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Professeur de français, Marouba Fall est un auteur prolixe. «La collégienne» ; «Entre Dieu et Satan», «Betty Allen, la liberté en question», «Blessure d’amour»…, voilà quelques-unes des œuvres qu’il a écrites. Malgré cela, l’homme ne veut pas se définir comme un écrivain. «Je suis un écrivant, les écrivains, ce sont les Senghor, Césaire…» dans cet entretien, il revient sur l’actualité de sa pièce «Adja la militante du G. r. a.s» qui était au programme du Théâtre national Daniel Sorano le 7 mars dernier dans le cadre de la célébration de la Journée de lutte pour les droits des femmes, sur une mise en scène Ndeye Fatou Cissé. Occasion d’évoquer également les maux du théâtre sénégalais.

Vous êtes l’auteur de cette pièce de théâtre «Adja, la militante du G.r.a.s». Pouvez-nous dire dans quel contexte vous avez écrit cette pièce ?
C’est une pièce devenue un classique parce que je l’ai écrite en 1981 pour participer au concours théâtral inter-africain. Et j’ai obtenu le 3e prix. Plus tard, en 1983, le théâtre Sorano l’a adaptée en wolof avec ma propre traduction et une mise en scène de Serigne Ndiaye Gonzales. Et on l’a présentée le 5 mars 1983. Ca a eu beaucoup de succès. Après on l’a publiée en 1985 par les Nouvelles éditions africaines du Sénégal (Neas). Plusieurs écoles l’ont jouée dans le cadre du festival interscolaire de théâtre qu’organisait l’alliance française. Et l’année dernière, une troupe privée, le Guedj mbamboulane de Alioune Ba­dara Diouf, l’a encore jouée en wolof dans le cadre de la Journée mondiale du théâtre. C’est une pièce qui est inscrite au programme officiel d’enseignement du français dans les collèges et lycées du Sénégal.
Ce qui m’a inspiré, je suis allé à un meeting où j’ai rencontré deux types de femmes : l’une qui parlait en français et l’autre en wolof. Celle qui parlait en français c’était Adja Léna Fall Diagne et l’autre c’était Adja Arame Diène. Quand Adja Léna parlait, les dames se curaient les dents, somnolaient. Mais quand Arame Diène, avec sa prestance physique et son aura a pris la parole, tout le monde écoutait. Et je me suis dit, ceux qui parlent en politique en wolof, font une meilleure communication et je pense que tôt ou tard ils auront une part importante dans la gestion de ce pays. Et en 83, après les élections, Adja Arame Diène est devenue la première députée analphabète.
Dans Adja, Adja Rama Ndiaye veut devenir députée. C’est une pièce presque prémonitoire parce qu’en regardant Adja Arame Diène, je m’étais dit que ça pourrait arriver et c’est arrivé. D’ailleurs, Adja Rama, c’est l’anagramme de Arame. Elle m’a beaucoup inspiré et je pense que cette pièce, il faudra la jouer pour lui rendre hommage.
Cette pièce devait être jouée le 7 mars dernier pour la Journée mondiale pour les droits des femmes. Cela veut dire que cette pièce donne un message fort aux femmes ?
C’est une pièce qui rend hommage aux femmes. Mais aussi corrige quelque chose que j’ai considéré comme un manque dans le théâtre africain en général, sénégalais en particulier. En général, l’ensemble des pièces mettent en avant des hommes. C’est Lat Dior, Alboury, Chaka. Mais rarement une femme. C’est pourquoi, comme j’ai fait mon mémoire sur le théâtre négro-africain, j’ai vu quelques failles et je me suis dit que dans mes pièces, je vais pallier cela.
J’ai donc écrit Adja militante du Gras pour rendre hommage aux femmes modernes. Ensuite, j’ai écrit Aliin Sitooye Jaata ou la dame de Kabrus pour rendre hommage aux femmes de l’histoire. J’ai écrit aussi Le Miroir, une pièce où la femme occupe le devant de la scène parce que c’est elle qui fait toute l’action. C’était aussi ma manière de contribuer à la mobilisation des femmes pour leurs droits. Adja dit dans la pièce, la femme aussi à sa pierre à poser dans l’édification de nos jeunes états.
Qu’est-ce qu’elle apporte à la pièce ?
Elle va apporter sa touche personnelle. J’ai écrit la pièce en tant qu’auteur avec ma vision. Mais le metteur en scène aussi, a sa sensibilité. L’essentiel, c’est de respecter le texte de l’auteur. Elle doit s’assurer que les comédiens ne mangent pas les mots, qu’ils ne déforment pas le texte.
Pour le reste, elle a sa sensibilité et moi, je suis très ouvert à ça parce que c’est un autre regard qui ne va pas diminuer ma pièce mais l’enrichir. C’est ce que certains ne comprennent pas. Met­teurs en scènes, comédiens et auteur, ça doit être une complicité.
L’idéal, avant de publier une pièce de théâtre, c’est de la laisser jouer. La version que nous avons de La tragédie du Roi Christophe de Aimée Césaire, ce n’est pas la version originale, c’est la version après la mise en scène de Jean Marie Serrault.
Quand vous êtes devant la scène et que vous voyez les comédiens jouer, vous-même vous pouvez vous remettre en question parce que le texte peut comporter des anomalies. La meilleure définition que j’enseigne toujours à mes élèves, c’est que le théâtre est un art collectif destiné à la collectivité. Quelqu’un ne peut pas venir écrire le texte et le jouer. Ça tue le théâtre.
Est-ce qu’aujourd’hui, le message de cette pièce est toujours actuel ?
C’est une pièce écrite depuis 1981, jouée en 1983. On ne doit pas écrire des textes de consommation immédiate comme des mouchoirs en papier. Tant qu’il y aura la politique et les femmes, cette pièce sera actuelle et partout dans le monde. La revendication de Adja, c’est la revendication de toutes les femmes.
Aujourd’hui, on a l’impression que le théâtre a quitté la scène pour se retrouver sur le net, YouTube notamment…
Je pense qu’avec des hommes et des femmes de bonne volonté, on peut relever le défi. Le bon théâtre, c’est le théâtre qui se fait sur scène, devant un public. Tout le reste, on l’appelle théâtre mais ce sont des téléfilms ou des dramatiques. Des œuvres sans lendemain. Mais les Sénégalais aiment le bon théâtre.
Cette pièce, on peut la jouer toute l’année, dans les écoles, les centres culturels parce qu’elle est adaptée. Quand on montre du bon théâtre aux gens, ils viennent.
Le bon théâtre, il se fait un peu rare quand-même. Qu’est-ce qu’il faudrait faire selon vous ?
Moi je dis que si Sorano regarde dans ses tiroirs, il y a de belles pièces. L’Exil d’Alboury, c’est une belle pièce. Ce n’est pas parce que ça a été joué que ça ne doit plus être joué. C’est une pièce au programme donc ne serait-ce que pour les étudiants et les élèves, on doit la rejouer chaque année. Adja et L’os de Mor Lam sont aussi au programme et on doit les jouer.
Justement, il y a comme une fracture entre ce théâtre populaire et ce théâtre plus intellectuel que l’on retrouve à Sorano par exemple ?
Le théâtre populaire est un bon théâtre. Il ne faut pas amputer le théâtre aussi de ses bons éléments. Le théâtre a beaucoup de variétés. Mais chacun doit se limiter à ce qu’il sait faire et le faire bien. Parce que le théâtre populaire est bien en ce sens qu’il nous montre ce qu’était le théâtre précolonial. C’est ce qu’on appelle le théâtre total. Un théâtre qui réussit la synthèse de tous les arts. Il y a la danse, il y a la parole, la musique, les chants et Souleymane Koly, le défunt animateur de la troupe Koteba, avait créé ca et avait fait le tour du monde.
Aujourd’hui, le théâtre populaire est dirigé par Youssouf Mbargane Mbaye qui remplace Mademba Diop, l’ancien patron du Cercle de la jeunesse de Louga. Et ils font du bon travail. Les amateurs de théâtre qui occupent la télé et YouTube comme les Sanekh, ils font du théâtre à leur manière et il ne faut pas leur jeter la pierre. Ce qu’ils font, c’est diffèrent de ce que Sorano va faire mais ça n’empêche pas que les formes de théâtre sont diverses. Mais le meilleur théâtre, c’est le théâtre d’auteur joué par des professionnels dans une salle de théâtre avec un public. Le théâtre est un art instantané qui n’a rien à voir avec un film.
Mais ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que le théâtre a carrément investi le petit écran avec de petites troupes qui ne produisent que pour la télé et YouTube ?
Il y a la captation quand on joue Adja ici et que la télé vient filmer. Quand on a beaucoup joué une pièce, on peut faire une captation et permettre à tout le monde de regarder sur la télé. Aujourd’hui, la relance du théâtre est une question posée sur la table du ministre de la Culture et de la communication.
On se pose la question à savoir, pourquoi le théâtre semble mort au Sénégal. J’ai fait des journées d’études, les Actes sont là, mais comme on est au Sénégal, il n’y a pas de suivi et on ne met pas l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Mais il y a des stratégies qui peuvent permettre de faire revenir le théâtre au-devant de la scène. Surtout si on implique les jeunes, le théâtre scolaire. Il ne faut pas laisser aux autres ce que nous pouvons faire.
Avant, il y avait le festival interscolaire de théâtre, c’était l’alliance française et l’institut français. Mais c’est le ministère de la culture qui doit prendre en charge ce secteur. Il s’agit de nos auteurs, de nos enfants qui vont jouer, il y a du travail à faire. Il faut prendre notre destin en main.

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