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«Lyricistes» est un album qui résume 40 ans d’expérience, 5 albums et une mixtape. Les plumes de Kalif et Ceptik, connus pour un goût incommensurable de l’écriture, s’entremêlent pour poser un pas vers l’exportation du rap galsen. Le dernier opus est une louange à l’innovation poussée quasiment à son summum. Comment un amoureux de la langue de Molière et un passionné des proverbes de Kocc ont-ils fait pour concevoir «Lyricistes» ? Pour l’expliquer, le duo CeptiKalif a joué aux questions/réponses sans langue de bois.

Tout le monde parle de Lyricistes. Vous les avez payés ou quoi ?
Ceptik : C’est un album conçu dans des conditions optimales. On a misé tout ce qu’on avait parce qu’on a voulu avoir un album qui corresponde aux différents publics, en fonction de nos carrières respectives.
Kalif : C’est un album travaillé sur 2 ans. C’est 40 ans d’expérience, soit la somme de nos 2 carrières. C’est un mélange de rap français, wolof et du slam, une première dans le hip-hop galsen.

Comment est née l’idée ?
Ceptik : On se connaît depuis plus de 15 ans. On a beaucoup collaboré ensemble avec nos groupes respectifs. C’est une continuité, parce qu’on est tout le temps ensemble en studio. On entend que Ceptik est le Kalif en français. On s’est dit qu’il serait sympa de faire un truc pas seulement commercial. On veut montrer qu’on a la même philosophie, on partage les mêmes centres d’intérêts. Le respect de l’écriture est notre point commun. Par rapport à tout ce qui se passe, on s’est dit que Lyricistes pourrait rester dans l’environnement culturel.

Que répondez-vous aux gens qui disent que l’album est une façon de réclamer une place à l’heure où la nouvelle génération a fini de redessiner la carte du rap galsen ?
Kalif : Je dirai que l’album tombe à pic. C’est une continuité par rapport au produit que j’ai sorti en 2015, Lyrical airfine. Ce genre d’album, le hip-hop galsen en a besoin. Ce n’est pas du forcing, ça s’impose naturellement.

Il n’est pas courant de voir au Sénégal un album produit par plusieurs structures. Expliquez-nous le procédé…
Ceptik : L’artiste fait tout lui-même dans l’environnement culturel sénégalais. C’est un problème. Avoir les bonnes personnes à la bonne place permet à l’artiste de se concentrer sur l’écriture. Du coup, on a échangé avec différentes structures avec qui on a l’habitude de travailler. Chacune s’est impliquée à sa manière, soit financièrement ou sur le plan de la logistique. Notre objectif était d’avoir un studio high-tech, travailler avec les meilleurs beat-makers, travailler avec les communicants dans le teasing. Bref, l’équipe n’est composée que de personnes qui croient au projet. A nous 2, c’est 5 albums et une mixtape, donc on ne peut pas se permettre de faire du n’importe quoi. Du début à la fin, c’est une innovation.
On va aller dans le social tout en faisant du business. Mais pour le moment, on ne parle que de l’album. On n’a plus rien à prouver. On ne sort pas Lyricistes pour chercher une place. On veut montrer qu’il y a d’autres formes de support qui existent et qui peuvent booster l’économie musicale. Il n’existe pas de e-album au Sénégal. On a des e-albums dématérialisés.

Sur les collaborations, on ne note pas la présence de la nouvelle génération. Pourquoi ce choix ?
Kalif : Tous les artistes qu’on a invités sont de notre génération. Pour autant, cela ne veut pas dire qu’on sous-estime la nouvelle génération ou qu’ils n’ont pas le niveau pour y participer. Il nous fallait des artistes respectés grâce à leur plume. Tout a été calculé parce qu’à la base, on avait opté pour ne faire des collaborations qu’avec des beat-makers. Mais en suivant la couleur musicale, on a fait appel aux artistes comme Xuman, PPS, Diksa, Niit Doff etc.

Ceptik : On a un public qui, comme nous, se perd dans cette musique. Après, c’est une question de goût. C’est comme le dirty shout à l’époque. On fait partie d’une génération qui nous connaît dans un hip-hop bien précis. Ce sont les vieilles marmites qui font les meilleures sauces.

Vous êtes décrits plus comme de véritables poètes que de rappeurs. En mélangeant ces deux styles, ne risquez-vous pas de plonger le public dans un délire poétique au détriment du rap ?
Ceptik : Il faut écouter l’album. (Rires)
Kalif : La base du rap est l’écriture. Avec l’expérience qu’on a glanée, on ne peut se permettre certaines choses. On va respecter aussi bien la forme que le fond.
Ceptik : J’ai grandi dans le hip-hop, mais j’ai aussi embrassé le slam. C’est important de comprendre pourquoi les publics sont différents. J’ai à la fois des fans qui n’aiment que le slam et d’autres qui sont à fond dans le rap. Et Kalif aussi a un public qui écoute plus les textes en wolof. L’objectif de ce projet est de réunir nos différents publics et partager la même philosophie. Le public a participé au choix des thèmes, des vidéos et des collaborations. Madonna l’a fait aux Usa : elle a dit donnez un titre et un beat, l’argent vous revient.

Mais pour Lyricistes, l’argent ne reviendra pas au public…
(Rires). L’argent ne rentrera pas forcément dans nos poches, parce qu’il y a une dimension très sociale. Les retombées vont permettre de financer des ateliers de formation en écriture, des brainstormings, en résumé des choses qu’on fait déjà.

Sur les couleurs musicales, vous avez 40 ans de carrière cumulés et zéro disque d’or. N’est-il pas temps de faire cette musique tendance qui peut amener ce genre de récompense ?
Kalif : C’est un vieux débat. Nous estimons que ce projet peut contribuer à exporter la musique sénégalaise. L’album est réalisé par des pro et le staff derrière connaît le marché. Lyricistes est un produit de qualité qui répond aux standards internationaux. Ce n’est pas de belles paroles qui vont vendre notre musique, mais la qualité du travail. Sur l’album, les bases du hip-hop sont respectées tout comme il y a une ouverture sur les sonorités. On a l’espoir qu’il va apporter un plus au hip-hop galsen en frappant à la porte d’autres marchés. C’est un pas.

Ceptik : On est dans un environnement où, pour se faire une place, il faut insulter. Ce qui est dommage parce qu’il y a très peu de collaborations. On ne vise pas le disque d’or avec ce projet, mais on veut servir d’exemple pour montrer qu’il y a différentes structures qui peuvent avoir la même philosophie ou pas et collaborer. On travaille avec des jeunes tout comme avec des anciens. Il faut montrer que c’est possible, comme l’ont fait Xuman et Bibson. Il faut montrer que c’est possible d’avoir un environnement propice à l’éclosion de talents en créant une entente et éviter de faire le buzz pour le plaisir d’exister médiatiquement. On peut se dire qu’aucun de mes morceaux ne passera dans un club, mais beaucoup vont se dire que tu m’as ouvert les yeux etc. C’est le challenge du projet.

Le single de l’album a été bien accueilli. Etes-vous surpris par sa réussite ?
Kalif : On savait à la conception de l’album là où il ne serait pas diffusé. On a atteint nos objectifs. On avait ciblé un public qui l’a bien accueilli. On n’est pas là pour plaire aux gens, mais on veut que ce que l’on fait plaise aux gens.
Ceptik : Vie d’artiste est un mixte de hip-hop et de slam. Indestructible, le 2ème single, est pour lancer la philosophie du projet. Tout tourne autour de la résilience, la volonté, croire en soi. Il y a des fois où on tape des points sur la table pour ramener les gens à la raison, sans essayer de dire qui est bon et qui ne l’est pas. On ne peut pas se le permettre, mais on a le droit de dire que X n’a pas le droit de dire des choses devant certaines personnes.

Sur les 3 premiers morceaux, on entend de l’engagement et de l’ego tripping. Est-ce comme ça qu’on doit voir Lyricistes ?
J dance est un remix d’un morceau de Ada Knibal. Ce n’est pas de l’ego trip, mais un appel à l’ordre. C’est une façon de dire que ce n’est pas parce qu’on se tait que tu dois te permettre de dire n’importe quoi. On a appelé différentes générations, différents univers d’une même génération. Lyricistes est un son brut avec un dj sur une prod lourde. Indescriptible, on y parle de résilience et de motivation. Les 3 thèmes tournent autour de l’écriture. Je ne suis pas doué en écriture wolof, comme Kalif ne l’est pas en français, mais si tu viens sur notre terrain, tu verras. C’est comme ça qu’il faut comprendre. Ce n’est pas du pur ego trip.

Vous voulez «redorer le blason du rap galsen». Donc pour vous, il ne marche pas malgré vos 40 ans de carrière…
Kalif : Le hip-hop galsen a été dénaturé. Le hip-hop est universel, mais il épouse la culture de chaque pays où il s’implante. La première génération a réussi à faire accepter le hip-hop. La nôtre a contribué à populariser cet art. Et avec la nouvelle, on commence à perdre cet acquis. On est venu pour restituer l’image positive du hip-hop.

Ce n’est pas prétentieux de vouloir redorer le blason quand on sait que la nouvelle génération, même si elle n’a pas encore totalement réussi à exporter, a au moins le mérite d’exposer cette musique ?
Ceptik : Je dis souvent que la nouvelle génération a redonné l’envie d’écouter le rap galsen à beaucoup de personnes. Elle a la chance d’avoir les réseaux sociaux et le digital. Seulement, comment l’exploiter fait défaut. Peux-tu lister 20 jeunes artistes comme Dip et Elzo qui font des recherches poussées ? A cause ou grâce au digital, on entend souvent des gens qui heurtent. C’est pourquoi on parle de redorer le blason du rap. C’est aussi faire comprendre aux autres que le hip-hop n’est pas que des choses salaces. On a des messages et plus le public est large, le message a plus de portée.
Kalif : On ne dit pas que ce que fait la nouvelle génération est mauvais. On ne peut pas comparer les générations parce que la nouvelle a tous les outils pour exporter notre musique. Il faut les féliciter parce qu’ils remplissent de grandes salles. Mais pour améliorer l’image du rap, il faut revoir l’écriture.
Ceptik : Je trouve assez perturbant de sursauter quand je regarde des clips galsen avec mes enfants parce que les paroles dérangent.

Qu’est-ce qui vous dérange dans ce hip-hop ?
Ceptik : C’est la recherche. Je sais quoi dire pour avoir 2 millions de «vu». C’est beaucoup plus compliqué d’avoir 2 millions de personnes qui trouvent que ce je fais a du sens. Je ne peux pas tenir ce genre de langage et continuer à animer des ateliers pour les jeunes. Je mets l’accent sur la recherche avec les jeunes. Ne faisons pas ce que tout le monde fait ! Certains ont peur de sortir du lot pour ne pas rater ce public.

Sur la musique, doit-on s’attendre à du reggae, la nouvelle muse de Kalif ?
Kalif : Je dois dire que la couleur sera carrément hip-hop. Chacun de nous a fait 20 ans de musique. Et cela se sent dans l’album. J’ai des influences reggae comme il en a pour le slam. On peut dire que c’est un album rap avec une diversité musicale et une ouverture.

Ça sera comme Fata, un mélange de nos sonorités locales ou ça sera des beats lourds à l’ancienne ?
Ceptik : On s’adresse aux nostalgiques. Ça fait plaisir de voir ces jeunes qui aiment ce que nous faisons, mais on a un public qui nous suit depuis un moment. On ne fait pas ce qui marche, mais on fait marcher ce que nous faisons. On ne va pas prendre un sample de Yandé Codou pour le mixer comme le font les autres. On kiffe les beats qui font bouger la tête. C’est la philosophie de l’album, du début à la fin, c’est un kiff garanti. Il n’y a pas d’Afrobeat encore moins du Naija ou du trap.
Depuis 20 ans, Ceptik se cherche. De «Lz3» au «Jt rappé» en passant par le «Vendredi slam», vous ne faites que tourner. C’est peut-être ce qui explique l’absence de disque d’or…
Je n’ai pas de disque d’or, mais je suis hyper fier de ma carrière. Elle m’a permis de gagner ma vie. Je ne me cherche pas. Je ne pense pas au disque d’or parce que j’ai peur du public. Je n’ai pas le courage de supporter certaines choses. Etre célèbre implique beaucoup de responsabilités. Mes voyages me permettent de perfectionner mon art.

Kalif, en 2015, vous avez été sacré au Galsen hip-hop awards. Avouez-le, l’argent qui accompagne le prix vous a donné l’envie de faire un autre projet…
Je fais de la musique parce que j’ai une philosophie. On utilise la musique à des fins thérapeutiques ou pédagogiques. Si ce n’était que l’argent, j’allais changer de métier.

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