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Journaliste à l’Office de radiodiffusion télévision malienne (Ortm), Fatoumata Coulibaly est aussi une réalisatrice et une comédienne. En séjour à Dakar dans le cadre de la 4ème édition du festival Films femmes Afrique, elle vient présenter son film «L’Après coup, la voix des Maliennes», coréalisé avec la Québécoise Erica Pomerance. Le film a été d’ailleurs projeté mardi dernier. Une occasion pour elle de revenir aussi sur sa collaboration avec Sembene dans «Moolaadé» où elle a joué le rôle principal sous le nom de Collé Ardo Gallo Sy.

Pourquoi L’après coup, la voix des Maliennes ?
Il fallait faire ce film parce qu’à l’époque, quand on commençait en 2013, 2014, 2015, et jusqu’à présent, le Mali est dans la même situation. Donc on s’est dit il faut faire un film pour sensibiliser la population et surtout les femmes, notamment celles qui souffrent dans leur chair et ne peuvent pas se confier, les femmes qui n’arrivent pas à subvenir à leurs besoins. Donc, il faut en parler dans le monde entier pour que tout le monde puisse être au courant.

Dans ce film, vous avez donné la parole aux femmes pour une recherche de solutions à la crise au Mali. Alors, en quoi la femme peut-elle contribuer à changer la situation dans votre pays ?
La femme a son mari, son enfant, ses petits-enfants, ses belles-filles. Tradition­nelle­ment, la mère est respectée. Quand le garçon dit je vais faire des bagarres dans la rue demain ou bien quand la maman apprend que son fils va se battre, elle peut l’appeler et lui dire de ne pas se battre, ce n’est pas une bonne chose. La parole qui vient de la femme est douce. Donc elle peut facilement pénétrer l’enfant. Quant à son mari, c’est la même chose. Dans la chambre, sur le lit, c’est un moment propice pour bien parler à son époux. Si nous, femmes, voulons avoir quelque chose de nos maris, sur le lit calmement, on sent qu’il est bien content, on lui en parle et il accepte. Donc les femmes peuvent amener le changement dans le pays sur le plan de la paix si on leur donne le pouvoir, si on les invite dans les plateaux, dans les assemblées. Quand on met les femmes au premier plan et qu’on leur donne les moyens, elles peuvent apporter le changement dans le pays.

La réalisation de ce film est finie depuis 2018, mais la situation au Mali n’a toujours pas changé. A quoi cela est-il dû ?
Mais le film n’est pas sorti à Bamako. On est en train de préparer parce qu’il faut des montages jusqu’à présent. On cherche à faire la paix. Un Peuple qui veut la paix, il ne faut pas mettre le doigt dans la plaie. Il ne faut pas le faire. Donc il y a des plaies dedans qui peuvent provoquer des querelles. C’est pourquoi on est en train de voir comment monter ces parties-là enfin de pouvoir diffuser le film sur la télévision nationale et ailleurs. Donc depuis qu’on a fini ce film jusqu’à maintenant, la situation s’amplifie. Il y a des choses qui étaient dedans qui n’y sont plus. Donc on ne peut pas appréhender ce chapitre maintenant. On s’est battu pour le faire. Donc il faut qu’on arrive à le vulgariser devant les jeunes dans les écoles.

Donc certaines parties du film vont être censurées par peur des représailles ?
C’est sûr, parce que déjà on a censuré la tête de Iyad Ag Aly qui est un grand terroriste très connu, que ça soit dans les pays arabes et chez nous. Il n’y a pas sa tête dans l’autre film qu’on a à l’Ortm. On va voir encore parce qu’on vient de libérer le général Amadou Haya Sanogo qui a fait partir Amadou Toumani Touré (ATT). Donc on va faire tout pour qu’il puisse y avoir la paix, que les gens puissent fermer les plaies parce que d’aucuns disaient qu’il faut qu’il y ait des conférences pour que les gens puissent se pardonner. Bon ; ils vont le faire peut-être. Il y a eu une grande conférence sur la paix, mais pour le moment, on est en train de voir notre film parce que c’est nous qui l’avons réalisé, c’est comme notre bébé. On va voir les parties qui ne peuvent pas amener d’autres histoires aux populations.

Dans ce documentaire, en dehors de la crise au Mali, vous avez évoqué d’autres thèmes comme les mutilations génitales féminines, notamment l’excision. Pourquoi ?
Parce que c’est le combat des femmes. L’ancienne ambassadrice du Mali à Berlin, c’était son combat, on crachait même sur elle. Elle m’a élevée en quelque sorte et elle me disait : «Bats-toi si tu es sûre de la vérité !» J’ai dit, j’ai compris et depuis je suis en train de me battre parce que l’égalité homme et femme, elle est la première à en avoir parlé au pays et les musulmans ont fait la fatwa sur elle. Cette partie de l’excision, c’est mon combat. La preuve, j’ai créé une association qui combat l’excision. Donc j’ai fait même des reportages dessus. C’est une très bonne chose parce que dans nos villages et même dans la capitale, bien vrai que ça a été interdit dans les centres sociaux sanitaires, d’aucuns se cachent pour le faire parce qu’il n’y pas eu de loi. Il était important de parler de ça dans la lutte des femmes maliennes. Ça fait partie de leur lutte contre les violences faites aux femmes, c’est-à-dire les femmes qui ont été tuées par leur mari.
Parlant de mutilations génitales, vous avez joué dans le film Moolaadé de Ousmane Sembene le personnage d’une mère excisée, qui a souffert des séquelles de l’excision dans ses rapports conjugaux et se bat contre le phénomène. Un rôle un peu sensible.

Qu’est-ce que cela vous a fait de l’avoir interprété ?
Ah oui, j’étais ravie en tant que réalisatrice. Papa Sembene, paix à son âme, est venu au Mali. Il a fait le casting, mais je n’étais pas là une première fois. Ce n’est que la 3e fois que j’ai fait le casting. J’étais allée au Cameroun pour montrer mon film. A mon retour, j’étais là, mais il a fait le casting, il est parti. Et un bon jour, mon mari qui travaillait à l’Ortm, il est mort maintenant, quelqu’un l’a téléphoné pour dire que je vais jouer le rôle principal. J’étais ivre de joie. J’ai levé mes deux mains pour remercier Dieu, le Tout-puissant, d’avoir été choisie parce que je me suis dit, auprès du patriarche Sembene Ousmane, je vais apprendre dans ses expériences, apprendre la mise en scène, comment réaliser un film de ce genre et puis je me suis dit, étant une fille excisée n’ayant pas eu des problèmes, mais ayant vu d’autres voisines qui en ont eu et ayant fait un parcours dans mon pays pour faire des reportages sur l’excision, c’est l’occasion pour m’exprimer. C’est pourquoi quand j’ai commencé à jouer, j’avais une force surnaturelle en moi qui me disait vas-y, n’aie pas peur et c’est comme cela que je l’ai joué avec joie. Et c’est à Cannes, quand Viviane Wade est venue avec sa fille nous supporter, que j’ai versé des larmes. J’ai su que j’ai bien travaillé. Et les Blancs ont même pleuré, ils versaient des larmes. C’est comme si c’était la réalité. Et Papa Sembene a dit : «Je ne savais pas que tu combattais l’excision, mais maintenant c’est toi qui vas conduire le film. Tu vas accompagner le film en Asie, en Europe, en Amérique partout.» Après la projection de Moolaadé, c’était suivi de débats. On pouvait faire 1h ou 1h 30 de temps partout dans beaucoup de villes d’Espagne, Venezuela, Mexico…

Qu’avez-vous retenu de Sembene Ousmane ?
Je retiens de ce vieux patriarche un homme honnête, qui n’avait pas peur des Blancs, parce que la grande majorité de nos patriarches avaient peur d’eux. Sembene n’avait pas peur des Blancs et il disait la vérité devant eux comme devant nos autorités politiques. Donc c’est un homme cool que j’ai aimé. Parce que tu fais quelque chose qui n’est pas bien, il te le dit. A toi de prendre en bien ou en mal, mais tu verras après.

Que pensez-vous du cinéma africain en général ?
Le cinéma déjà est un vecteur de sensibilisation, d’éducation, d’information, de distraction. Le cinéma africain avait démarré un certain moment avec des grands comme Ousmane William Mbaye, Djibril Diop Mambety du Sénégal, le Mali avec Souleymane Cissé au Burkina Faso avec Karamoko Lassana Fadiga qui a eu l’Etalon. Il y eu deux Sénégalais, Alain Gomis qui a fait Félicité et Mati Diop Atlantique. Et les jeunes aussi sont en train d’émerger dans ce domaine, surtout les filles, Angèle Diabang, Mati Diop et d’autres. Donc je pense qu’avec la nouvelle génération qui est en train de prendre la relève, le cinéma africain ira loin inchallah si on donne aux jeunes les moyens.

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