement. Ils peuvent être de bons comédiens. Un comédien ne pourra jamais être un embauché dans mon pays.

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