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«Nous ne pouvons plus nous permettre de copier le mode de vie et la façon de construire de l’Occident.» Ce sont là des propos que Diebédo Francis Kéré avait tenus en février 2017, dans un entretien qu’il avait accordé au journal Le Monde. A ce jour, l’architecte burkinabè garde ses idées intactes. Au Sénégal dans le cadre du projet de construction d’un nouveau siège pour le Goethe institut, il donne sa vision, dit ce qu’il pense de Dakar, des villes africaines et de l’importance pour elles de créer leur propre identité architecturale.

Quelle est votre vision architecturale ?
Ma vision, c’est de créer un espace où l’on se sent à l’aise, un espace où l’humanité puisse créer et s’épanouir. Créer une architecture qui ne coûte pas cher plus tard, de l’espace qui inspire et qui ne coûte pas trop de vie, qui ne nécessite pas trop de maintenance, qui ne consomme pas beaucoup d’énergie. L’énergie est limitée, surtout chez nous (en Afrique). De façon technique, si je construis des maisons pour des amis ou des écoles au Burkina Faso, je les fais de telle sorte que le confort soit dedans. Et ce confort favorise l’enseignement et l’apprentissage.

C’est votre première fois à Dakar. Quelles sont vos impressions sur la ville du point de vue architectural ?
J’aime le Sénégal. J’ai été surpris de voir le niveau de développement de l’urbanisation avec des villes verticales. Si je compare, Ouagadougou est une ville en surface où il y a de longs chemins à rejoindre. Je sais que Ouaga a de l’espace, c’est peut-être la raison. Et ici, Dakar a poussé les habitants à développer leur ville dans le vertical. J’aimerais que dans cette ville en vertical il y ait plus de possibilités pour une famille, qu’elle puisse s’y retrouver. Mais j’ai aimé et je vois aussi dans l’immédiat les bouchons. Et je crois qu’il faudra travailler sur ça. Sinon j’aime Dakar. J’ai trouvé le marché de Soumbédioune fantastique avec ses poissons, l’amabilité, ses pirogues qui m’ont fait rêver. Je trouve que cette ville fait rêver.

Vous militez aussi pour une architecture à l’Afri­caine. Au lieu d’une simple réplique de ce qui se fait en Europe, vous militez pour que l’Afrique ait son propre modèle…
Absolument ! Si je travaille dans une zone rurale, pourquoi amener une entreprise qui est basée dans la capitale pour qu’elle fasse le projet si la communauté a un tel talent ? Je puise dans ça pour créer des emplois tout en créant une architecture qui va en même temps servir cette communauté. Et il n’y a rien de plus beau que d’avoir des habitants qui disent que c’est notre projet si vous construisez une école avec la communauté. Et je crois, avec ça j’ai créé beaucoup de structures au Burkina qui fonctionnent bien parce que les gens s’identifient à la structure. Et plus loin, si je pense à l’énergie, je créé des écoles dans les zones rurales avec les gens. Ils participent et créent des structures qui répondent aux besoins socio-économiques des lieux. Des structures qui ne coûtent pas cher à la maintenance et en utilisant des matériaux locaux. Je contribue à un développement et à un transfert de savoir-faire.

On critique beaucoup le modèle des villes africaines jugées macrocéphales et concentrées. Comment y remédier ?
J’avoue que jusqu’à présent, je suis naïf quand je parle de ça. Si vous avez un chef d’Etat, un maire qui est face à une population croissante et qui doit les loger, ce qu’on prend vite, ce sont les concepts européens, parce qu’ils ont peut-être fonctionné. Mais je pense que l’avenir pour nous, c’est avoir plus de dirigeants qui osent nous pousser à créer une identité propre. En Allemagne il fait très froid. Si je viens ici avec un modèle Allemand, ça ne sert à rien et ça coûte très cher. A la fois, je comprends le souci. On doit loger les gens et vite. Mais il faut avoir le courage aussi de dire non, de s’opposer et de ne pas prendre ce qui est facile. Ce n’est pas en procédant ainsi qu’on créera notre propre identité. Il y a aussi un aspect qu’il faut constater. Nos jeunes manquent d’accès à l’information, à l’innovation, à ce qui existe pour comprendre et comparer et savoir que le modèle qui existe en Occident a été fait sous d’autres conditions climatiques et socio-économiques. Ici c’est carrément un autre modèle qu’il nous faut. Je travaille par exemple beaucoup avec le soleil. Et ça ne veut pas dire placer des plaques solaires. Mais quand je parle de travailler avec le soleil, c’est de voir comment est le contexte climatique et créer une structure qui est bien ventilée naturellement, tout en évitant la poussière. Et il y a un modèle pour le faire. Ce modèle ne fonctionnera pas en Allemagne parce que là-bas il fait froid. Mais ici à Dakar, ça fonctionnera.

Comment repenser les villes africaines alors ?
C’est essentiel de revoir nos villes de façon à ce qu’une vie en ville soit possible, de façon à ce que la famille ne parte pas loin pour travailler. Si elle doit le faire, que l’on crée l’infrastructure qui ne dévore pas tout son budget familial. Il faut qu’on réussisse l’urbanisation. Il faut qu’on traite nos villes de façon à ce que le citoyen, la citoyenne qui a un revenu moyen, puisse se trouver un appartement et rester en ville. Sinon les trajets deviennent trop longs et trop chers. C’est comme ça que nous pouvons apporter quelque chose. C’est le rôle de l’architecture et les architectes sont interpellés. Et les investisseurs sont interpellés à répondre à cette demande.

La tendance en Afrique, c’est qu’on croit toujours que l’argile est signe de pauvreté. Comment promouvoir ces constructions durables ?
Nos frères et sœurs veulent du concret. Ils veulent voir que ça fonctionne. Inutile de leur dire qu’au Japon, construire avec de la terre, c’est symbole de richesse. Il faut convaincre par le concret. Il faut construire une maison témoin et les gens comprendront que l’argile n’est pas de la pauvreté, c’est ce que nous possédons. Pour nous enrichir, il faut bâtir sur ce que nous avons de plus. La terre ne coûte pas… Beaucoup de grands artistes – Picasso par exemple qui fait partie des artistes les plus connus dans le monde – se sont inspirés de l’Afrique, de notre façon de faire, de notre culture pour se lancer. Et l’architecture que nous avons ici, si vous regardez nos villages, c’est une architecture qui touche aussi l’émotion. L’archi­tecture est très importante. C’est là où on passe plus de temps. C’est là où on crée. Et c’est là où même on fonde le foyer.

Quels sont vos projets ?
Beaucoup. Actuellement, j’ai 4 chantiers en cours aux Etats-Unis qui font partie de projets très prestigieux. J’ai ce prestigieux projet ici. Je suis sur des projets au Burkina qui seront bientôt annoncés. Je suis impliqué dans des monuments de grandes personnalités tels que le mémorial Thomas Sankara. En Allemagne, à Munich, je suis en train de faire une tour des 150 ans de l’existence de l’université. En Suisse, je suis sur de petits projets. Et au Burkina, je suis peut-être sur 6, 8 projets à la fois.

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