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Pape Songhé Diouf, plus connu sous le nom de Papino ou «l’habilleur des stars», est un styliste et créateur sénégalais. Le 26 janvier prochain, il ira représenter le pays aux «Ciseaux sans frontières» qui se tiennent à Amsterdam. Seul styliste africain convié à ce grand rendez-vous de la mode internationale, Papino étale toute sa fierté. Du haut de son expérience, il jette un regard sans concession sur le style vestimentaire des artistes sénégalaises non sans également égratigner les présentateurs de télévision.

D’où est venu le surnom Papino création ?
Je m’appelle Pape Songhé Diouf. Je suis Saloum-Saloum. Papino est le surnom que mes amis m’ont donné parce je travaillais souvent avec des produits italiens. Des matières comme le jean, le lin qui sont mes matières de prédilection. Je travaille également le brocard, les wax wodin et je confectionne toute sorte de tenues, des deux pièces, des grands boubous, des tenues baye-fall, des tenues pour des spectacles…

Depuis quand êtes-vous dans le monde de la création ?
Depuis les années 2000. Je suis certes né dans une famille où tous font de la couture, cependant je peux dire que je suis aussi motivé par la passion.

Papino est aussi connu pour être l’habilleur des stars, les artistes chanteurs notamment. Comment a commencé cette collaboration avec les musiciens chanteurs ?
Quand je suis venu à Dakar en 2000, mon beau-frère Ousmane Faye, qui était le manager de Omar Pène, m’a mis en rapport avec lui. Et depuis, je n’ai cessé de collaborer avec lui. J’ai fait les 25 ans, les 30 ans et les 40 ans du Super Diamono. J’ai également réalisé les tenues qu’il porte dans le clip qu’il a tourné à Ndayane en 2012.

Outre Omar Pène, il y a Sidy Samb, Carlou D, Pape et Cheikh, le groupe Ceddo. Est-ce que c’est parce que Papino est un grand mélomane ou ce sont vos créations qui fascinent les musiciens ?
Oui, je suis aussi un mélomane. Et on dit que je suis l’habilleur des stars, mais je ne travaille pas qu’avec les chanteurs. Les tenues blanches que l’Equipe nationale de football du Sénégal avait portées au Palais avant de se rendre à la dernière Coupe d’Afrique, c’est moi qui les ai confectionnées. J’ai réalisé les 50 ensembles en trois jours. Et je peux vous dire que ce sont les meilleures tenues que l’Equipe nationale a eu à porter.

Qu’est-ce qui fait que tes créations sont si prisées des artistes ?
C’est parce que je suis un vrai créateur.

Il y a les chanteurs et l’Equipe nationale. Mais est-ce que c’est facile de collaborer avec les artistes ?
Il est parfois difficile de collaborer avec certains artistes. Certains sont trop capricieux et te disent je ne porte pas ça. Et dans ces cas, il faut les convaincre. D’autres fois, ils voient les tenus et apprécient, mais il arrive que tu dépenses beaucoup d’argent pour des tenues qu’ils ne portent pas. Cependant, ils vont porter des tenus venant de Chine, de Turquie. Un artiste doit mettre des tenues adaptées à chaque sortie. Et il doit aussi pouvoir vendre sa culture. J’aime surtout collaborer avec les rastamen parce qu’ils te laissent travailler et te mettent en confiance. Mais je comprends la méfiance de certains artistes. C’est difficile de porter une tenue d’un créateur que tu ne connais pas. On est après tout en Afrique et ils ont quelque part raison de se méfier.

Vous disiez par ailleurs que l’artiste doit avoir des tenues adaptées à chaque sortie. Pour vous, l’habillement est-il très important ?
On a un problème avec nos artistes. Les femmes surtout achètent des robes à 250 mille, 350 mille, portent ça sur scène, mais ne sont pas à l’aise. Par contre, si tu regardes les autres musiciennes comme les Ghanéennes, Nigériennes, elles portent des tenues en wax ou des tenues traditionnelles extraordinaires. J’ai grandement apprécié le fait que Aïda Samb ait mis, lors de son dernier concert au Grand Théâtre, un grand boubou. Ça lui allait à merveille. Nos artistes n’ont pas l’habitude de porter ce genre de tenues. Et pourtant, c’est magnifique et ça reflète plus nos traditions.

Jusque-là, vous n’avez cité que des artistes hommes. Vous arrive-t-il de travailler avec des chanteuses ?
C’est très difficile de travailler avec les artistes femmes. Je dirais même que c’est dur. Je n’aime pas collaborer avec elles. Elles sont trop compliquées. La plupart pensent que faire des créations c’est facile. Et des fois j’entends certaines qui disent oui c’est moi qui fait les créations et je donne à mon tailleur qui va confectionner. On ne peut pas gérer deux choses en même temps, vouloir tenir le micro et s’occuper de la création de ses habits. Il faut rendre à César ce qui appartient à César.

Une des artistes les plus critiquées pour son habillement est Titi. Pensez-vous qu’elle devrait faire plus d’efforts ?
Oui, et paradoxalement elle a un grand talent. C’est la meilleure, côté chant et musique, mais côté habillement ça reste. J’avais même dit un jour à un ami : Titi, j’ai vraiment envie de l’aider. Au Sénégal, rares sont les artistes femmes qui s’habillent bien.

Pour vous, les stars gagneraient donc à avoir dans leur staff des conseillers en habillement ?
Pas seulement les stars. C’est le cas même des journalistes dans les télés. Parfois, elles portent n’importe quoi. Chaque télé doit avoir un conseiller en habillement. Et il faut des primes d’habillement pour les journalistes parce que c’est une vraie mascarade ce qu’on voit dans nos télés.

Vous allez participer ce 26 janvier aux «Ciseaux sans frontières» qui se tiennent à Amsterdam. Qu’en est-il réellement ?
La plupart des défilés que je fais, c’est pratiquement en Afrique, dans la sous-région ou à l’international. J’ai participé tout récemment, du 1er décembre au 10 décembre dernier, à la grande foire de Milan. Et ce 26 janvier, c’est le Black fashion week, un grand spectacle avec une grande agence à Amsterdam (Hollande). En tout, 50 stylistes venant du monde entier sont attendus à ce défilé et moi j’irai représenter le Sénégal et l’Afrique. Je serai le seul Africain à ces rencontres de la mode. C’est très important pour moi.

Les «Ciseaux sans frontières» sont un grand événement. Comment vous préparez-vous ?
Je veux vraiment que l’Etat, le ministre de la Culture me soutiennent. Ce sont plus de 50 artistes, stylistes qui vont représenter les couleurs de leur pays. Et moi je représente toute l’Afrique. Je veux rencontrer le ministre de la Culture pour en discuter.

Qu’est-ce qui vous fait défaut ?
Je n’ai pas les moyens pour affronter certaines Fashion week dans le monde sans soutien financier. Je peux prendre mes habits, les vendre, mais les recettes ne me suffisent qu’à acheter des tissus pour d’autres créations. Il y a des tenues de création qu’on ne vend pas. On ne les sort qu’au moment des défilés. Pour l’instant, je n’ai pas de soutien.

Un créateur comme Papino ne peut pas dire qu’il n’a pas d’argent. Votre collaboration avec les artistes ne paye pas ?
Les artistes te font travailler et te payent. Mais à l’international, je prends mon propre argent. C’est moi qui ai fait les tenues de Carlou D pour son dernier concert au Grand Théâtre, de même que Pape Diouf pour son dernier clip Bassoul. Ils me payent bien, mais je ne les attends pas pour mes défilés.

Combien les artistes déboursent-ils pour les habits que vous leur confectionnez ?
Tous les artistes sont mes amis. Quand je suis chez eux, je mange avec eux, je prends du thé avec eux…

Mais vous ne leur faites pas les habits gratuitement ?
Ce n’est pas gratuit. Je collabore avec les artistes parce qu’en portant mes créations, ils me font de la bonne publicité. Ce n’est pas pour l’argent, bien qu’ils me payent.

Vous citez très souvent Carlou D. Quels sont vos rapports avec lui particulièrement ?
Carlou D, je peux rester 6 mois sans le voir. Mais quand il s’agit de choses importantes, c’est avec Papino création. Et il donne de la valeur à mes créations baye-fall. Je vois pas mal d’artistes qui font des tenues de baye-fall. Mais moi, quand j’ai commencé à le faire, personne n’osait porter ces genres de tenues. Je suis le numéro un en termes de tenues de baye-fall et de yaye-fall. Et je défie quiconque de dire le contraire. Carlou D m’a lui-même dit : «Quand j’ouvre mon dressing, les 40 tenues sur 50 sont confectionnées par toi.» C’est toute une histoire entre moi et Carlou D, Pape et cheikh, Oumar Pène et le groupe Ceddo des Hlm.

On vous sollicite à l’international. Pourquoi Papino n’intervient-il pas dans les grands défilés du Sénégal ?
Il y a quelque part de la jalousie. Les gens n’osent pas se confronter à Papino. J’ai fait 18 ans dans la mode. Quand tu veux par exemple participer à un défilé de Adama Paris, on te dit qu’il faut payer 200 mille ou 300 mille francs Cfa. Au contraire, c’est Adama Paris qui devrait me payer pour que je participe à son défilé. Je ne vais pas débourser un sou pour participer à leur défilé.

Pourquoi pas si ça rapporte plus de visibilité ?
J’ai d’autres visibilités sur le plan international.

Pourquoi donc ne pas lancer votre propre défilé et inviter de jeunes artistes ?
C’est ce que je veux. J’attends le bon moment pour me lancer. C’est petit à petit que l’oiseau fait son nid. En 2019, vous verrez Papino avec son fashion week. Ça arrivera inchallah.

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