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Située dans la partie Est de la presqu’île du Cap-Vert, la baie de Hann s’étend sur 15 km. Elle va de la pointe de Bel-Air au Cap des Biches et couvre une population d’environ 500 mille habitants. La portion de Hann, qui s’étend sur 3 km, connaît depuis 3 à 4 décennies une pollution qui perdure. Les habitants de Hann-Yarakh respirent chaque jour cette odeur nauséabonde que dégage la baie et côtoient des avalanches d’immondices. L’image n’est pas celle d’une carte postale : dégradation de la mer, rareté des ressources halieutiques, maladie, vie précaire, les riverains souffrent de la pollution de cette baie qu’ils caressent et agressent.

A Hann-Plage, la mer n’est pas agitée. Les petites vagues se forment et se frottent à intervalle régulier à la berge, sans faire du bruit. Imperturbable, une petite colonie de hérons se dispute les maigres poissons qui s’assèchent sur la plage. Non loin, juste derrière le quai de pêche du quartier Hann-Plage, les pêcheurs du village se livrent à leurs activités quotidiennes. Sous un soleil de plomb, les vendeuses sont à l’affût et hèlent les potentiels acheteurs. Au même endroit, d’autres jeunes hommes sont assis et devisent. Ils attendent calmement le retour de la prochaine pirogue partie en mer. Face à eux se dresse une trentaine de pirogues. Une partie sur la terre ferme et l’autre dans l’eau, ces pirogues donnent une allure pittoresque à cette section de la baie de Hann, partagée entre pêcheurs, pirogues, hérons et une poignée d’enfants qui se baignent dans ces eaux polluées, sans se soucier du tas d’ordures qui meuble la plage et tout près du canal qui déverse à flot des eaux usées. Ces enfants ignorent tout des envies de vomi qu’un non habitué aura de respirer l’odeur des ordures au contact de l’eau de mer, et du danger que représentent ces eaux polluées de la baie de Hann. La baignade, pourtant interdite depuis que des études ont montré que la qualité des eaux est très critique tant au niveau sanitaire qu’écologique, n’arrête pas les riverains de cette plage. D’autres personnes, comme Modou Ndiaye, poursuivent leur baignade un peu plus loin du quai. Pour eux, la mer est moins polluée à cet endroit et ils profitent d’ailleurs du week-end pour laver leurs moutons. Le jeune homme, âgé d’environ 20 ans, a le corps ruisselant d’eau. Son torse nu dévoile les petites taches blanches qu’il a au niveau du cou. Sa maison située à 50 mètres lui permet de fréquenter cette plage comme il l’entend. Il garde un œil sur le petit troupeau de moutons qu’ils lavent à tour de rôle, lui et son ami. «Nous venons les week-ends pour laver nos moutons à la mer. Nous n’y voyons aucun danger. Ça ne nous pose pas de problème. La mer est proche», confie-t-il. En parcourant la plage de Hann, c’est le même décor qui prévaut partout. Hann-Plage, Hann-Pêcheur, Hann-Ferraille, Hann-Montagne, partout la mer est polluée et remplie d’ordures, les égouts déversent partout leurs eaux usées en mer. En marchant sur cette plage, on fait d’étonnantes rencontres. Parfois, on tombe sur une fosse donnant directement sur la mer, l’eau creusant sur son passage un sillon, ou formant simplement un mince filet pour rejoindre la mer. Il arrive de voir des femmes, portant d’énormes bassines d’eaux domestiques, les déverser à la mer. Cette dernière où, partout, des enfants et parfois même des adultes se baignent. Partout, mais pas tout le monde !

La sagesse des patriarches
Contrairement au jeune Modou Ndiaye, chez les Diop précisément, on évite tout contact avec les eaux contaminées de la baie. Cela, depuis qu’il y a eu une sensibilisation sur les dangers qu’elle représente. Agé de 65 ans, Maguette Diop est le patriarche de la maison des Diop qui se trouve au quartier Hann-Ferraille, face à la mer. L’instituteur, aujourd’hui retraité, vit dans ce quartier depuis sa naissance et se remémore le temps où la baie n’était pas encore polluée, il y a 40 ou 50 ans : «Jusque vers les années 1984, la baie de Hann était l’une des plus belles du monde. On disait même qu’elle était l’une des plus belles baies après celle de Rio de Janeiro. Les Européens qui étaient dans la capitale venaient passer leurs mois de loisir sur la baie. La plage était très propre, le sable fin et blanc et les eaux poissonneuses. On y trouvait toutes les espèces de poisson», raconte-t-il. Nostalgique, le vieux Diop note que la baie était à l’époque son aire de jeu de prédilection, ainsi que celui de tous les jeunes d’ailleurs. «On passait de très longues journées à nous baigner, à pêcher et on gagnait beaucoup d’argent. Après les séances de pêche, les habitants étaient très heureux. Quand l’arc-en-ciel décrivait un cercle et que les oiseaux volaient dans le ciel, c’était un spectacle féérique. Parfois, on assistait même à des processions de dauphins. Extraordinaire ! On était toujours sur la plage avec de jeunes Français en train de faire du thé à moins de 3 mètres de la mer. Il arrivait que l’eau caresse nos pieds et ça ne nous dérangeait pas. La baie était propre», souligne-t-il.
Elimane Sy, un autre notable du quartier, confirme les propos de Maguette Diop. Venu pile au moment où son ami racontait la baie avant sa pollution, le fils de Yoro Sy, ancien délégué de quartier de Hann-Ferraille et petit-fils de Ndiaga Sy (le fondateur du village), replonge dans le passé : «Il y a un endroit qu’on appelait la Guinguette. C’est là où se trouve l’actuel quai de pêche et Keur Henry Bassinet. C’était des endroits que l’on fréquentait.» Pêcheur et fils de pêcheur, Elimane Sy se souvient surtout qu’à l’époque, il n’avait pas besoin de faire une centaine de mètres sur l’eau pour jeter son filet. «On attrapait les poissons en quantité et des variétés que l’on n’arrive plus à voir : des mulets, des carpes blanches, des pélagiques… des poissons que nous n’arrivons plus à trouver maintenant. C’est certainement lié à la pollution, soit ils sont morts soit ils ont pris le large…» Aujourd’hui, ces riverains de Hann éprouvent une grande honte à voir l’état de leur plage. «La plage n’est plus fréquentable. Seuls les chiens et les chats s’y promènent. Quand nous recevons des amis, nous ne pouvons pas les y amener pour se promener.» L’état actuel de la baie laisse mal croire qu’elle figurait parmi les plus belles du monde et que c’est celle-là même que le naturaliste anglais, Adanson, décrivait en 1745 avec émerveillement. Tellement le visage qu’elle montre aujourd’hui est si différent de celui qu’elle présentait il y a quelques décennies.

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