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C’était il y a 13 ans, un 9 juin 2007, que le Sénégal perdait un de ses dignes fils. Cinéaste et écrivain, Ousmane Sembene donnait le dernier clap de sa vie, laissant à la postérité son image de rebelle emmitouflé dans un combat contre l’injustice et pour le Peuple. Hormis son immense filmographie, «L’aîné des anciens», comme on l’appelait, avait érigé sa maison «Keur Ceddo» comme le symbole de ce combat. Mais depuis sa disparition, ses œuvres, tout ce qui faisait son legs et qui devait être la base de l’édification du Musée Sembene à Keur Ceddo, se retrouve aujourd’hui outre-Atlantique, dans les salles d’études de l’Indiana University. Un transfert réalisé «avec la complicité d’universitaires sénégalais» que le Pr Maguèye Kassé se refuse à citer dans cet entretien.

13 ans après sa disparition, la maison de Sembene à Yoff qui était censée devenir un musée ne l’est toujours pas. Sa maison natale de Ziguinchor est en ruine et son dernier projet de film sur l’Almamy Samory Touré est toujours resté à l’état. L’héritage de Sembene a-t-il été bien préservé par le Sénégal ?
Quand nous avons organisé le premier anniversaire de la mort de Sembene, c’était à la Place du Souvenir africain. A l’époque, j’avais dit qu’il était important que le gouvernement s’attache à préserver son héritage. Si vous allez à Francfort, vous verrez la maison de Karl Marx, à Weimar, la maison de Goethe. Les grands hommes, on leur a dédié des musées, des statues pour commémorer leur présence sur cette terre et ce que cette présence a signifié pour leurs contemporains. Aujourd’hui, on ne peut pas nier que l’œuvre de Sembene Ousmane fait partie de ce que moi j’appelle la littérature universelle. C’est quelqu’un qui est parti du particulier vers l’universel. Et donc, le ministère de la Culture avait dit à l’époque que le gouvernement allait prendre les dispositions pour que la maison de Sembene soit transformée en musée et qu’on fasse quelque chose qui puisse rappeler aux Sénégalais et à l’Afrique le rôle important qu’il a joué dans la prise de conscience des Africains par rapport à leur destin, à leur histoire et leur avenir. Que vous le preniez sous le plan de la littérature, de la poésie ou du cinéma africain, tout le monde sait qu’il est le père du cinéma africain. Non pas qu’il ait été le premier cinéaste africain, mais la portée, l’esthétique et la variété des thèmes de Sembene en font quelqu’un qui a été un précurseur dans ce domaine, mais qui n’a malheureusement pas fait beaucoup d’adeptes. En tout état de cause, il nous fallait un musée dans lequel tout ce qui appartenait à Sembene pouvait être matérialisé. Sa bibliothèque, sa façon de vivre, les objets cultes qui l’on marqué, je pense à toute une série de photos, de portraits de Samory, de Mandela, de Cabral, de Lumumba. Malheu­reusement, rien n’a été fait. Il y a eu des problèmes relatifs à l’héritage de Sembene par les héritiers, ses enfants. J’aurais souhaité que le gouvernement du Sénégal prenne les dispositions nécessaires pour indemniser les héritiers et faire de sa maison un musée pour les chercheurs et tous ceux qui sont intéressés à sa vie, magnifier son œuvre et faire en sorte qu’il y ait un rapport affectif entre les spectateurs qui vont voir ses œuvres, ceux qui ont lu ses œuvres et Sembene lui-même. Mais si je vois le temps qu’on a pris pour faire le musée de Senghor… Nous avons appris que les œuvres de Sembene ont été transférées à Indiana University, aux Etats-Unis. Je suis allé là-bas il y a quelques temps à l’occasion d’un colloque organisé par les enfants de Paulin Soumanou Vieyra dont les œuvres sont aussi à Indiana University. Je ne veux pas entrer dans les détails du pourquoi et du comment des œuvres de Sembene, ce qui lui appartenait du point de vue de ce qu’il a laissé, sa mémoire, ses photos et objets, soient transférés à Indiana University…

Transférés par qui ?
Par ses enfants avec l’aide d’autres universitaires sénégalais dont je ne veux pas citer le nom, mais qui se reconnaîtront. Beaucoup d’entre nous ont été choqués que le gouvernement n’ait pas empêché le transfert de ces objets aux Usa. Je ne suis pas le seul à dire que ce n’était pas normal, mais c’est fait. Comment faire pour les ramener ici ? On nous a dit que tous les chercheurs y auront accès parce que c’est numérisé. C’est très bien, mais parce que le gouvernement du Sénégal n’avait pas fait grand-chose quand il est mort, pour que tout ce qu’il a laissé soit expertisé par des archivistes, et que la maison soit conservée et entretenue… C’est quand même quelque chose qu’on ne peut pas pardonner au gouvernement du Sénégal d’avoir laissé faire.

Est-ce que dans l’Asso­ciation Sembene que vous dirigez, vous ne comptez pas vous mobiliser pour rapatrier ses œuvres ?
Nous avons demandé au ministère de la Culture s’il y avait moyen de faire marche arrière dans ce processus. A l’heure où je vous parle, je ne peux pas vous en dire grand-chose, mais nous sommes disposés à le faire. Si on nous confie la tâche et les moyens juridiques de le faire, parce qu’il faut voir par quelle architecture juridique on a pu faire le transfert, est-ce qu’il faut rembourser aussi. On a vendu ces œuvres. C’est regrettable, mais c’est comme ça. En tout cas, selon mes informations.

Est-ce que la nouvelle génération de cinéastes sénégalais s’inspire de lui ? Est-ce qu’il y a toujours ce cinéma social engagé et fort qui caractérisait Sembene ?
Je ne veux pas généraliser, mais je ne suis pas convaincu que la plupart des cinéastes de la génération actuelle s’intéressent à lui non pas seulement du point de vue de ses thématiques, mais de sa démarche esthétique, de sa technique de narration cinématographique. Il y a différentes formes d’engagements. L’enga­ge­ment qui fait prendre conscience et qui donne les moyens d’agir est différent de celui qui ne fait que dénoncer et présenter. C’est tout le débat qu’il y a autour du réalisme. Comment transmet-on à travers l’art des sentiments à quelqu’un pour l’inciter à réfléchir et l’inciter aussi à la transformation sociale. C’est ça la différence entre Sembene et les autres. On a bien sûr des cinéastes connus comme Alain Gomis. Mais vous prenez Sylvestre Amoussou, L’Orage africain, c’est un cinéma dans la dynamique de Sembene. Mais il n’y en pas beaucoup.

Dans le contexte dans lequel nous nous trouvons avec toutes ces manifestations contre le racisme, les violences faites aux Noires, Sembene n’a-t-il pas été un précurseur avec son film La noire de … ?
Là où il y a eu des Noirs dans l’histoire, il y a eu des attitudes d’ostracisme et de rejet. C’est le Noir qui est comme ça. Et évidemment, quand on dit que le racisme se nourrit de l’altérité de l’autre, c’est le cas de La noire de… Ce qui s’est passé aux Etats-Unis ces derniers jours avec la mort de George Floyd remet au goût du jour les fondements même du racisme dans le monde. Evidemment, les formes les plus abjectes de ce racisme sont à trouver aux Usa et sont devenues une tradition depuis les lynchages d’Africains jusqu’à l’isolement dont ils font l’objet dans le processus de production et de distribution des richesses. Pourquoi les Africains-Amé­ricains et les minorités raciales sont les plus touchées par l’épidémie de coronavirus ? Ce sont les gens qui ont le moins accès aux services de base de santé. C’est du racisme aussi.

Quand on a parlé d’aide alimentaire au Sénégal, beaucoup ont pensé à Guelwaar. Hier comme aujourd’hui, l’aide alimentaire est toujours un instrument politique et Guelwaar pointe aussi la corruption des élites…
La forme que prend cette corruption chez Sembene dans Guelwaar est un processus de dénonciation de la perpétuation de la domination de nos pays africains pauvres par des pays qui sont plus développés et qui, par ce biais, de manière pernicieuse et parfois spectaculaire, essaient de faire comprendre que l’aide au développement permet aux pays pauvres de sortir de la pauvreté. Quand on décide de venir en aide aux Sénégalais parce qu’ils ont été frappés par la pandémie, parce qu’ils ne peuvent plus aller travailler du fait des restrictions des déplacements, on occulte en même temps les raisons pour lesquelles ces gens sont dans la situation dans laquelle ils sont aujourd’hui. On va vers les quartiers populaires, vers les simples gens pour leur donner de quoi subsister. Ce n’est qu’un palliatif. Ce n’est pas la solution. Peut-être qu’une autre politique aurait consisté à dire que nous allons donner les 1 000 milliards du Force-Covid-19 pour bloquer les prix des denrées de première nécessité ou carrément les diminuer de moitié pour que chacun puisse aller acheter ce qu’il veut. Ce qu’on a craint, à tort ou à raison, c’est le détournement d’objectifs. La pandémie est arrivée dans un contexte d’extrême pauvreté et ce n’est pas l’aide qui va régler la situation. Ce que remet en cause Sembene, ce n’est pas l’aide en tant que tel, mais le processus par lequel on est obligé de recourir à l’aide et ce qui est fait de l’aide qui est dévoyée à un double niveau parce que c’est le résultat de politiques qui n’ont pas été satisfaisantes. Dans Guelwaar, vous avez vu le député qui fait de l’aide un instrument de politique et ce n’est pas bien.

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