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De passage au Sénégal avec une équipe de collaborateurs pour présenter le modèle de production des agropoles qui est soutenu et appuyé par le Bureau opérationnel de suivi du Pse (Bos), M. Dato Sri Idris Jala, entrepreneur malaisien, a animé des ateliers qui lancent le processus d’agropoles. Entre deux ateliers, il a pris le temps de nous expliquer son concept de développement déjà testé en Malaisie.

Voudriez-vous bien nous expliquer les raisons de votre présence au Sénégal ?
Pemandu associate que je dirige est une entreprise privée de consultance qui travaille pour différents Etats. A l’origine, nous étions une entité gouvernementale qui a été mise en place en 2009, sous le nom de Pemandu. Nous étions la structure de distribution qui a assisté le gouvernement de Malaisie dans son programme de transformation. Ainsi, après 7 ans de mise en œuvre, nous avons pensé que c’était maintenant le moment de passer la main. Et au mois de mars de l’année dernière, nous avons décidé de céder nos activités aux ministères et à leurs agences départementales. Nous sommes maintenant une entreprise privée.
Ainsi, en quinze ans, mon équipe et moi avons accompli beaucoup de choses pour plusieurs gouvernements. Le Séné­gal est quasiment le dernier. Nous avons travaillé avec le Sultanat d’Oman, le Nigeria, la Tanzanie, l’Etat du Maharash­tra en Inde, l’Afrique du Sud, la Russie, ainsi que le Botswana. Et le travail que nous avons accompli est tellement gratifiant, parce qu’il permet de voir comment on permet à différents pays de faire progresser leur population. Et nous considérons que c’est un privilège pour mon équipe et moi de travailler avec le Bos (Bureau opérationnel de suivi du Pse) dans la mise en œuvre des agropoles.

Voudriez-vous bien vous étendre un peu sur le travail que vous faites avec le Bos ?
En 2016, Ibrahima Wade et moi avons signé à Kuala Lumpur un Protocole d’accord (MoU en anglais), pour sceller notre volonté de réaliser les agropoles. Nous avons identifié les agropoles comme étant des projets-pilotes, et au cours des trois semaines écoulées, nous avons rassemblé les plus importants acteurs du secteur privé intéressés aux agropoles, avec les acteurs principaux du gouvernement, et les avons fait travailler à plein temps dans un laboratoire. Et en seulement 3 semaines, nous avons accompli un progrès considérable.
Au cours de cette période, le secteur privé a identifié environ 18 projets à mettre en place pour les agropoles, pour un investissement de 100 millions d’euros (environ 665 millions de Cfa). Le site d’implantation est déjà trouvé et le Conseil municipal a accepté de donner les terres, et nous pensons que ces projets vont pouvoir générer 8 000 emplois. Tout cela est un bon démarrage. Et pour les 3 prochaines semaines, nous allons voir en détail les différentes étapes pour réaliser ces projets. Nous avions discuté avec le secteur bancaire et tous les responsables de banque se sont engagés à apporter leur soutien pour permettre au secteur privé de mettre en œuvre ce projet. Le ministre du Pse était également présent et lui aussi était vraiment enthousiasmé par ce que nous venions de faire. Il s’est engagé pour qu’à la fin de cette session on puisse faire une présentation publique des résultats que l’on a obtenus, afin que les gens se rendent compte de ce que l’on veut faire dans les agropoles.
Il semblerait qu’au niveau des hautes sphères du gouvernement, on discute sur l’idée de créer un agropole pour le nord, et un autre pour le centre du pays. Si cela se fait, c’est un moyen de faire de ces structures de catalyseurs de développement.

De manière concrète, qu’est-ce qui devrait être produit dans ces agropoles ?
L’orientation actuelle des agropoles est de faire de la transformation agricole. On se focalise essentiellement sur deux produits, l’anacarde et la mangue. Ces deux fruits peuvent devenir de qualité mondiale. Je peux vous garantir que les mangues du Sénégal, ainsi que celles d’Ethiopie, sont véritablement parmi les meilleures du monde. Nous avons des mangues en Malaisie, mais les vôtres sont absolument de classe mondiale. Elles sont grosses, douces, pleines de jus et d’arôme, et il n’y a aucun doute dans ma tête que si on les produits comme il faut, elles deviendront imbattables.
Permettez-moi de vous raconter une histoire sur la Malaisie. En 1970, 49% de la population vivaient dans la pauvreté. Selon les dernières statistiques confirmées par la Banque mondiale, la pauvreté en Malaisie est tombée en-dessous de 0,4% de la population. Et l’une des choses les plus importantes pour atteindre ce niveau d’éradication de la pauvreté, en dehors de l’éducation et de la santé, c’est l’accent mis sur l’agriculture. Nous nous sommes focalisés sur deux produits agricoles, le palmier à huile et l’hévéa. Nous en avons planté en très grande quantité, au point que ces deux plantes ont couvert 20% de la superficie du pays. Cela a permis de sortir le monde rural de la pauvreté. Ce que vous entamez au Sénégal est une bonne démarche. Commencer par des projets pilotes qui, s’ils s’avèrent réussis, pourraient s’étendre sur une grande partie du territoire. C’est l’extension qui permet de combattre la pauvreté avec efficacité.

Comment votre projet pourrait-il s’intégrer dans le Pse qui est le plan majeur du développement économique du Sénégal ?
Le Pse inclut déjà, à l’origine, le concept d’agropoles. En fait, par mon travail dans plusieurs pays, je remarque que beaucoup de pays ont d’excellents plans, mais le problème se trouve dans la mise en œuvre. Donc, ce que nous faisons ici, c’est introduire un processus de 8 étapes qui améliore la mise en œuvre du Plan. La première étape était d’obtenir que les plus hautes autorités de l’Etat, y compris le Président et le Premier ministre, tombent d’accord sur les priorités, et parmi elles, il y a les agropoles. Le second point, une fois que l’on est d’accord sur les priorités, on organise des ateliers comme celui que j’ai expliqué. Vous mettez ensemble toutes les parties prenantes, elles discutent ensemble. Personne ne travaille de son côté, et les idées s’entrechoquent. Il s’agit ici de 6 semaines de discussions intenses, à temps complet. La troisième étape est une journée portes ouvertes. Il s’agit de présenter les idées et recommandations issues de l’atelier au public, afin de gagner le soutien de tout le monde, car si le gouvernement ne parvient pas à obtenir l’adhésion du public à ses idées, les choses seront très difficiles. La quatrième étape consistera à produire un document public qui mettra noir sur blanc les engagements du gouvernement, ce qu’il entend faire avec ces 18 projets, combien d’emplois il compte générer, avec quels acteurs du secteur privé, qu’est-ce que ces derniers comptent investir et quand… bref, tous les détails du projet. Au point 5, au début de chaque année, nous allons assigner des indicateurs d’objectifs de performances à tous les ministères-clés et agences con­cernées pour que tous sachent ce qu’ils sont censés réaliser, y compris le secteur privé. Le 6ème point concerne la mise en œuvre. Chaque jour, chaque semaine, vous tenez à jour un tableau de bord, et vous supervisez les progrès réalisés, les problèmes rencontrés et les objectifs restants. Au point 7, à la fin de l’année, les résultats doivent être validés de manière externe par un cabinet comme, dans notre cas en Malaisie, par le cabinet Price waterhouse cooper (Pwc). Ainsi, si on avait dit que tel nombre d’emplois devaient être créés, ils vont aller sur le terrain constater si les emplois l’ont réellement été. Si tel privé devait investir tant d’argent, le cabinet doit attester qu’il a été vraiment investi. Et au point 8, nous publions un rapport annuel qui évalue les scores des ministères, des agences, etc.
De mon point de vue, ce processus en 8 points entraîne une manière de travailler vraiment transformationnelle. Il permet de s’assurer que le Pse est réellement mis en œuvre et cesse
d’être juste un plan.

Où en êtes-vous avec ce projet ?
Nous venons de finir l’étape numéro 1, et sommes en voie de faire la seconde étape. Le ministre du Pse a annoncé aux médias qu’ils vont bientôt passer à la troisième étape. Je trouve cela très encourageant.

Allez-vous être partie prenante pour le suivi du processus ?
Oui, mon équipe et moi aurons le privilège de travailler en concert avec le Bos et le gouvernement pour faire avancer le processus.
Vous avez parlé de la volonté des banquiers pour financer ce plan.
Comment cela va-t-il se passer de manière pratique ? Com­ment se fera la relation entre le public et le privé ?
Voilà comment les choses vont se passer. Actuellement, vous avez une grande quantité de mangues au Sénégal, ainsi que de fortes quantités de noix de cajou. Mais la grande partie de ces produits ne sont pas transformés et pas évalués, ce qui fait que le pays n’en tire pas de valeur. Maintenant, au sein des agropoles, nous avons trouvé un moyen de collecter tous ces produits depuis leurs lieux de production, les amener au centre de tri. Une fois les prix des différents produits connus, peut alors commencer le processus de transformation. Une fois cela fait, on les présente dans un bon package pour les vendre, soit à l’intérieur du pays ou à l’extérieur. Et puisqu’il y a eu valeur ajoutée par la transformation, les revenus des producteurs aussi vont augmenter, et ils pourront recruter plus de personnel. Dans notre esprit, si ce processus est bien mené, c’est une bonne manière de mettre à profit ce que vous possédez déjà.
Une fois cela réalisé, il s’agira de voir comment vous pouvez faire pour planter encore plus, parce que vous avez encore beaucoup de terres disponibles. En Malaisie, quand nous nous sommes rendu compte que les noix de palme et l’hévéa était bons pour nous, nous avons identifié les terres disponibles pour planter plus et avons ainsi commencé. Dans votre cas, pour moi, cela est un projet pilote, et quand il fonctionne bien, vous essayez de lui faire passer une étape supérieure. Cela vous permet de croître et devenir encore plus grand. En Malaisie actuellement, nous avons planté les palmiers sur 4,5 millions d’ha de terres. Et pour l’hévéa, nous avons planté 1,5 million d’ha de terres. Cela fait 6 millions d’ha de terres. Vous vous rendez compte de cette superficie ? C’est 31% de la superficie du Sénégal. Et c’est 20% de nos terres, en Malaisie. C’est énorme ! C’est ce que j’entends par devenir grand. Nous sommes le deuxième exportateur mondial d’huile de palme. Pour la petite histoire, le premier palmier à huile que nous avons eu en Malaisie nous avait été offert par le Nigeria. Et cela, bien des années avant. Et il avait été offert comme un arbre ornemental. Personne n’en connaissait la valeur. Mais nous avons pu faire de grandes choses avec. C’est en partant de rien que nous avons pu créer une industrie de pneumatique, de palmier à huile et ses dérivés. Vous rendez-vous compte que la plupart des crèmes et sucreries que l’on consomme en Malaisie sont à base d’huile de palme. Vous pouvez faire la même chose avec la mangue si vous commencez les agropoles. Déjà, rien que maintenant, vous pourrez déjà produire du vinaigre à partir de ces mangues. Sans parler de bien d’autres dérivés. Mais tout le monde doit être associé. La communauté des affaires, les banques. Pour répondre à votre question, c’est un projet privé, mais qui aura besoin d’une adhésion de l’Etat pour pouvoir voir le jour. Le gouvernement fournit la terre pour les agropoles, il met en place une fiscalité incitative pour tous les produits et encourage le privé à investir. Cela est une période très excitante pour le Sénégal.

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