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Depuis deux ans, Ouaga Film Lab permet à des projets de films de jeunes réalisateurs du continent d’exister. Près de 20 projets ont déjà bénéficié de cet incubateur qui dispense sessions de coaching et de mise en relation avec des partenaires. En marge des Rencontres de coproduction qui se tiennent à Saint-Louis, Alex Moussa Sawadogo partage ici sa vision du cinéma africain et des leviers à activer pour favoriser une plus large diffusion des films.

Qu’est-ce qui vous avait amené à mettre en place le Ouaga Film Lab ?
Depuis que je travaille dans le cinéma, je me suis intéressé aux jeunes qui en sont à leur premier ou deuxième film. Je pense que c’est le moment le plus difficile pour aborder une carrière internationale. J’ai travaillé un certain moment pour le festival de Locarno, le laboratoire Open Doors. Et quand j’ai arrêté mon travail là-bas, j’avais une très bonne expérience en la matière, parce que je m’occupais de la section Afrique. Avec tous les projets qui arrivaient à Open Doors et qui n’arrivaient pas à être retenus, vu les contraintes organisationnelles et budgétaires de Open Doors, je me suis dit qu’il y avait de la matière. Et puis, j’ai observé aussi comment ça se passe sur le plan international. Et pour un jeune réalisateur, de premier ou de deuxième film surtout, ce n’est pas facile d’aborder une carrière internationale, d’avoir une co-production assez consistante du moment qu’il n’est pas passé par un laboratoire ou une résidence. Au­jourd’hui, la plupart des grands films, même les films internationaux qui arrivent dans les festivals comme Berlin, Locarno, Venise, sont des films qui sont passés par des laboratoires. Donc pour ces jeunes réalisateurs qui ont du mal à s’inscrire dans ces grands laboratoires avec les contraintes budgétaires et les questions de visa qui se posent, je me suis dit que je vais essayer d’adapter un laboratoire sur le continent africain. Un laboratoire pas copié-collé sur ce qui se passe en Europe, mais adapté à nos réalités africaines. Avec mon collectif Génération films, nous avons mis en place le Ouaga Film Lab.

Et qu’est-ce que vous apportez à ces réalisateurs ?
Le Ouaga Film Lab, c’est tout simplement un incubateur où on essaie de permettre à ces jeunes porteurs de projet, de pouvoir rendre leurs dossiers assez compétitifs pour pouvoir affronter les grands laboratoires. On fait un appel à projets et on retient 10 projets, l’auteur et son producteur, qui viennent à Ouaga. Mais avant même de venir, ils sont en contact avec des mentors qui sont des réalisateurs ou des producteurs africains qui ont déjà eu une carrière internationale reconnue et qui coachent ces porteurs de projets deux semaines avant. Et dès qu’ils arrivent à Ouaga, ils ont un atelier en écriture de fiction ou de documentaire et les producteurs ont aussi leur atelier. Ils peuvent aussi rencontrer des représentants de laboratoires comme Sud Ecriture en Tunisie, comme le Moulin d’Andée en France, comme la Télé Grand Nord au Canada, comme le Fidadoc au Maroc. Et c’est pendant qu’ils sont dans les ateliers qu’on essaie de voir comment ces personnes peuvent intégrer de manière directe les résidences. Et après, ils font une formation en pitch pour arriver en très peu de temps, à présenter leur projet soit à des partenaires financiers, soit à des responsables de laboratoire. Et à la fin des 10 jours, on remet des prix. Mais ce sont des prix en nature, qui consistent en des bourses de formation qui leur permettent d’être dans des ateliers de formation en production en Europe comme le Eav, qui est un des grands réseaux de producteurs en Europe. Ils ont des bourses qui les envoient dans des résidences comme le Moulin d’Andée ou à la Réunion.

Mais le fait qu’il faille nécessairement passer par une résidence ou un labo, ne formate pas les films ?
Il y a des gens qui ont du talent et des capacités pour faire leur film sans passer par des résidences. Mais en même temps, il n’y a pas de formatage. On fait des ateliers avec des formateurs. Il y a plusieurs personnes autour et ils reçoivent des conseils. Après, c’est au réalisateur de choisir l’angle sur lequel il veut travailler. On lui donne plusieurs informations, mais c’est au porteur de projet de choisir son angle. Ensuite, au Ouaga film Lab, il n’y a pas que ces ateliers. Nous les mettons beaucoup en relation avec des producteurs, des laboratoires, des personnes qui sont capables de financer leurs films. Parce que, même si tu passes ton temps chez toi ou dans des résidences à écrire ton projet, à un certain moment, il faut le faire financer. Le souci, c’est que tu peux prendre plusieurs années pour écrire ton film, mais il faut le faire financer. Ça facilite aussi cette forme de coproduction. Nos Etats, depuis quelques années, essaient de mettre en place des organismes de financement de films, mais cela reste carrément insuffisant. Les coproductions ou les financements, ce n’est pas seulement de pouvoir faire le film, mais aussi de lui donner un caractère international. A partir du moment où il est coproduit par l’étranger, il est dans l’obligation de te trouver un distributeur au nord ou de présenter ce film dans des salles de cinéma à l’étranger.

Et donc, vous avez aussi estimé nécessaire de mettre en place le Ouaga Producer Lab. Y a-t-il un problème au niveau de la production ?
C’est l’un des grands problèmes. Personnellement, je pense qu’on a passé plusieurs années à former des réalisateurs compétents, des techniciens compétents, mais c’est le problème des producteurs qui est là. On a des réalisateurs compétents, on a des techniciens compétents sur quasiment tous les plans. Mais on a quasi omis, oublié ou négligé de former des producteurs. Il faut professionnaliser le métier, en fait. Le créateur, il a besoin de temps pour se concentrer sur la création. Il faut que le producteur qui l’accompagne dans la formulation du projet, trouve aussi les mécanismes, les canaux aussi bien nationaux qu’internationaux pour financer le film. Ce qui permettra au réalisateur de se concentrer sur son film et de ne pas être à la fois réalisateur et producteur. Ce qui n’est pas toujours évident.

Et après cette étape de formation des producteurs, qu’allez-vous mettre en place ?
Déjà, il faut arriver à consolider ce Ouaga Film Lab. Ça fait deux ans que nous existons. Et depuis les deux premières éditions, on a des retours positifs aussi bien des participants, des partenaires que des invités. Et il faut arriver à le consolider parce c’est vrai qu’il y a le nom Ouaga, mais ce n’est pas juste pour Ouaga. C’est toute l’Afrique qui en a besoin. Actuellement, nous nous concentrons sur l’Afrique de l’Ouest mais nous avons l’intention de l’ouvrir à toute l’Afrique. Je pense que ce sont ces initiatives, en plus de ce qui existe déjà, qui vont permettre au cinéma africain de s’éclore. Nous apportons juste notre contribution et on n’a pas l’intention de changer ce qui est là. Nous sommes juste une pièce manquante dans toutes ces initiatives. Il faut arriver à le consolider et les projets viendront.

Ce qu’on voit aussi, c’est qu’il y a toute une partie de la chaine de fabrication du film, la post-production par exemple, que l’on est obligé de faire dans les pays du Nord, faute d’infrastructures. Et il y a des gens qui pensent que les pays africains doivent faire leurs propres films. Est-ce que ce n’est pas aussi un maillon à redéfinir ?
C’est vrai qu’il faut que chaque pays fasse son film. Mais le cinéma est une industrie et même en Europe, c’est difficile d’avoir un film 100% français ou allemand. Il y a des coproductions franco-allemandes, germano-polonaises, chinoises ou danoises. Moi je pense que c’est juste la forme de collaboration avec le coproducteur du Nord en fait. Du moment que le coproducteur apporte sa vision dans le film, c’est au créateur de pouvoir mettre des limites. C’est le caractère du réalisateur qui va jouer. Moi je m’inscris en faux contre les productions 100% nationales. Un cinéma burkinabè oui. Mais ils ont besoin aussi d’être vus ailleurs. On ne peut pas revendiquer des cinémas plus nationaux qu’internationaux. Même les Européens ne le font plus.

Et là, vous pensez que des initiatives comme Africadoc et Ouaga Film Lab peuvent se reproduire sur le continent pour construire une sorte de maillage ?
Oui, ils doivent se répéter, mais aussi se compléter. Il ne faut pas reprendre la même chose, ça ne sert à rien. Surtout que de telles initiatives coûtent beaucoup d’argent pour l’organisation. Il faut des initiatives qui s’imbriquent et se complètent. Sur le continent, il y a des jeunes réalisateurs qui montent mais en même temps, il ne faut pas copier ce qui existe déjà. Il faut travailler en synergie, il faut se compléter. L’organisation de­man­de beaucoup d’argent et généralement, on va tous dans les mêmes guichets de financement. Se compléter permet aux organisateurs de souffler un peu, d’avoir plus de partenaires et aussi de profiter de tout. Chaque initiative sur le continent a son identité.

Après deux ans, y a-t-il un projet pour lequel vous êtes particulièrement fier ?
On a eu 20 projets et ils sont tous dans des résidences. On a deux qui sont déjà en post-prod. C’est très rapide, en fait. Et moi, tous les projets me plaisent. Mon seul grand rêve, celui de Génération Film, c’est que tous ces projets se réalisent et ramènent des grands prix sur le continent. S’ils en ramènent, ce ne sera pas dédié à Ouaga Film Lab ou au Burkina. Mais à toute l’Afrique. C’est ça aussi le combat de notre génération, de pouvoir donner la possibilité à ces jeunes d’éclore. J’ai eu la chance d’avoir une autre expérience, n’étant ni réalisateur ni producteur. J’ai cette compétence dans la direction artistique et de pouvoir ramener des partenaires. Je les mets au profit de mes jeunes frères.

Vous l’avez dit plus tantôt, le cinéma est une industrie. Mais y a-t-il suffisamment de moyens de diffusion sur le continent ? Au Burkina, vous avez cette chance d’avoir encore des salles mais ailleurs, le secteur est complètement en déliquescence 
Les possibilités de diffusion existent, mais il faut les organiser. Aujourd’hui, il y a combien de chaines de télévision sur le continent ? La Tnt arrive, des salles de cinéma s’ouvrent, c’est bien. Il y a aussi cette forme de diffusion qui n’est ni salle ni festival et qui existe sur internet. Mais il va falloir qu’il y ait une conscience nationale. Si ces pays, qui partagent la même langue, arrivaient à avoir des chaines communes ou à se partager ces contenus télévisuels et cinématographiques, ils y gagneront et les téléspectateurs aussi pourraient plus facilement regarder des programmes locaux. Il faut juste une organisation interne. On en a besoin. Si ca marche en Chine, pourquoi ça ne marcherait pas en Afrique ?

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