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Il y a eu Tanor, Jacques Diouf et Dansokho.
Confessons-le, ces récents moments de l’année en cours ne nous auront pas été cléments. Un cycle éprouvant qui renoue avec l’idée que l’histoire est décidément tragique. Trois grandes figures tutélaires avec des cheminements différents, des identités spécifiques et qui, malgré cette dissemblance, avaient en commun d’être missionnées pour servir la République et ses valeurs.
Une responsabilité qu’ils ont assumée avec passion et talent, avec courage et dévouement, chacun d’eux, dans des circonstances déterminées où la gravité n’était jamais absente. J’ai en mémoire nombre de ces rendez-vous où se jouait le destin de notre Peuple et où seul le recours aux vertus de la vision, de la sagesse, du sens de la perspective historique nous auront préservés des basculements chaotiques et de la tentation aventuriste.
Au-delà de l’imperfection humaine, tous trois s’étaient résolument inscrits dans un rapport de continuité avec le riche passé de notre pays.
Tous trois nous laissent en héritage le meilleur de ce qu’ils pouvaient donner aux générations présentes et futures. Devant ces vies qui s’éclipsent, notre émotion est vive et notre chagrin immense. S’il en est ainsi, c’est que j’avais tissé des liens de proximité, de complicité et d’amitié avec tous les trois, à l’image de ce que les historiens de l’art appellent une palette, c’est-à-dire cette riche variété de couleurs que seule la singularité d’un regard unit. Une proximité en humanité qui nous aura marqué et qui déjà nous manque.
Ils étaient, l’un comme les deux autres, doués pour le sacerdoce, pour la célébration de l’Etat et le culte qui lui est dû, pour le combat, pour les libertés démocratiques et politiques, pour l’émancipation du monde agricole à l’échelle planétaire.
A l’image impassible du Sphinx, ordonnateur du rituel d’Etat qu’incarnait Tanor, répondait en écho l’exemplaire générosité révolutionnaire de Amath Dansokho, porteur de progrès social et démocratique et celle concomitante de Jacques Diouf qui porta, à un niveau d’incarnation inégalé, le rêve d’émancipation du monde agricole et de son refus de la fatalité, du sous-développement. Faire reculer les frontières de l’insécurité alimentaire, contribuer à sa résorption ont été le combat obsessionnel majeur de Jacques Diouf, mon très cher cousin, en raison même des conséquences désastreuses de ce fléau sur la stabilité, la viabilité des sociétés humaines.
Son combat contre la faim dans le monde, c’était pour lui, je le crois, un combat contre l’indifférence, contre la banalisation d’un drame auquel l’on avait fini par s’habituer pour le rendre ordinaire et même invisible. L’histoire lui saura gré d’avoir été l’une des grandes consciences de ce siècle à avoir alerté sur les risques, à l’échelle mondiale, qui pouvaient résulter de l’application de schémas ultralibéraux d’exploitation de la terre sur la base de motivations matérialistes au détriment des référentiels éthiques. Il croyait, à raison, que nous disposions, sur cette terre, de suffisamment de moyens financiers, de technologies efficaces, de ressources naturelles et humaines pour éliminer définitivement la faim dans le monde.
Intarissable sur le sujet, rien de crucial pour notre avenir commun n’échappait à sa réflexion, qu’il s’agisse du rôle du secteur privé, de son implication et de ses investissements dans le secteur agricole et alimentaire, ou des obligations qui devraient être les siennes, pour mettre un terme à l’inégalité des échanges
Nul n’oubliera son «initiative de lutte contre la flambée des prix des denrées alimentaires» et l’impact d’une telle demande dans les choix de politique commerciale des grandes et moyennes puissances économiques du monde. Il était véritablement un citoyen du monde, curieux de tout, furieusement concerné par l’avenir de notre planète et consterné par la récurrence des drames qui s’y jouent, dans le silence coupable de nos responsabilités éludées. Il était aussi, malgré tout, comme il aimait à me le confier dans nos conversations à bâtons rompus, un «optimiste structurel». Je garde de lui cette présence toujours attentive à l’autre et surtout cette capacité à entrer en empathie avec les plus faibles d’entre nous. Il était un antidote au pessimisme.
En définitive, j’ai envie de postuler l’existence d’une sorte de grâce lumineuse qui irriguait mes trois amis disparus, comme une trace qui leur survivra pour longtemps. Me voilà soudain en train de penser à Nietzsche qui fait du terme médical d’idiosyncrasie une idée philosophique majeure. Elle lui permet de dire que chacun obéit à un tempérament contre lequel il ne peut pas lutter et que la grande liberté, c’est d’accepter, voire de vouloir et d’aimer ce qu’on ne peut éviter. C’est une version moderne du stoïcisme à laquelle je souscris.
J’ai, chevillé dans mon tréfonds, une certitude qui est devenue au fil des ans une sorte de fil d’Ariane qui ordonne ma vie depuis toujours. Je crois en effet que derrière la singularité des aventures humaines, plurielles et différenciées, il y a des lignes de convergence fondamentales qui transcendent le formalisme partisan. Par des chemins différents, ils ont aimé le Sénégal. C’est là où s’opère la jonction avec l’humanisme senghorien, une pensée optimiste qui considère l’homme comme une valeur référentielle suprême. Cela seul importe. Cela seul fait sens.
Il a fallu qu’ils prennent congé de nous pour voir ces trois destins entrer en résonnance posthume. Quelle formidable leçon !

Mamadou Diagna NDIAYE

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