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Il a grandi en parcourant les rues de Gorée, en jouant à cache-cache dans les profondeurs de la Maison des esclaves. Papis Diandy, Pa’Peace de son nom d’artiste, porte en lui cet héritage de l’île mémoire. Les brassages avec la multitude de visiteurs sur l’île l’ont poussé à explorer les chemins de l’afro-pop. Son nouvel album qui sera présenté aujourd’hui au Mety’s raconte cette aventure musicale.

Pour votre premier album Dinalaa jegge, vous vous êtes tourné vers l’afro-pop. Quel est donc ce genre musical ?
L’afro-pop, c’est un genre musical basé sur la polyrythmie. C’est une base rythmique, un beat africain, mais avec une ouverture mélodique. C’est un genre musical qui était au stade du reggae quand il venait tout juste de débarquer en Angleterre. Les gens disaient : c’est quoi le reggae ? Et on leur disait il faut écouter. Mais la base de ma musique, c’est l’«assico» qui est la musique traditionnelle de Gorée et qui s’est propagée après sur le Plateau, Médina etc. Mais avant Gorée, ça venait du Nigeria. L’album Dinalaa jegge est assez engagé, mais un engagement qui ne montre pas son visage. C’est une sorte d’incitation à la révolution culturelle, mais le mot révolution n’apparaît jamais parce qu’on l’a décortiqué. L’album s’appelle ainsi parce que je voulais faire un produit pour être un peu plus proche des Sénégalais, mais surtout pour qu’ils me prêtent une oreille attentive. C’est une musique qui fait danser, mais c’est aussi une musique à texte. Du coup, j’ai voulu allier les deux pour que les gens, en dansant, puissent percevoir le message. J’ai donc fait une collaboration avec Souleymane Faye. On a fait un duo dans Dinalaa jegge mann qui parle de l’histoire d’un couple qui est en train de s’éloigner et d’aller vers la rupture. Et il lui dit : Dinalaa jegge pour ne pas perdre tout ce qu’ils ont pu construire ensemble. Il y a aussi un morceau qui s’appelle Sénégalais et qui parle de ma vision du Sénégalais de 2020. J’ai écrit un titre sur le Joola, et d’autres qui parlent d’identité, d’amour, de foi. Mais avoir foi en une communauté en faisant ce qui permet l’union. C’est mon tout premier album que j’ai fait en auto-production avec mon label Woné waar. Les neufs morceaux ont été enregistrés ici au Sénégal et les trois en France.

D’où est venu votre intérêt pour ce genre musical ?
De mes recherches. Quand on me demandait quelle genre de musique je faisais, je ne me mettais pas dans la case reggae ni dans l’acoustique qui n’est d’ailleurs pas un genre. Je ne me retrouvais pas dans ces noms là et je disais : je fais ma musique. Au fur et à mesure, j’ai fait des recherches sur l’«assiko», sur la rythmique et j’ai créé comme nom de style l’afro-pop. Je ne voulais pas sortir de l’afro, le beat africain. Maintenant, ayant grandi à Gorée et vu beaucoup de passages, j’ai toujours été un garçon, un jeune homme très ouvert aux autres. Je voulais aussi, par toutes les influences mélodiques que j’avais eues, m’ancrer dans la rythmique afro et m’ouvrir aux différentes sensibilités. Je donne par l’afro-pop, mais en prenant beaucoup des autres. J’ai trouvé ce nom sans savoir qu’aux Etats-Unis il y avait une vague qu’on appelait des artistes afro-pop parce que ne sachant pas trop où les classer. Mais il y a des similitudes, un travail de compréhension à faire. Rien que dans l’écriture parce que c’est un mot composé avec un tiret ; d’où sa complexité rythmique.

La chanson est en français. Pourquoi ?
La chanson est en français parce que j’ai voulu ratisser large, parler à tout le monde. Ensuite, les deux clips qui vont suivre seront majoritairement en wolof, mais aussi avec de l’anglais.

L’accordéon apporte quoi dans ta musique ?
Il y a un cachet historique parce que quand nos papis et mamies jouaient de l’«assiko», il y avait toujours un accordéoniste. Avec l’accordéon, je ramène justement ce côté affectif.
Et ces enfants qui jouent de l’«assiko» dans le clip, c’est un peu vous peut-être ?
Ce sont des enfants qui, comme moi, ont baigné dans cette densité culturelle. L’île de Gorée où je suis né et où j’ai grandi est un endroit où on peut baigner dans une influence sans se rendre compte qu’on l’a. Et du coup, quand on voit ces vieux et ces tontons jouer, on nourrit forcément un amour pour ça.

Qu’est-ce que l’«assiko» apporte à l’afro-pop ?
L’«assiko», c’est une musique avec des instruments de percussion qui se jouent sur la base de la polyrythmie. C’est un rythme qui se complète et s’enchevêtre et on a l’impression qu’il est binaire. Mais à l’intérieur, il se passe plein de choses. Il y a 5 instruments et chacun joue un rythme différent. Dans ma musique, je me suis basé sur cette complémentarité des instruments pour le transposer sur l’accordéon, ma guitare, la batterie, la basse, les percussions. Du coup, un instrument peut être lead, selon les chansons. Il n’y a pas de suprématie où c’est la guitare qui dirige tout. Il y a une distribution qui responsabilise chaque musicien. C’est un rythme très intéressant et très complexe. Je donne un atelier chaque année au lycée Jean Mermoz parce que je suis le seul professeur d’«assiko». Pour moi, c’est une richesse que de pouvoir véhiculer cet instrument.

Quand on grandit à Gorée à l’ombre de la Maison des esclaves, est-ce que ça donne un état d’esprit particulier ?
Quand je veux faire un lien entre Gorée et ma musique, je me revoie il y a de cela quelques années, ma guitare en bandoulière, la nuit sillonnant les rues de Gorée pour aller sur ma place privilégiée pour écrire mes chansons et les travailler. Gorée, ça été ma petite bulle artistique. Quand on devient ado et que l’on comprend un peu plus ce qu’est l’oppression, tout ce qui s’est passé à Gorée, on le vit différemment. C’est la raison pour laquelle, pour ce clip, j’ai donné des directives au réalisateur. Je ne voulais aucun monument historique. Je voulais montrer un peu à la face du monde que Gorée, au-delà de tout ce qu’on dit, il y a des populations qui ont une vie autre qui n’est pas rattachée à l’esclavage. Il y a une diversité ethnique très importante, c’est un Sénégal en miniature.

Les Goréens se sentent-ils écrasés par cette Maison des esclaves ?
C’est juste qu’ils ne vont pas y aller en pèlerinage tous les jours. Mon grand-père Boubacar Joseph Ndiaye était le conservateur et avant même de comprendre le sens de cette maison, quand j’étais petit, c’était un terrain de jeu. Mais plus on grandissait plus on sentait certaines choses en entrant dans certaines pièces. Et au fil du temps, on comprend pourquoi cette maison est là. On parlait des esclaves, mais sans vraiment en comprendre le sens. Et quand on a commencé à avoir plus de maturité, on comprend mieux tout ce qui se passait dans les cellules pendant que les Blancs vivaient tranquillement dans le luxe au-dessus.

Des perspectives pour cet album ?
J’aimerais vraiment que le Peuple sénégalais l’accueille en comprenant le sens profond, fondamental, à savoir ramener une fraîcheur dans la musique sénégalaise, ramener le texte. Je pense que les artistes font de moins en moins d’efforts pour utiliser le wolof poétique parce que le wolof, c’est une langue très imagée et on condense beaucoup de choses dans les mots. Et quand les mots ne sont pas bien choisis, on a souvent une difficulté à atteindre les gens. J’ai voulu en tout cas faire revivre la sensation en musique. Sensation non pas toujours dans le folklore, les rythmes, mais dans la subtilité du rythme.

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