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Au terme d’une résidence de 3 mois au Sénégal, le photographe et cinéaste togolais Jacques Quenum Do Kokou a tenu à partager les fruits d’une expérience photographique qui l’a mené dans plusieurs endroits du Sénégal. Armé de son appareil, il a capté les moindres faits et gestes des peuples de l’eau qu’il entend faire connaître, faire comprendre, mais surtout interpeller. A l’issue de sa rencontre avec les pêcheurs sénégalais, ce photographe, membre d’une communauté de pêcheurs du Togo qui souffre de l’amenuisement de ses ressources halieutiques, pose un regard inquiet sur les côtes sénégalaises réputées, et qui sont aujourd’hui un théâtre d’insalubrité, de gaspillage, de pollution, bref de mauvaise gestion. Ses clichés sont sans appel : de côte poissonneuse, le Sénégal risque de passer à côte sans poisson, si l’on n’y prend garde.

Pourquoi une résidence au Sénégal ?
Je suis à Dakar grâce au projet Visa pour la création de l’Institut français de Lomé qui a retenu mon projet intitulé «Pêche côtière : sur la route des pêcheurs Anlos émigrants». Et j’ai choisi le Sénégal pour trois raisons. La première, c’est que les côtes sénégalaises sont considérées comme l’eldorado du poisson. Le Sénégal a une grande tradition dans le domaine de la pêche, comme les Anlos, une communauté de pêcheurs établis à Kodjoviakopé, un quartier à l’ouest de Lomé, à cheval entre le Togo et le Ghana. J’espérais aussi en venant à Dakar rencontrer d’autres collègues photographes, voir ce qu’ils font d’une part, et discuter avec eux. Dakar est un carrefour artistique. J’ai été dans plusieurs endroits, Rufisque, Soumbédioune, Pikine, Kayar, Mbour, Joal, Fadiouth, Diouloulou, Kafountine… A la fin, j’envisage de présenter mon travail sous la forme d’un livre électronique avec à l’appui une carte sur laquelle les lieux où les photos sont prises peuvent être repérés par la géolocalisation Gps.

Que cherchiez-vous dans toutes ces localités ?
Je suis sur la trace des pêcheurs. Je suis né à Lomé, devant la plage. Et chez moi, il y a une ethnie à cheval entre le Togo et le Ghana. C’est la communauté Anlo de Kodjoviakopé. C’est eux qui ont créé la ville de Lomé, ils étaient là bien avant l’arrivée des Blancs. J’appartiens à cette ethnie de par ma mère et leur activité principale est la pêche. Elle se pratique de père en fils. Mais aujourd’hui, cette ethnie est confrontée à un réel problème d’appauvrissement des ressources halieutiques. Le poisson est devenu une denrée rare. Des fois, ils vont à la pêche et ne ramènent rien du tout. Les jeunes ne veulent même plus faire ce travail. Soit ils versent dans la délinquance ou émigrent ailleurs. Après ce constat, j’ai entamé depuis 2009 un projet consistant à travailler sur la pêche. Je suis au Sénégal pour voir ce qui s’y passe. Je suis à la recherche du poisson.

Qu’est-ce qui est à l’origine de cette raréfaction des ressources halieutiques ?
Le village est situé à 25 km du port. Il y a les navires qui sont stationnés en rade. Il y a un problème de pollution par des hydrocarbures. Il y a aussi le bruit des bateaux. Quand ça tourne, ça fait fuir les poissons. Alors qu’eux ils n’ont pas l’habitude d’aller en haute mer. Ils vont jeter les filets. C’est le système de halage, ils tirent sur la côte. Ils ont une distance de 100, 200 et 300 m sur la côte. Ils font cela tous les jours, ce qui entraîne la rareté du poisson.

Quelles autres motivations trouvez-vous dans ce projet ?
On dit, pour aller loin il faut savoir d’où tu viens. Je trouve que nous sommes en train de perdre une partie de nous-mêmes. On oppose souvent la pêche industrielle à la traditionnelle en disant que la première fait mieux que la seconde, mais ce qu’on oublie c’est qu’il faut sauvegarder ce côté traditionnel de la pêche et faire en sorte que les jeunes n’abandonnent pas nos us et coutumes. Outre le côté traditionnel, il y a également un problème de pollution et d’appauvrissement des ressources halieutiques comme j’ai eu à le mentionner plus haut. Au Sénégal, on m’a dit qu’avant, les gens pêchaient même la nuit. Maintenant, je crois qu’on leur a refusé cela. Chez nous au Togo, à cause de la rareté du poisson, nos mailles sont plus étroites que celles d’ici. On pêche les sardinelles. C’est une habitude chez nous de manger des sardinelles. On cueille les poissons dès qu’ils sont tout petits. Nous ne leur laissons même pas le temps de grandir. Il y a un véritable problème de gestion des ressources halieutiques. Partout, on dit que la mer s’appauvrit. Il faut intervenir et amener les gens à comprendre que c’est vrai il faut pêcher, mais il faut organiser cela. Il faut également contrôler les mailles des filets pour qu’on puisse au moins laisser quelque chose à ceux qui viendront après nous. C’est pour tout cela que je me suis lancé dans ce projet.

Vous avez fait 3 mois au Sénégal et visité pas mal de localités. Qu’est-ce qui ressort de ces visites ?
Quand je suis venu ici, j’ai remarqué qu’il y a un énorme gaspillage. Au Togo, il est rare de trouver des poissons traîner sur la plage. Ici, j’en ai vu beaucoup. J’ai vu aussi que le poisson n’est pas bien traité, il est exposé à l’air libre, sous le soleil, les mouches… Quand je suis parti au marché de poisson de Pikine, j’ai vu la même chose. Le traitement et l’entretien du poisson laissent à désirer. Il faut surtout surveiller la réfrigération. Les bonnes femmes utilisent les vieux frigos, elles mettent des glaçons dessus et le poisson dedans. J’ai demandé à savoir si elles lavent ces frigos de temps en temps à l’eau de javel, mais la réponse est non. Il y a un véritable problème d’hygiène au Sénégal.

Vous parlez de gaspillage. Pensez-vous que ce qui est arrivé au Togo peut arriver au Sénégal ?
Il arrive parfois qu’il n’y ait pas de poisson. Au Sénégal, il y a des coins où on ne trouve plus du poisson. A Kayar par exemple, une maman m’a dit qu’il n’y a plus de poisson. Même à Diouloulou qui se trouve à 20 – 30 km de Kafountine, il y a du poisson, mais pas de poisson de mer, il s’agit de poisson d’eau douce. Ils pêchent les carpes. Cela suppose qu’il y a un problème de conservation, de gestion. Quand il y a du poisson en abondance, il faut le congeler, le mettre quelque part pour l’utiliser après. On ne peut être dans un pays où il y a beaucoup de poissons et qu’on dise que ce n’est plus la période de pêche maintenant. Il ne faut pas que cette denrée soit absente sur le marché. D’ailleurs, j’ai constaté ici qu’on parle de poisson, mais les gens ne mangent pas assez de poisson. Tu ne vois que de petits bouts de poisson dans le tieb : Le yaboy. Pourtant, j’ai remarqué que quand il y en a trop, ils jettent ça. Ce sont les Burkinabè qui les ramassent pour les sécher et exporter dans la sous-région. A Kafountine, j’ai croisé toutes sortes de nationalités : des Ghanéens, Togolais, Béninois, Nigérians, Maliens, Nigériens, et Burkinabè. Les femmes font le commerce de poisson. C’est un problème que la Cedeao peut prendre en charge.

Qu’en est-il des autres localités ?
A Kayar, j’ai vu un monticule de poissons, quelque chose que je n’ai jamais vu de ma vie. Et on me dit pourtant que c’est la basse période. A Rufisque, j’ai découvert que les gens pêchent les requins-marteaux, les queues et ailerons découpés, salés, séchés, pour être exportés dans les pays asiatiques… Il paraît que c’est prisé en Chine. Ils le font en clando et les agents des Eaux et forêts devraient s’occuper de cela. Comme ils le font dans la forêt. De la même manière qu’on ne peut plus rentrer dans une forêt en Afrique et tirer sur n’importe quoi. Parce que c’est protégé, tu ne peux plus aller dans la forêt couper n’importe comment, il faut faire en sorte qu’au niveau de la plage aussi il y ait une brigade qui veille sur ce que les gens font. Les requins, une fois pêchés, les ailerons et les queues sont découpés et le reste pourrit sur la plage, enveloppé de nuées de mouches. On vend les patentes aux industries européanisées pour venir pêcher sur nos côtes. On semble oublier que nous aussi nous avons besoin de cela. On a besoin de vivre de ça. Et l’Etat se dit, comme c’est dans l’informel et qu’il n’arrive pas à toucher assez de revenus, on va vendre ça à des Français, Chinois… et l’argent va directement dans les caisses de l’Etat. A Kafountine, on m’a dit qu’il y a maintenant des Chinois qui recrutent les jeunes pêcheurs qui pêchent pour eux. On leur a refusé de pêcher et maintenant ce sont les jeunes de Kafountine qui pêchent et au lieu de revenir sur la côte, ils partent en haute mer pour livrer ça aux Chinois.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour remédier à cela ?
Ce qui m’a marqué au Sénégal, cette abondance qu’on a et qu’on ne maîtrise pas. Au Togo, il y a cette insuffisance et pourtant nous continuons toujours à exploiter la mer. J’attire l’attention des autorités face à son appauvrissement et la rareté des ressources halieutiques. Il faut une bonne gestion des ressources halieutiques. En Europe, ils ont instauré un système de quotas, c’est-à-dire qu’il y a des moments où telle espèce ne doit pas être pêchée. En ce moment, on parle beaucoup du terrorisme, mais il faut aussi qu’on parle de l’appauvrissement de la mer, parce que c’est un problème. Il faut veiller et insister pour que tout ce qui gêne la reproduction des poissons soit éradiqué. Il faut aussi bien gérer la circulation des biens, des hommes entre nos Etats. Ces ressources halieutiques doivent profiter aux gens. En tant que photographe, je pose un regard artistique, mais critique, et j’attire juste l’attention des autorités sur ce problème de gestion de ces ressources halieutiques qui n’est pas seulement sénégalais ou togolais. Il est le même partout. J’envisage d’ailleurs aller jusqu’en Angola. Et pour commencer, je ferai d’abord une expo à Lomé et je la ferai tourner à Dakar, Abidjan, Accra… Il faut que je touche toute la côte occidentale pour voir comment est gérée cette problématique dans chaque pays.

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