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On l’a connu comme l’une des plumes du journal Le Populaire, Mbaye Thiam Babacar revient avec son premier roman «L’agnelle du sacrifice». Natif de Dakar, il est ratrappé par l’écriture qui l’avait conduit au journalisme avant que son premier roman ne le ramène à ses premières amours. «L’agnelle du sacrifice», qui vient de paraître aux éditions L’Harmattan Sénégal, est une œuvre engagée.

Vous venez de publier votre premier roman L’a­gnelle du sacrifice. Com­ment êtes-vous passé du journalisme à l’écriture ?
Je pense que chez moi l’écriture a précédé mon entrée dans la presse. J’ai toujours aimé écrire, car enfant, je lisais beaucoup sous l’influence d’un père militaire, féru de romans policiers. Cette passion de la plume guidera mes pas vers le journalisme. En classe de quatrième, j’ai écrit une petite chronique et je suis parti la proposer à un journal, Info 7. Une journaliste du nom de Salimata Dieng l’a vue et m’a fait appeler. Elle ne croyait pas trop que c’était moi qui avais écrit ça. Quand elle en fut persuadée, elle me présenta à son directeur de publication qui était M. Pape Samba Kane avec qui je garde aujourd’hui encore d’excellentes relations. Je peux dire que je lui dois mon amour pour le journalisme. Donc écrire m’a mené au journalisme et je dois beaucoup à la presse sénégalaise, surtout à l’école de formation qui s’appelle Populaire devenu Vox Populi. J’y ai été reporter au Desk économie et j’en ai surtout profité pour affiner mon style sous le regard avisé de grands noms de la presse comme Daouda Diarra et Harouna Dème.

Pourquoi avoir choisi une femme comme héroïne de votre œuvre ?
Ça s’est fait tout seul. La femme c’est la vie. En tant qu’homme, je suis très touché par ce que notre société fait vivre aux femmes. Quand j’ai voulu écrire un roman, j’ai voulu porter un combat contre les violences faites aux femmes en particulier et de la condition féminine en général. Aujourd’hui encore, les femmes continuent de subir des violences à la maison comme dans la rue, en temps de guerre comme en temps de paix, aussi bien dans l’espace public que dans la sphère privée. C’est un sujet d’actualité qui ne doit laisser personne insensible. J’évoque beaucoup de sujets comme les violences conjugales, le mariage précoce, l’émigration, la polygamie, l’adultère et la justice.

Y a-t-il une part autobiographique dans le roman ou toute cette histoire est une fiction ?
Je pense qu’il n’y a pas plus autobiographique qu’un roman écrit à la troisième personne. Quand on crée un personnage, on peut lui faire dire tout ce que l’on veut. On se sent couvert et là on se lâche. Alors, oui il y a une partie de moi dans le parcours de Tabara. Je n’ai pas pu m’en empêcher.

Vous évoquez également les conditions de la vie carcérale dans le pays. Avez-vous rencontré des gens qui sont passés par-là ou vous faites seulement parler votre imagination ?
Oui, la partie de la prison m’a pris beaucoup de temps. Je voulais parler des dures conditions de vie carcérale au Sénégal. Cependant, je ne pouvais pas me limiter à mon imagination, surtout que je n’ai jamais fait la prison. Alors, je me suis rapproché d’une ex détenue et elle m’a raconté ce qu’on peut lire dans le roman. Je pense que même mon récit ne résume pas assez ce qui se passe réellement derrière les murs des prisons sénégalaises, surtout celles accueillant des femmes. Mon ouvrage est un prétexte pour interpeller l’Etat et l’opinion sur ce que vivent les détenues. Malheu­reu­sement, peu d’efforts sont consentis. Et ce qui crève le cœur, c’est que sur dix femmes qui se retrouvent en prison, huit y sont par la cause d’un homme qui, le plus souvent, est libre.

Pourquoi avoir choisi de terminer l’histoire par un drame ?
Je commence à le regretter (rires). Beaucoup de personnes qui ont lu le roman me demandent pourquoi une telle fin. Malheureusement, c’est une histoire qui montre que parfois la vie peut être très brutale. Il ne faut pas oublier que je raconte une histoire qui, en réalité, dure quelques secondes. C’est surtout l’histoire d’une mourante. Et qui, à la fin, n’a pas survécu à l’accident qui a tué ses deux enfants et son mari.

Dans le roman, on se rend compte que Tabara est sortie de prison sans jugement, mais grâce à l’intervention d’une femme influente qui a fait jouer ses relations. Est-ce une façon de dé­noncer une justice à deux vitesses dans le pays ?
Peu de personnes l’ont remarqué, mais Tabara sort de prison sans procès. Oui, elle était innocente. Cependant, c’était à un juge de le confirmer. Mais Adja Fatim étant une femme très puissante, très resautée, va faire de sorte que Tabara recouvre la liberté sans passer par le Tribunal. C’est dire que dans notre pays il y a deux types de citoyens. On a beau le nier, mais on vous traite différemment selon que vous soyez riche ou pauvre, selon que vous connaissiez quelqu’un ou pas. Il reste qu’il y a toujours des laissées-pour-compte et ça crée des frustrations. Nous avons des juges formidables et des officiers de justice chevronnés, mais les trafics d’influence ne cesseront pas pour autant.

Etes-vous féministe finalement ?
La définition que je garde du féminisme est la suivante : «Mouvement social qui a pour objet l’émancipation de la femme, l’extension de ses droits en vue d’égaliser son statut avec celui de l’homme, en particulier dans le domaine juridique, politique, économique.» Tant qu’on s’en tient à cette définition, je suis féministe à cent pour cent. Mais je ne suis plus féministe quand on prône l’égalité homme-femme dans la sphère religieuse. Je pense que Dieu a déjà bien prévu les choses. Nous devons respect, amour et protection aux femmes. Qu’on s’en tienne là ! Chacun a un rôle bien déterminé, il serait bien qu’il le respecte pour le bien de toute la communauté. Voilà pourquoi je reste dans l’humanisme.

A-t-il été facile pour vous de faire éditer votre roman ?
En toute sincérité, non. Je n’ai pas eu beaucoup de problèmes à me faire publier. J’ai proposé mon manuscrit à L’Harmattan Sénégal et quelques semaines plus tard, on m’appelait pour me dire qu’il avait été accepté. J’en profite pour remercier le directeur M. Diallo qui fait beaucoup d’efforts pour faciliter aux jeunes auteurs l’accès à l’édition. Cependant, de façon générale, se faire éditer reste très cher au Sénégal. Les éditeurs sont obligés de vendre cher le roman pour pouvoir rentrer dans leurs fonds. Et le prix élevé des œuvres décourage les Sénégalais qui, pour la plupart, ont un faible niveau de revenu. Finalement, personne n’y gagne. Ni l’éditeur ni l’auteur et ni le lecteur qui se retrouve privé du produit.

Vous avez choisi une écriture assez simple. Pourquoi ?
C’est purement politique et c’est voulu. Nous nous plaignons tous du fait que les jeunes ne lisent plus. La trouvaille que j’ai découverte pour tenter de réconcilier les gens à la lecture, c’est d’écrire simple. Je cherche à captiver mon lecteur et que pour lui, me lire ne nécessite pas d’aller chercher un dictionnaire toutes les trois pages. C’est pourquoi j’écris très simplement, car je vise tous les publics. Du grand intellectuel à l’élève de Ce2. Le plus important pour moi reste le message que je cherche à faire passer. Je pense que nous jeunes auteurs devons porter ce combat de réconcilier les jeunes avec la lecture. Le marché est là, il suffit juste d’adapter le produit au nouveau type de consommateurs qui existent. Cela n’empêche pas de parler un bon français et de chercher quelquefois à enrichir le vocabulaire des lecteurs.

Un prochain roman ?
J’écris tous les jours et je pense que des choses à dire ne manquent pas au Sénégal. Nous traversons un moment délicat où nous nous surprenons à nous demander ce qui nous arrive. Je pense que le rôle d’un écrivain est de conscientiser son époque et de s’engager pour sa société. Cependant, pour le moment, je me consacre à la promotion de L’agnelle du sacrifice afin de le faire connaître au grand public avant de penser à un deuxième roman.

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