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Du slam à la poésie et de la poésie au slam on dit qu’il n y a qu’un pas. Le slameur Kemit a franchi ce pas en sortant ce 4 février 2017 son premier recueil de poèmes intitulé «Damné en années». Paru aux éditions Kusoma, ce recueil porte dans ces 124 pages les aspirations ; les rêves, requêtes et désillusion d’un artiste qui vibre aux sons et préoccupations de son pays. Que dis-je ? de son continent ! Panafricaniste affirmé, passionné de culture et d’histoire, Mboumba Franck allias Kemit le slameur sculpte les mots, les maux d’une Afrique. De ses rêves les plus fous d’une valorisation de la culture noire à ses envies les plus pressantes d’une Afrique libérée de tout mal, ce fils du Gabon qui vit depuis bientôt 5 ans au Sénégal se libère. Du haut de ses 2,02 mètres, une seule remarque est valable : il voit loin, très, très loin.

Pourquoi avez-vous sorti un recueil de poèmes, alors que Kemit est connu comme slameur et non poète ? J‘ai publié le 4 février dernier ma première œuvre littéraire, un recueil de poèmes. Il vient après la sortie de mon premier album slam le 22 juillet dernier. Un album qui s’intitule «Bilime» qui signifie les années dans ma langue natale (le Punu : une langue parlée dans le sud-ouest du Gabon, dans le village de Ndéndé). Ce recueil de poèmes est en quelque sorte une continuité du disque que j’ai sorti (un Ep de 5 ou 6 titres) et qui s’intitulait également «Années» (Bilime). Mais cette fois-ci j’ai voulu varier en mettant comme titre : «Damné en année» Pourquoi «Damné en années» ? Vous considérez-vous comme un damné ? Le titre «Damné en années» m’a été inspiré d’une œuvre que j’ai lue il y a quelques années. Une œuvre de Frantz Fanon (Ndlr : Les damnés de la terre). C‘est une œuvre que j’ai parcourue et qui m’a pleinement inspiré. Donc quand j’ai décidé d’écrire le livre j’ai beaucoup hésité sur le titre. Au début, j’avais mis «d’années en années» mais j’ai trouvé que c’était trop terre à terre. Etant un poète, je me suis dit qu’il fallait en trouver un d’assez original. Quelque chose qui me plaise d’abord et plaise au reste du monde. J‘ai donc choisi «Damné en années», parce que j’estime que je suis condamné à écrire. Il y a beaucoup de choses qui ne me plaisent pas et que j’aimerai changer. J‘écris pour dénoncer. C’est une condamnation que je m’inflige, une tâche que je m’assigne. Parce que quand j’écris je me sens plus libre. C‘est mon havre de paix. Vous dites qu’il y a beaucoup de choses qui ne vous plaisent pas. «Damné en années» est-il donc un recueil de revendications ? Lorsque j’ai commencé, j’écrivais plus sur des thèmes revendicatifs. Mais avec la maturité, je me suis ouvert à d’autres thèmes, d’autres réalités. Dans ce recueil, il y a un texte titré : «Les couleurs de l’espoir» et qui figure également dans mon disque Bilime, comme il y a des textes qui parlent des endroits où j’ai grandi, d’autres de la nature. Il y a des thèmes variés. Je parle de pêche, de la nature, de l’environnement etc. Toute thématique en rapport à la société moderne m’intéresse. Quelles sont les revendications que vous portez ? J’écris par exemple sur les indépendances et me questionne. Fête-t-on les indépendances chaque année pour le simple plaisir de faire la fête ou doit-il y avoir un réel désir d’indépendance? Sommes-nous vraiment indépendants ? Dans «Damnée en années», je revendique plein de choses. C‘est se mentir à soi-même que de croire qu’on fête réellement les indépendances. Il faut réfléchir, se remettre en question et remettre en question les choses que nous tous avons trouvées. Moi, j‘ai arrêté de fêter les indépendances ; cela fait 3 ans. Qu’est-ce qui vous gêne dans la célébration des indépendances ? Nous ne sommes pas indépendants. C‘est quoi être indépendant ? Les États-Unis par exemple, la France peuvent s’estimer indépendants. Mais nous, on croit être indépendants alors qu’on n’arrive même pas à élire nos propres dirigeants. Tout le monde sait, il y a des élections partout en Afrique mais elles ne servent à rien. Tenez, au Congo par exemple, vous pensez que Denis Sassou Nguesso, vous croyez vraiment qu’il a été élu démocratiquement ? Vous croyez que Ali Bongo qui a fait 42 ans au pouvoir, c’est la population qui a voté pour qu’il reste toujours au pouvoir ? Je ne le crois pas. On nous fait croire des choses fausses et on nous les impose comme étant des choses vraies et nous on ne remet rien en cause. Si on veut que la société change, il ne faut pas juste se dire qu’elle va changer. Si on ne fait rien, rien ne changera, c’est aussi simple que ça. Parlons slam à présent. Vous disiez avoir sorti un disque en juillet 2016, après 16 ans de pratique, d’abord dans votre pays le Gabon et ensuite ici au Sénégal. Depuis 5 ans que vous êtes au Sénégal, avez-vous eu à fréquenter d’autres groupes de slam ou vous avez toujours évolué en solo ? A mon arrivée, j’étais dans le collectif «Vendredi slam». J’ai cheminé avec eux pendant des années et nous avons participé à différentes manifestations culturelles dont le festival de jazz de Saint louis. Mais j’ai quitté le navire parce qu’il fallait que j’apprenne à nager tout seul. C’est en quittant le navire que j’ai sorti mon propre disque Bilime. Vous passez du slam à la poésie. Est-ce pour vous une façon de montrer qu’il n’y a pas de frontière entre le slam et la poésie ? Le slam est une autre forme de poésie où les gens s’expriment librement, sans instrument de musique, sans enivrement. Le père du slam, Marc Smith, est un Américain. S’il a créé le slam, c’était pour se départir de toutes ces règles dans la poésie et de proposer une nouvelle forme d’expression artistique aux jeunes. Puis ça a grandi pour atteindre d’autres contrées, l’Alle­ma­gne, la France, l’Afrique. Nous, on essaie de faire grandir la chose ici. Oui, je sors un recueil de poèmes mais ce n’est pas un recueil de poésies classiques. Cela n’a rien à voir. Vous ne faites pas donc partie du cercle de ces poètes hermétiques ? Je vous confie une chose qui peut vous paraitre paradoxale : Je n’ai jamais aimé la poésie classique. D’ailleurs, Baudelaire m’a cassé la tête. Il disait des choses que je ne comprenais pas. Cette poésie je la trouve trop éloignée de moi. On ne peut pas lire un vers en regardant tout le temps un dictionnaire. Si on écrit un livre et tout est compliqué où même pour lire le titre il faut consulter une encyclopédie, on risque de perdre nos lecteurs qui s’éloigneront. Je ne suis pas du rang de ces poètes qui écrivent des choses inaccessibles. Mon recueil est accessible à plusieurs catégories de personnes. Je reconnais qu’il y a des textes qui sont très techniques, qui demandent un certain niveau de culture générale et de connaissances mais ce n’est pas l’ensemble de l’œuvre qui est comme cela. Kemit semble être quelqu’un de très collé aux us et coutumes de l’Afrique ? Dans «Damné en années», je me suis amusé à mettre certaines parties dans des langues de chez moi. C’est le cas du texte Ogooué, (Ndlr : nom d’un long fleuve qui parcourt la majeure partie de mon pays le Gabon). Dans ce texte, j’introduis un mot, kombé, qui signifie soleil dans un des dialectes du Gabon. Tout cela pour inciter le lecteur à faire une recherche et à apprendre et avoir ne serait-ce qu’une petite idée des dialectes africains. Dans un autre texte où je parle de mon village, Ndéndé, et d’une une rivière qui s’y trouve,  la Dola. Dans ce texte, on retrouve plusieurs éléments de notre patrimoine comme Mami Wata. Tout comme en Occident, on parle de «La belle au bois dormant», j’estime qu’ici en Afrique nous avons nos propres valeurs. Et nous devons les mettre en avant. Ce que je revendique c’est la valorisation de nos coutumes, nos langues et je suis contre le fait qu’on abandonne nos cultures, nos traditions, notre héritage culturel. Des gens se sont battus pendant plusieurs années pour qu’on puisse maintenir quelque chose qu’ils ont voulu nous transmettre et nous aujourd’hui on ne mesure même pas la valeur qu’on nous a léguée. On a des traditions, des coutumes, restons dans notre culture et évitons de prendre des choses qui nous viennent d’ailleurs. Vous parlez de gens qui se sont battus pour le maintien de cet héritage culturel africain. Votre nom d’artiste Kemit s’apparente à Kemit, l’homme noir de l’Egypte antique. Des penseurs comme Cheikh Anta Diop vous inspirent-ils dans votre poésie et votre slam ? Cheikh Anta Diop, oui parce que son œuvre Nations nègres et culture, m’a ouvert les yeux sur plusieurs choses. C’est une œuvre qui m’a poussé à réfléchir, à chercher et je pense ne l’avoir pas comprise jusqu’au bout. Il y a en outre des personnages que j’ai découverts un peu plus comme Ousmane Sembène. Je suis fasciné par le parcours de cet écrivain-cinéaste. C’est quelqu’un qui a giflé son maître et qui est sorti de la classe. Pour­tant, il a été l’un des meilleurs cinéastes du continent. C’est quand même fou ! Il faut oser ! C’est ce parcours de vie qui m’im­pressionne. En dehors de Sembène, il y a tous ces leaders : Lumumba, Sankara, Marcus Gavey, Nkru­mah, Aimé Césaire… Mon slam, ma poésie, c’est un peu la continuité de toutes les histoires que j’ai lues. J’essaie de suivre les pas de ces géants, même si eux sont allés jusqu’à donner leur vie pour ça. Sur la chemise que vous portez, il est inscrit : Yitou. Est-ce votre marque ? Oui, je suis, en dehors du slam et de la poésie, un entrepreneur. Je commercialise la marque de vêtements Yitou. Yitou, ce n’est pas un mot français, ni anglais, mais un mot issu de ma langue et qui signifie espoir. J’essaie de valoriser, à travers cette marque, le travail des artisans africains. Dans Yitou, vous verrez aussi bien du bogolan, du pagne tissé que d’autres tissus qui ont une grande valeur dans nos traditions africaines. Quels sont vos projets et objectifs ? Mes projets du moment, c’est de sortir le recueil «Damné en années», en version papier – pour le moment, c’est juste en version numérique – de le rendre accessible à tous, de le présenter dans les écoles, d’en parler à mes jeunes frères pour qu’ils puissent avoir, ne serait- ce qu’une partie de notre patrimoine à tous. Parce que je pense que ce que j’ai appris à l’école primaire, c’est ce qu’on continue à enseigner aux enfants. Même à l’université, les textes de droit qu’on nous faisait étudier, les Codes civils gabonais et sénégalais sont justes les copies du Code civil français. Nos intellectuels n’ont fait que remplacer certains mots par des synonymes. Mes objectifs, c’est d’essayer de faire en sorte pour qu’on s’aime nous-mêmes et qu’on ap­prenne davantage de nous-mêmes. Plus tard, j’aimerais sortir un disque où il y aura tout ce patri­moine culturel africain réuni. Les influences de partout : pas que du Gabon d’où je suis originaire, du Sénégal où je vis depuis longtemps, du Rwanda, un pays que je porte dans mon cœur.

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