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A l’occasion de la 24ème  édition de la Journée internationale de l’écrivain africain qui s’est tenue à Dakar, du 07 au 12 novembre dernier, et sur invitation de l’Association des écrivains du Sénégal (Aes), le Professeur Théophile Obenga, égyptologue, linguiste et historien congolais, accompagné des universitaires et écrivains congolais, notamment les Professeurs André Patient Bokiba, Kadima Nzuji Mukala et Grégoire Lefouoba, s’est confié au journal  Le Quotidien. C’était à la veille de son départ de la capitale sénégalaise, dans le patio de Kër Birago, siège de l’Aes.

Professeur, à quand re­mon­te votre dernier sé­jour à Dakar ?
J’ai séjourné au Sénégal, en avril 2010, j’y étais invité, en tant qu’intellectuel, par Abdoulaye Wade, alors président de la République, à l’occasion de l’inauguration du Monument de la Renaissance africaine. En tant que conseiller du Pré­sident Denis Sassou N’Guesso, il m’a désigné avec le ministre de la Culture, du tourisme et des arts du Congo et d’autres écrivains et intellectuels congolais pour composer la délégation congolaise à la célébration de cette 24éme édition de la Journée internationale de l’écrivain africain où la République du Congo était le pays invité d’honneur.

Quelles impressions retenez-vous de cette 24éme édition de la Journée internationale de l’écrivain africain ?
Une nouvelle génération d’écrivains est apparue au Sénégal, il y a un foisonnement. Nous de la vieille génération on ne connaît pas très bien cet épanouissement des Lettres africaines. Je suis agréablement surpris et impressionné par ce développement de la littérature africaine. C’est une floraison extraordinaire. Un écrivain est toujours porteur d’un message qui va au-delà de lui-même, c’est toute une société qui est en réseau. On se fait connaître par ce que les gens font, par la pensée. La Russie est mieux connue grâce à ses écrivains. Cette nouvelle génération augmente la connaissance de l’Afrique. Ici, on le doit au Président Senghor, 10 ans, 13 ans après, ça paie. Il a beaucoup investi dans les colloques, les revues etc. Ca crée un bouillonnement, les Birago Diop, les Ousmane Socé, les femmes. Presque une centaine à Dakar, Saint Louis, dans toutes les grandes villes du Sénégal. On connaît même la France à travers ses écrivains, les Racine, les poètes romantiques Vigny, Lamartine, Musset ; Camus. Mais le roman français, aujourd’hui, est presque décadent. Actuellement, il n’y a plus de littérature française. Ils traduisent les autres. Les grands romanciers comme Sartre n’existent plus.

Qu’est-ce qui l’explique ?
La littérature, c’est un message à faire, l’écrivain vit dans une société. Même dans son imaginaire, c’est toujours le réel. Les institutions internationales oublient le développement spirituel, elles n’aident pas les écrivains. Il faut  aider la pensée d’un pays à se développer. Elles sont dans l’économisme pur, alors que les écrivains sont aussi des penseurs de l’économie. Il faut qu’on lise mieux nos sociétés, c’est le débat qui fait que l’on dépasse certaines choses. Si  l’Afrique veut se développer, il faut créer des grandes maisons de la culture, de grands panthéons. La pensée change radicalement de paradigmes. L’Europe a eu un choix au 18e siècle, le choix d’être face à l’extérieur. Ils ont exploité le Nouveau monde, ont colonisé l’Afrique faible, créé des empires coloniaux comme l’Empire romain. Mais accompagnée par le mépris, l’Europe entame sa décadence. L’Afrique, comme avec les écrivains aujourd’hui,  c’est plus profond que du folklore, c’est comme des phares, comme l’a dit Baudelaire. Il faut  changer de paradigme, développer  la pensée au maximum. Ce sont des valeurs sûres que l’on développe, pas de l’imitation. La même dignité humaine existe partout.
Les écrivains sont notre salut. Même dans la société traditionnelle, il y avait des poètes. Un peuple doit s’exprimer, il ne peut y avoir une société sans parole. La Francophonie ne nous regarde pas. On maîtrise le français comme on maîtrise un piano. La France est ordinaire, rurale, normale. Ce sont les autres qui encensent la Francophonie. Il faut des liens d’égalité non des liens de domination, des liens de respect, d’égalité et de fraternité. La littérature montre aujourd’hui que nous sommes indépendants. Il faut que les médias aussi s’expriment. Les critiques sont là pour éclairer le débat.

Comment changer de paradigme ?
Musique, arts plastiques, littérature, tout ce qui est pensée est à répandre, faire beaucoup de colloques, ce que les autres ne font pas ; les fonctionnaires eux, font des dossiers. La pensée ne peut pas étouffer, elle émerge toujours. Il faut écrire. Ce sera chaud, ce sera une alerte. On ne peut pas l’arrêter.

Cela est-il possible dans cette Afrique divisée ?
Les Etats-Unis d’Amérique étaient constitués de 13 Etats au départ, les autres ont suivi, même ceux qui étaient réticents au départ, parce que les forts et les faibles sont ensemble.  Ils ne s’aiment pas toujours. Mais il y a le patriotisme. Ils mettent les moyens qu’il faut. Ils se développent, dirigent le monde, et l’Etat-Nation se cristallise. Ce ne sont pas des exemples comme le couple France-Allemagne ou la Grande Bretagne qui se retire de l’Europe. Il y a trop de micro nationalisme.
La Chine se développe rapidement avec la science, la technologie moderne. Il faut des gens qui ont fait la géopolitique et la géostratégie pour mieux expliquer le monde. Les Blancs font de la géostratégie et l’Afrique n’arrive même pas à faire la Cedeao, ça traine indéfiniment comme la Cemac, on ne peut pas faire une compagnie aérienne. Il faut être dynamique. Si les intellectuels voient l’intérêt, ils adhérent.
Il faut laisser les gens parler, ce n’est pas un crime. On étouffe la parole. Il y a des préjugés. Les Voltaire, Montesquieu,  Rous­seau, Diderot, D’Alembert ont critiqué, ont parlé. C’est le progrès.  Ce n’est pas comme fabriquer des chaises électriques. Le siècle des Lumières, le rationnel. On ne peut pas tout le temps vivre dans l’émotion, dans le fétichisme. Il faut de la raison.

Au cours des travaux de cette Journée internationale de l’écrivain africain, les participants ont soulevé la question du franc Cfa, qu’en pensez-vous ?
Ce n’est pas un problème grave, il est plutôt technique. Il faut voir les forces économiques en présence. Les économistes doivent voir ça sur un plan plus complexe.
La France n’a plus le franc français, il a l’euro. Est-ce que le contexte est toujours valable ? C’est un contexte vétuste qui n’a pas sa raison d’être. Si on change, comment faire ? Il ne faut pas battre une monnaie pour battre une monnaie, il y a déjà plusieurs monnaies en Afrique ; mais la monnaie suppose l’économie, les finances. C’est une affaire d’experts. En Rdc, c’est le dollar surtout qui compte. Il faut étudier l’expérience des autres. Ce n’est pas parce qu’il y a la monnaie qu’il y a le bonheur. Il faut une grande étude. Le Franc du Congo n’est pas accepté ici, réciproquement et ce sont des francs Cfa.
Nous célébrons cette année le cinquantenaire du 1er Fesman (Ndlr : en 2016), mais que retenez-vous du dernier Fesman organisé en 2010 ?
La présence de beaucoup de gens, de beaucoup de monde. Les civilisations noires et leurs valeurs. La renaissance africaine. Il faut d’abord le sentiment que tu n’existais pas, que tu étais absent. C’est le malheur colonial qui te fait désirer une autre façon d’exister. Tu ne peux pas faire la renaissance dans la misère en mourant  dans la Méditerranée.
Toute l’histoire de l’Afrique n’est pas falsifiée depuis l’Egypte pharaonique. On ne veut plus retourner  à la colonisation, à l’esclavage. On ne renaît pas tout seul puisqu’on a souffert ensemble, il faut de la solidarité. On a besoin des uns et des autres. Les Usa, malgré leurs problèmes, ont un désir de vivre ensemble.
Nous sommes riches en Afrique avec les grands cours d’eau, les forêts… Le poumon de l’humanité est en Afrique avec les grandes forêts pour purifier toute l’humanité. Le barrage d’Ingae (Rdc) peut électrifier toute l’Afrique, du nord au sud, jusqu’au sud de l’Italie. L’uranium, les diamants (à Boujimaï), le cuivre. Les cauris étaient rares et les diamants à portée de main, dans les cours d’eau. Les choses ont de la valeur quand elles sont rares.
Quand on vient à Dakar, c’est la solidarité, c’est l’accueil simple et fraternel, les Congolais viennent à cœur ouvert. On devrait faire cela fréquemment. L’Afrique, c’est très beau.  Il y a une impulsion intérieure pour écrire. Tout le monde n’est pas poète, tout le monde n’est pas écrivain. Il y a quelque chose qu’il faut cultiver, protéger. Ailleurs, les écrivains sont protégés, sécurisés. Ils ne doivent pas avoir de besoins matériels. Tout créateur doit être protégé. La critique n’est pas commune, il faut sentir le message. Il y a la famille, la société, l’Etat qui doit assurer la protection des biens et des pensées.

Quels biens ?
Les biens spirituels. On ne les touche pas. Hitler n’a pas bombardé les bibliothèques, les musées, les collèges. Il faut avoir une bibliothèque, des technologies modernes, des musées. Comment on faisait la chasse ? On travaillait la forge, nos formes de danse, notre droit. Comment régler les problèmes ? Les gens avaient leurs manières de faire. Il y a des interdits.

Nous avons le jazz, le rap. Est-ce que les autres, Français et Japonais, ont une danse universelle ? Nous sommes présents dans le monde, c’est la renaissance. En Afrique, plus on improvise dans la danse, mieux ça vaut. Quand la femme danse, les fesses sont rebondies. Les Chinois n’ont plus le col Mao ils achètent des banques.
Nous devons être une force. Le monde n’aime pas les faibles. Il ne faut plus se plaindre, il faut faire. Il y a plus d’Africains qui enseignent en Europe. Nous admirons beaucoup l’élite intellectuelle, culturelle et scientifique du Sénégal pour des raisons évidentes. Ce qui éclaire l’Afrique depuis Senghor, depuis le Festival mondial des arts nègres, depuis les travaux du Professeur Cheikh Anta Diop. Notre dévotion. Nous nous sentons chez nous à Dakar, on se sent heureux d’autant plus que cette amitié, cette collaboration est pour renforcer l’axe culturel Dakar-Brazzaville, un axe im­portant en Afrique.

 

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