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Tafsir Ndické Dièye est poète, romancier et chroniqueur. S‘il apprécie le geste du président de la République Macky Sall qui lui a permis de recevoir 113 mille 207 francs, Tafsir Ndické Dièye s’insurge contre la gestion clanique et nébuleuse qui fait que des écrivains ont reçu des montants très au-dessus des sommes reçues par d’autres. Dans cet entretien qu’il nous a accordé par téléphone de Saint-Louis où il séjourne, M. Dièye réclame une enquête sur les révélations faites par l’ancien ministre de la Culture Abdoulatif Coulibaly sur le Fonds d’aide à l’édition.

Le Fonds Covid-19, destiné aux arts et à la culture, à l’instar de celui concernant les kits alimentaires en faveur des couches les plus défavorisées du pays, a soulevé beaucoup de polémiques. Quelle réflexion vous inspire une telle situation ?
C’est un Fonds de résilience. J’ai peur de ce mot, surtout dans le contexte sénégalais où, même si cela émane de l’Etat, c’est-à-dire de ce qui appartient à tous, ceux qui sont chargés de son exécution et tous leurs intermédiaires ont souvent l’habitude de prendre les bénéficiaires comme des moins que rien. Excusez-moi de l’expression utilisée. Nonobstant le fait de se servir en premier lieu, eux et leurs proches familles et amis, on note une manière méprisante de le distribuer devant le zoom des caméras des télévisions, des appareils photos etc.  C’est toujours une bonne chose pour un Etat de venir en appui aux couches les plus défavorisées de son pays, surtout en période de pandémie. Cependant, aujourd’hui avec toutes les possibilités de rapidité offertes par le système de transfert d’argent électronique à l’échelle nationale, notamment la transparence et la sécurisation des fonds, je ne vois pas pour quelle raison l’Etat s’est embarqué dans cette démarche consistant à commander des tonnes de riz, de sucre et des milliers de litres d’huile dans une cacophonie indescriptible. Concernant l’épicentre de votre question, à savoir le Fonds Covid-19 pour les arts et la culture, moi-même j’en ai reçu.

Vous avez fait un poste de remerciement sur votre page Facebook où vous donnez même le montant reçu…
A chaque fois que l’Etat accomplit une action en direction de mon activité littéraire, je n’hésite jamais à le remercier à haute et intelligible voix. Depuis trois ans par exemple, quand je suis invité en dehors du pays dans une manifestation littéraire où le Sénégal est le pays à l’honneur, j’en informe le ministre de tutelle avant de demander au président de la République Macky Sall ou à son ministre des Trans­ports Oumar Youm la prise en charge de mon billet d’avion. J’ai toujours eu satisfaction. Toute­fois, cela ne m’empêche jamais de dire mon opinion sur la marche du pays, sans complaisance, à chaque fois que je le juge opportun. C’est rare de voir quelqu’un dire publiquement le montant de la somme reçue dans ses remerciements en direction de l’Etat.

Il paraît que des écrivains ont reçu beaucoup plus. Comment expliquez-vous un tel déséquilibre ?
Aminata Sophie Dièye disait qu’il ne faut pas s’acharner sur l’écrin en faisant tomber le trésor. Dans ce cas de figure, le trésor, ce n’est pas le montant de la somme d’argent reçu, c’est plutôt le beau geste de l’Etat qui est à saluer. Nous sommes dans un pays où la gestion clanique et nébuleuse n’épargne aucun secteur d’activités. La chaîne de transmission est souvent grippée par des schémas concoctés pour justifier des forfaits savamment orchestrés de manière à les présenter comme légaux. Le président de la République a du pain sur la planche avec tous ces esprits très brillants en matière de recherche du gain facile. J’avais cherché à connaître leur logique, pour mon information, par déformation puisque je suis auteur de romans policiers. Le directeur du Livre et de la lecture m’a servi comme explication alambiquée, par la sous-commission sous sa coordination, un argument que je juge fallacieux, de «reconnaissance par les pairs» pour procéder à une catégorisation des écrivains. De l’arnaque intellectuelle qui ne dit pas son nom. En effet, on ne peut pas être juge et partie. L’unique baromètre sérieux de l’écrivain, c’est son lectorat.  Ce lectorat transcende le temps et traverse l’espace, vu que le livre détient son destin propre. Je lui avais servi cette réplique : Je ne discute pas la notion de «reconnaissance par les pairs» qui, à mon avis, n’est pas un baromètre sérieux dans le domaine qui nous concerne, surtout au Sénégal où ces «pairs» dont on fait allusion ne sont le plus souvent que des écrivains et leurs bras armés organisés en lobbies pour bonifier leurs inconditionnels et ignorer royalement ceux qui décident d’accomplir leur mission d’écrivain, avec engagement et honnêteté, loin d’un suivisme dégradant nuisible à une production littéraire innovante et de qualité…

Vous ne vous reconnaissez donc pas dans cet argumentaire ? 
Pas du tout. J’ai dit au directeur du Livre et de la lecture : Je vous concède votre mode de classification qui n’existe, au risque de me tromper, qu’au Sénégal et, pour des raisons nébuleuses… Veuillez à l’avenir m’enlever de votre registre. Il ne m’a pas convaincu. C’est mon droit de demander, désormais, qu’on ignore mon existence en tant qu’écrivain. Cela n’influencera en rien la bonne marche de mon travail au Sénégal et dans le reste du monde. Je n’accorde aucune crédibilité à ces «pairs». Je préfère mes paires de chaussettes à ces «pairs» dont il fait allusion avec une grande déférence. Pourtant, il existe dans ce pays d’éminents écrivains sérieux, honnêtes et très ouverts d’esprit. Malheureusement, parce qu’ils rassemblent ces qualités, ils ne sont mêlés à rien.

Comment faire pour redresser la barre dans le domaine qui vous concerne ?
Il faut laisser à ceux qui courent après l’argent frauduleux le soin de le faire et encourager ceux qui sont dans la création littéraire à toujours rechercher l‘excellence dans leur travail. Le livre s’affranchit des frontières et des continents, pour paraphraser Ilé Axé du Brésil qui disait que la musique s’affranchit des frontières et des continents. C’est tonton Doudou Ndiaye Rose qui me l’avait cité un jour, alors que je rédigeais sa biographie en 2005.  Le milieu du livre au Sénégal est miné par des courtiers atypiques, solidement présents et qui savent défendre leurs intérêts insolites, sans être trop regardants sur les voies et moyens pour arriver à leur fin et assouvir la faim de leur panse, véritable tonneau de Danaïdes. Relisez l’article du journaliste écrivain, ancien ministre de la Culture et actuel ministre porte-parole de la présidence de la République, paru récemment dans Xalima.com, sur la situation du Fonds d’appui à l’édition. Il nous parle de cinquantaine et de soixantaine de millions remis à des éditeurs sans que ces derniers ne produisent un seul exemplaire de livre. C’est horrible ! Cela mérite un audit sérieux de la part des instances habilitées à le faire au nom de la gestion sobre et vertueuse dont parle ce régime. Encore une fois, le Président Macky Sall a véritablement du pain sur la planche. Quand l’Etat dégage un budget assez élevé pour booster l’édition, il doit aussi mettre en place les mécanismes qui garantissent son utilisation transparente et équitable en faveur du livre et de tous les acteurs de la chaîne du livre, à commencer par les écrivains qui écrivent et publient. Si l’Etat ne le fait pas, c’est comme s’il accordait, à dessein, ce fonds comme un gâteau chocolaté à un groupuscule d’écrivains-éditeurs, au comportement inquiétant, au détriment d’un véritable appui à une bonne politique du livre et de la lecture. Aucun Etat n’a le droit d’enrichir illicitement, avec les deniers publics, une quelconque oligarchie.  D’ailleurs j’ai saisi un éminent journaliste d’investigation de ce pays et un défenseur chevronné de la gestion transparente de nos deniers publics sur cette affaire soulevée par l’ancien ministre Abdou Latif Coulibaly et qu’on a tendance à vouloir ranger aux oubliettes. On oublie que c’est un ancien ministre de la Culture et actuel ministre porte-parole de la présidence de la République qui fait cette révélation renversante. Je crois avoir mieux compris ce déséquilibre dans le traitement de ce Fonds Covid-19 alloué au secteur des arts et de la culture. Ailleurs aussi, le brouhaha existe. Le Covid-19, on dirait qu’il est venu dans ce monde pour rééquilibrer beaucoup de choses. Dommage qu’on ne retienne que son caractère mortel que nous déplorons tous. Beaucoup de masques sont en train de tomber ici et dans le reste du monde. Je n’aime pas l’injustice et malheureusement, elle devient de plus en plus la règle partout. Les acteurs culturels peuvent se battre pour le principe d’équité dans le traitement de ce Fonds Covid-19. Cependant, qu‘ils n’oublient pas l’essentiel.
Votre prochaine publication ?
Ma prochaine publication est un polar intitulé Banquet des grands bandits, inchallah.

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