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En remportant l’Etalon d’or du Yennenga à l’édition du cinquantenaire du Festival du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), Joël Karekezi a mis le pied dans la cour des grands. Désormais, le cinéma africain s’écrit avec lui. Pourtant, il s’est formé tout seul au cinéma. Pris par le virus, il laisse tomber des études de chimie et biologie pour se former en ligne au cinéma. Depuis, les films qu’il a réalisés ont fini de convaincre. Après «Imbabazi, le pardon» en 2011, il réalise «La miséricorde de la jungle» qui est sacré Etalon d’or du Yennenga en 2019. Rencontré au Festival du film africain de Louxor, le réalisateur a accepté de parler de son film.

Votre film La miséricorde de la jungle a reçu l’Etalon d’or au Fespaco. Quelle est la première chose à laquelle vous avez pensé quand on a annoncé votre nom ?
Le Fespaco est un grand festival et tout le monde a besoin que son film y soit vu. Quand mon film a été sélectionné, c’était très bien parce que je voulais qu’il soit aussi vu par l’Afrique. Et quand on l’a classé parmi les quatre favoris à l’Etalon, c’était quelque chose de génial. Et quand on a gagné, c’était magnifique.

Vous avez pensé à quoi ?
Je n’ai pas pensé à trop de choses, mais dans ma tête, ça m’a donné envie de faire un autre film très bientôt.

Pourquoi avoir fait un film sur la guerre ?
La guerre, c’est quelque chose qui me hante un peu parce que j’ai grandi dans une région au Rwanda où il y a eu le génocide en 1994. J’avais 8 ans. J’ai vu la guerre et mon père a été tué pendant le génocide. Maintenant j’ai grandi, mais je n’aime toujours pas la guerre. Faire un film sur la guerre, c’est pour moi questionner beaucoup de sujets sur elle. Mon premier long métrage, c’est Imbabazi, le pardon. Ça questionnait aussi la réconciliation après toutes ces atrocités et ces crimes commis pendant le génocide. Et là, avec ce film, La miséricorde de la jungle, j’ai essayé d’entrer dans la psychologie de ces militaires qui font la guerre et qui vont être confrontés à la jungle, à eux-mêmes, à leurs propres démons, qui vont se découvrir et faire des choix. C’est un film qui questionne la paix et le futur de l’Afrique.

Vous n’aimez pas la guerre. Donc ce film c’est contre la guerre ?
En fait, tous mes films sont contre la guerre. Tous mes films sont un questionnement. Et ma position, c’est de lutter contre la guerre.

Dans le film, on voit aussi que la situation est assez ambiguë. On ne sait pas qui appartient à quel camp. Est-ce que sur le terrain aussi les choses se passent de cette façon ?
C’est ce qui se passe au Congo. Il y a beaucoup de milices, de groupes rebelles partout et ça change et ça évolue. C’est vraiment ambigu, ce n’est pas clair. Il y a beaucoup de milices et c’est vraiment compliqué. Et comme vous avez vu, il y a beaucoup d’influences, que ça soit des pays africains ou européens, parce que c’est un pays riche et sa richesse le déstabilise.

Etes-vous allé sur place pour faire le film ?
Quand j’étais jeune, j’ai vécu à Goma (Rdc) comme refugié pendant une année ou deux. Après, j’ai discuté avec des amis qui ont été dans l’Armée, qui ont fait la guerre là-bas. Des gens qui s’étaient refugiés dans la jungle. Je ne suis pas allé physiquement, mais ce que j’ai fait, c’est un travail de recherche. Ce qui m’a permis d’écrire le film moi-même. Mais c’était facile.

Et le tournage, ça s’est fait dans quel pays ?
En Ouganda, dans une jungle frontalière du Congo et du Rwanda. Là où il y a les gorilles, dans les mêmes conditions de végétation et de géographie.

Et comment fait-on pour tourner un long métrage dans la jungle ?
Ce n’était pas facile. C’était très physique et psychique aussi parce qu’on devait porter tout le matériel et c’était dans une jungle très dangereuse. Mais ce qui est bien, c’est que toute l’équipe connaissait le scénario et nous avions tous envie de raconter cette histoire. On était prêt à tout pour que le film soit bien fait.

Ce qu’on voit aussi, c’est qu’au début du film, le jeune soldat accompagne son su­périeur qui lui sert de mentor en quelque sorte. Mais à la fin, ce rapport s’inverse et c’est le jeune homme qui, pour ainsi dire, sauve la vie à son chef. Est-ce que c’est une métaphore que vous aviez envie de partager ?
Au début, son rêve était de devenir un homme, un soldat comme Xavier (un des personnages principaux) qui était son héros. Je pense que ce jeune homme représente le présent, la jeunesse. Et à la fin, c’est lui qui va devenir un homme, un homme différent. Et à la fin, il va vivre sa vie. Dans la façon dont le film est fait, ce sont deux personnages qui sont vraiment opposés. Il y a le plus expérimenté et le plus jeune. Mais dans leur parcours, ils vont se découvrir. Le jeune va devenir quelqu’un, va tout faire pour sauver son ami. De l’autre côté aussi, Xavier va questionner beaucoup de choses. Il va évoluer avec ce voyage et c’est notre présent et notre futur. C’est à nous la jeunesse de porter notre futur.

Voulez-vous faire passer le message que les luttes armées ne servent pas à grand-chose ?
La haine, les armes tout ça, ce n’est pas bon. On a besoin de voir nos enfants grandir en paix et toutes ces guerres, ça fait souffrir. Même si les pays qui causent ces guerres ne sont pas là, ça nous concerne tous. Malheu­reusement, on ne pourra pas vivre dans un monde sans arme, mais c’est fabriqué pour tuer des gens, innocents ou coupables.

Dans la réalisation du film, était-il facile de construire l’évolution psychologique des personnages ?
En fait, comme on avait passé beaucoup de temps dans l’écriture du scénario, il s’est passé beaucoup d’années. L’évolution des personnages s’est développée avec l’écriture. Quand un scénario est bien écrit, bien développé, la réalisation est facile parce que mêmes les personnages comprennent leur évolution. Et moi, j’aime réaliser, mais je passe aussi beaucoup de temps dans l’écriture. Les critiques font évoluer beaucoup de choses. Après, ça facilite la réalisation même si on peut encore changer des choses, même si la réalisation est encore un autre processus d’écriture du scénario. Le montage aussi. C’est un processus qui ne s’arrête pas, mais cette écriture, c’est ce qui fait évoluer les choses.

Le financement a-t-il été facile à trouver ?
Le financement, ce n’est pas toujours facile à trouver, mais on a eu des financements en France et en Belgique et un peu en Allemagne. Et la logistique en Ouganda et au Rwanda. Cela a pris quelques années, mais on a fait le film.

Dans le film, la jungle existe vraiment. On l’entend, on la sent. Une volonté délibérée d’en faire un personnage ?
La jungle est vivante. C’est un personnage et j’avais envie qu’elle soit un personnage. Et on a développé cela dans l’écriture. Elle est une protagoniste, elle fait voyager les deux personnages, les confronte et les fait se questionner. Elle est aussi belle. Et la façon dont on l’a filmée, j’avais envie que le spectateur voyage dans cette jungle avec les personnages.

Représente-t-elle quelque chose ?
C’est la nature, mais aussi c’est la vie en général. On a envie de vivre. La nature a besoin de nous et vice-versa.

Avez-vous fait un gros travail sur le son ?
Le son, c’était capital parce que l’image de la jungle et cet environnement, ça nécessitait qu’on la sente pour pouvoir le vivre. Le son te fait voyager dans cet environnement. Et pour nous, c’était nécessaire que le son soit bien fait et la post-production aussi. Il y a des moments où on utilise le son pour amener certaines choses, de l’émotion ou de la confrontation. Quand on est dans la jungle, c’est calme parfois, des fois non. Il y a des animaux et c’était nécessaire d’avoir tout ça.

Est-ce qu’il est prévu de montrer ce film à ces groupes armés ?
Pas encore, mais le film a été projeté au siège des Nations unies à Genève. Et l’Unesco aussi demande à le projeter en juin. C’est un film qui a besoin d’être vu par nous les Africains. On va le projeter au Congo, en Ouganda et au Rwanda.

Quand vous avez remporté l’Etalon au Fespaco, qu’est-ce que le Président Kagame vous a dit ?
(Rires) c’est un secret. Mais on va travailler et faire un autre film.

Comment avez-vous vécu toutes ces rumeurs qu’il y a eu au Fespaco, disant que vous aviez obtenu l’Etalon parce que le Président Kagame était l’invité d’honneur ?
Je crois que tous ces gens-là doivent regarder le film. Les gens qui ont parlé de ça, ils n’ont pas regardé le film. Ils doivent le regarder et ils changeront d’avis.

Un prochain film ?
Oui, j’y travaille

Sur quoi ?
Je viendrai bientôt au Sénégal pour vous le dire (rires)

Comment vous êtes venu au cinéma ?
Je faisais des études de biologie et de chimie à l’université. Mais comme c’était beaucoup de théories, je cherchais quelque chose de plus pratique. Et là, j’ai découvert une école en ligne pour la réalisation. Je suis autodidacte. Après, j’ai fait une formation en écriture en Ouganda avec Maisha film lab. J’ai fait mon premier court métrage en 2009. Et en 2013, j’ai fait mon premier long métrage et la Miséricorde de la jungle qui est passé au Festival de Toronto en septembre dernier. Pour moi, faire du cinéma, c’est parce que j’ai envie de raconter des histoires qui me touchent et questionner, parler de choses qui me touchent.

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