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Créatif et touche à tout, Alibeta n’est plus à présenter dans le monde de la musique sénégalaise. Issu d’une fratrie de musiciens dans laquelle on compte Felwine et Sahad Sarr, Alibeta ne nourrit aucun complexe. Souvent accompagné de sa guitare, tel un troubadour, il porte aussi en bandoulière son identité sérère, forgée au fond des îles du Saloum, à Niodior, d’où il est originaire. Pour avoir sillonné le monde et choisi de faire du Sénégal «son point d’ancrage», il n’en jette pas moins un regard lucide sur le phénomène migratoire qui touche énormément de jeunes dans sa communauté. Dans son film «Life Saraba illégal», il suit le parcours de deux jeunes de son village sur le chemin de l’Europe, de la vie plutôt.

Pour annoncer votre prochain album dont la sortie est prévue en juin, vous venez de lancer ce titre Goor goorlu. Et c’est un manifeste…
Goor goorlu, c’est le 2e single de mon prochain album. Il y a eu déjà Wiri Wiri qui est sorti l’année dernière. Nioun est un album qui parle beaucoup de la communauté, du lien. C’est un album qui milite pour la restauration du lien et j’interpelle tout le monde, à commencer par moi-même, sur les différents cercles de liens. Le premier cercle étant le lien à soi. On n’est pas seul, on a l’héritage de nos ancêtres, on a nos enfants, ceux qui nous ont accompagnés, nous ont trahis etc. Et le deuxième cercle, c’est le lien avec l’autre, la famille, la communauté. Et le 3e cercle, c’est l’environnement, la nature. C’est donc un manifeste pour recréer le lien, mais c’est aussi un album collaboratif avec beaucoup de musiciens que j’ai rencontrés ces dernières années dans mes voyages un peu partout à Dakar et dans le monde.

Vous êtes aussi réalisateur et vous avez fait le film Life Saraba illégal. Pourquoi ce titre ?
Dans la légende populaire, Saraba c’est comme un paradis perdu, un lieu où on veut aller parce qu’il y a beaucoup de bienfaits, de prospérité. Ça représente actuellement l’image de l’eldorado. Et avec le terme «illégal», on fait allusion à ceux qui sont partis de façon illégale. Donc, c’est vraiment un récit de la migration des jeunes Sérères Niominkas qui ont quitté leur village Niodior, dans les îles du Saloum. Le plus grand est parti et le plus jeune l’a suivi. Ce sont des cousins et je les ai questionnés sur leur voyage.

Pourquoi sont-ils partis de Niodior ?
C’est vrai que ce n’est pas un lieu pauvre et misérabiliste, mais c’est un lieu qui a aussi des problèmes parce que c’est une île qui vit depuis longtemps de l’agriculture et surtout de la pêche que beaucoup de jeunes pratiquaient. Ces jeunes ont dû très tôt abandonner l’école pour travailler dans la pêche parce qu’à l’époque, ce secteur était fructueux. Ils allaient à Elinkine, à Kafountine ou en Mauritanie. Mais depuis que l’Etat a signé des accords de partenariat économiques avec les étrangers qui viennent avec leurs grands bateaux, l’économie de la pêche artisanale a chuté. C’est pour cela que tous ces jeunes sont partis. Et comme ils avaient l’habitude de prendre des pirogues et de se rapprocher des côtes espagnoles, ils ont eu l’idée de mettre en place ce business. Beaucoup d’entre eux sont des capitaines de pirogue. En somme, c’est ce problème de la pêche artisanale qui est la cause de l’émigration de ces jeunes parce qu’ils n’avaient rien d’autres comme formation. La majeure partie d’entre eux ne connaissent que la pêche.

Au niveau de Niodior, est-ce que les gens sont conscients de l’hémorragie ?
Oui, mais c’est à double tranchants parce que l’économie du village était en majorité entre les mains de ces migrants. Nos parents étaient des navigateurs. C’est cette idée d’aller et de revenir qui a bâti le village. C’est pourquoi la façon dont on voit les choses est problématique. Il y a plein de morts. La mairie essaie de sensibiliser et les jeunes s’organisent. Mais de l’autre côté, c’est soutenu par les familles de l’intérieur parce que c’est le seul moyen de passer d’une classe sociale à une autre.

Vous avez filmé les deux frères pendant plusieurs années. C’était une option au départ ou bien ?
J’avais juste l’idée de faire un film sur la migration dans le village. Mais après, l’histoire elle-même m’a imposé un rythme. L’aîné était parti et je n’avais plus d’images de lui. Mais on était en contact. Quand j’allais en Europe, j’en profitais pour aller le voir. Et quand le plus jeune a essayé de partir, je me suis dit que je vais suivre cela. Mais ces 8 ans, c’était une belle expérience parce que ça m’a appris la patience. Je partais et revenais, jusqu’à ce que le plus jeune soit prêt à partir. Quand il a décidé de partir, il est passé à Dakar. De Dakar, il a pris la route. Je l’ai suivi. Donc, je l’ai filmé à Niodior, puis à Dakar. Le temps que je m’organise et cherche du matériel, il avait pris la route avant moi, mais je l’ai retrouvé au Maroc.

Comment avez-vous vécu l’expérience de la route Sénégal-Maroc ?
J’avais tendance à dire aux gens de ne pas partir, que l’Afrique est une. Mais je me suis rendu compte qu’il y a un problème de frontières, de contrôle, de corruption, de racisme en Mauritanie et au Maroc. J’ai eu un problème avec la Police marocaine. Ils ont pris ma caméra et effacé tous mes rushs, je n’ai rien pu faire. Une autre fois encore, on m’a attrapé et j’ai payé. Il fallait donc gérer tout cela. Et comme je filmais dans les foyers, je n’étais pas très rassuré. Parfois même, ce sont les voisins qui appellent la police. C’était vraiment difficile. Ça m’a permis de comprendre que les problèmes, c’est entre nous. Parce que même sur la route des migrants, on trouve énormément de choses. C’est comme si l’Europe externalise ses frontières et les pose chez nous. Mais aussi c’est notre responsabilité. Moi j’ai beaucoup appris sur ces questions d’intégration africaine. Je me suis interrogé sur ce qu’ils vivent sur la route, le sens de leur voyage. La recherche d’argent, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Pour moi, il y a une autre quête plus profonde et qui peut avoir d’autres significations : comment un jeune Sérère Niominka garde ses valeurs ? Comment il fait face à la souffrance quand il prend la route ? Une fois arrivé à destination, comment est-ce qu’il fait pour gagner sa vie ? Comment est-ce qu’il tient à sa foi ? C’était important pour moi de voir le regard de la migration et ses significations.

C’est un rite de passage en quelque sorte ?
Un voyage n’est pas juste aller chercher de l’argent. C’est aussi un voyage qui permet de se réaliser en tant qu’homme, se construire, construire un regard. Souvent quand on parle de migration, tout ce qu’on met devant c’est le côté de la recherche du profit. Les jeunes cherchent un devenir. Devenir quelqu’un, c’est énormément de choses. Ce n’est pas seulement de l’argent. C’est affronter ses peurs et l’inconnu. C’est s’adapter quand on est dans une société qui ne t’aime pas, qui te rejette. Si on veut arrêter la migration, essayons de voir ce que la jeunesse veut. Pour moi, à l’école des indépendances, on voulait se définir (la négritude). Cette question a été réglée. Mais la question de cette génération, c’est celle de son avenir : «Qu’allons-nous devenir ?»

Et qui doit répondre à la question ?
D’abord c’est nous-mêmes, mais aussi les politiques. Si les jeunes ne voient pas leur devenir chez eux, ils vont le chercher ailleurs. On doit travailler pour que chaque jeune se dise qu’il peut réussir ici. Et que s’il veut voyager, c’est un choix pour explorer le monde, mais pas une contrainte. C’est à nous tous de construire ce devenir chez nous à travers les films que nous faisons en tant qu’artistes. Nous devons concrètement nous demander comment est-ce qu’on impacte la société, comment est-ce qu’on fait advenir les choses, comment on peut garder nos valeurs. Parce que devenir quelqu’un, c’est d’abord s’ancrer dans ce que l’on est.

Quand vous êtes allé jusqu’à Tanger, pourquoi n’avez-vous pas poursuivi le chemin sur la Méditerranée ?
J’ai pris un bateau et non une pirogue. Pour moi, le récit sur la pirogue, tout le monde le connaît. Ce n’est pas ça qui m’a intéressé. C’est une histoire, il y a le départ, il y a le voyage et l’arrivée. Pour moi, le moment de la pirogue a été assez documenté. En plus, cela demande des matériels plus sophistiqués et des procédures compliqués. Finalement, le voyage, ce n’est pas de quitter un point pour arriver à un autre. Ça, ce n’est pas intéressant. Mais c’est quand tu quittes un point pour aller vers un inconnu. C’est là l’intention du voyage. C’est aller affronter les difficultés et les doutes.

Vous parlez beaucoup du concept Afropolitain. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
C’est lié au voyage de cet Africain qui est à la croisée des chemins, des idées, des influences et des rencontres, et qui se fait une synthèse de toutes ces cultures-là. Je suis Sérère, pourtant je parle wolof. Je suis enseignant, je parle français. J’utilise l’anglais. Je voyage. Donc je suis à la croisée de toutes ces cultures. Et comment je fais la synthèse de tout cela ? C’est ce que Achille Mbembé définie comme l’Afropoli­ta­nisme. Nous sommes des afropolitains. Nous sommes Sérères, mais pas que ça. On est Wolof aussi parce qu’on baigne dans ces cultures. On est aussi un peu Français parce qu’on a été colonisé par eux, qu’on le veuille ou pas. On est aussi sous l’influence américaine. On est une multitude de cultures même si on est ancré dans ce que nous sommes.

Ne pensez-vous pas que toutes ces influences peuvent nous dénaturer ?
Je pense que les Africains ont une très belle synthèse de toutes ces cultures parce que depuis lors, on est chez nous, on a vu naître le monde, on reste quand même là, résiliant avec une identité forte. Je pense que ce n’est pas un danger si on est bien ancré.

Des Africains militent pour la mise en place d’une monnaie unique et d’un Etat unitaire. Cro­yez-vous en cela ?
Globalement, je crois qu’il faut qu’on le fasse. Les gens ont théorisé cela avant nous. Je peux citer Cheikh Anta et Kwame Nkrumah. On doit se réunir, quelle que soit la forme. Cela peut être un condensé d’Etats avec un gouvernement ou bien des intégrations régionales, mais toujours dans les grands ensembles. Mais ce qui est sûr, c’est que les petits bouts, ça ne marche pas. Maintenant, est-ce que les politiques nous proposent des méthodes adéquates ou pas, c’est à juger ? C’est bien qu’on sorte du Cfa, mais pas pour entrer dans l’Eco avec les mêmes systèmes où les Français seront là à participer. Pour moi, ce n’est pas une stratégie. Cedeao, c’est bien. Mais au-delà du texte, il faudrait qu’on applique ça, qu’on soit sûr que sur les routes il y ait la libre circulation. Le cadre juridique et théorique peut exister, mais là on est à l’action. Il faut qu’on se batte, qu’on fasse les choses vraiment. Il faut qu’on s’unisse. Ça, c’est un challenge. Pour moi, les Africains ne savent pas faire ensemble. Aujourd’hui, chacun sait faire de son côté, ça c’est clair. De plus en plus, on a des pays qui se distinguent. Le Sénégal, le Rwanda et le Ghana en sont des exemples. Mais maintenant, les Africains doivent se construire ensemble, c’est le challenge de notre génération.

On ne vous voit pas souvent prendre des positions sur des questions politiques…
Mon action est déjà politique. Ma façon de faire des films est politique. Et je suis engagé dans l’enseignement, la formation des jeunes esprits. Quand j’ai fait mon premier album, j’ai arrêté la musique à un moment donné et je me suis engagé dans l’enseignement. Pour moi, c’était important que, toutes les grandes idées que l’on prône théoriquement dans nos chansons, l’on trouve des espaces féconds où on peut les transmettre à d’autres. Ça permet aussi de mettre la main à la pâte dans une autre sphère de travail qui n’est pas seulement celle des idées. Je dis qu’il faut de tout pour faire un monde. Il y a des gens qui ne font que penser et d’autres qui mettent en œuvre les pensées. Moi, je fais maintenant partie de cette seconde catégorie. Il s’agit de participer activement à des mouvements sociaux, associatifs et à travers l’enseignement. Si je vois que je peux participer à une action, je n’hésite pas. Cette forme d’engagement est déjà politique. Maintenant, il n’est pas exclu que dans l’avenir, on pourra s’engager dans des actions beaucoup plus politiques. La question de la migration sur laquelle j’ai travaillé est aussi politique. Je veux être un acteur qui participe activement à l’échiquier sur Niodior, dans les îles du Saloum. Là-bas, je pourrai prendre position sur des questions politiques comme le pétrole par exemple dans les îles du Saloum ou Sangomar offshore. Le pétrole sera exploité là-bas. Il est important de savoir les conséquences qu’il y aura dans l’écosystème qui est déjà fragile. Après Sangomar, il y a Niodior, puis Dionwar. Donc on est les premiers impliqués.

Est-ce qu’il y a une réflexion déjà sur ces questions ?
Je prépare dans mon prochain album une chanson sur ça. Et j’ai commencé à écrire un film sur la question. Mon engagement se trouve essentiellement aux côtés des jeunes. Aujourd’hui, j’ai compris qu’il faut que je cherche des projets avec eux. Les paroles ne suffisent pas. Le travail des imaginaires prend du temps, mais il faut le faire. Il faut savoir développer des stratégies d’actions qui participent à construire ça pour que ce genre d’idées puisse fleurir et porter ses fruits rapidement à travers des actions claires.

Vous faites partie d’une fratrie de musiciens avec notamment Felwine Sarr, Sahad etc. Comment on se construit dans ce genre de familles ?
On a déjà une communauté de sang, mais aussi d’âmes. C’est-à-dire qu’on a une culture artistique et esthétique et on s’influence les uns les autres. Pour moi, c’est une chance parce que le chemin de l’art n’est pas facile au Sénégal. Mais au moins, je ne me sens pas seul dans cette quête. On se comprend entre nous. Et on se booste.

Peut-on s’attendre à un album familial ?
C’est possible. En tout cas, dès maintenant, il y a un travail qui se fait. Même si chacun sort des produits individuels, il y a toujours un apport des autres.

Un prochain film ?
Oui ! Ce sera sur la migration. C’est un thème qui m’habite, qui est là encore. Mais je travaille sur la question du retour avec Mamadou Dia de Gandiol. Je l’ai appelé Ces énergies du retour.

Pourquoi vous n’êtes pas resté à l’étranger ?
Moi, je pars et reviens. J’ai très tôt compris cela.

Qu’est-ce que vous avez compris ?
J’ai compris ce qui était fait pour moi. J’ai vu comment mes frères et sœurs vivent là-bas. Mais j’ai compris que pour moi, il fallait voyager, mais surtout rester ici. Certes je ne peux pas m’enfermer ici, mais je ne peux pas rester là-bas. Si je devais choisir un point d’ancrage, ce serait ici. J’ai trouvé mon positionnement ici et je ne le regrette pas.

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