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Il y a quelques jours, Dakar vibrait au rythme des danses africaines. Pour la dixième édition du Festival Kaay fecc, l’association du même nom a concocté un rendez-vous exceptionnel qui a vu la participation de danseurs de renom qui ont dispensé leurs savoirs aux jeunes dans le cadre des Master class qui ont émaillé le festival. Ce rendez-vous était également l’occasion d’évoquer avec la présidente, Mme Gacirah Diagne, les défis qui se posent aux danseurs, notamment en matière de formation.

Quelle est l’importance de cette dixième édition du Festival Kaay fecc ?
Cette dixième édition est assez symbolique pour nous parce qu’elle se veut une avec des compagnies africaines ou issues de la diaspora. C’est aussi une façon de montrer qu’il y a des choses qui se passent en Afrique dans la danse. Pour nous, c’est un art qui nourrit son homme, qui doit être vu, diffusé d’abord au Sénégal et en Afrique. Donc, c’est vraiment aider toute cette création qui existe, qui a parfois du mal à exister justement et offrir un cadre professionnel pour aider à vulgariser les valeurs et les messages que ces artistes veulent partager.

Quelles sont les compagnies invitées à ce festival ?
Les compagnies invitées étaient la Côte d’ivoire, le Rwanda, le Gabon, mais on n’a pu avoir que le Gabon qui a trouvé les moyens financiers de se prendre en charge. La Côte d’Ivoire et le Rwanda, malheureusement, ce sera pour une autre fois. Il y avait également le Burkina Faso qu’on avait ciblé avec le chorégraphe Serge Aimé Coulibaly et sa nouvelle pièce qui s’appelle Kirina et qui parle justement de l’épopée de Soundiata Keïta. Mais là aussi, malheureusement, c’est une très grosse production et on n’a pas eu les moyens. Il faut qu’on se donne les moyens de faire en sorte que ces créations arrivent à tourner au Sénégal, en Afrique et dans le monde. C’est important. La danse est souvent perçue comme quelque chose de futile, de vulgaire parfois. Mais nous, on est là pour dire que nous sommes des artistes et nous avons des choses à dire, aussi bien qu’un musicien, qu’un écrivain et n’importe qui, qui fait son art avec amour, passion et sérieux.

Les autorités ne vous ont pas aidés pour faire venir ces grandes compagnies invitées ?
Les autorités se sont impliquées dans le processus. On a reçu une subvention du Fonds des cultures urbaines (Fdcu) parce qu’on a un petit focus hip-hop. Elles nous aident, mais elles ne peuvent pas tout faire. Il faudrait que d’autres partenaires se mettent en place, d’autres sponsors et mécènes.

Cette année, le festival a rendu hommage à Cheikh Anta Diop. Pourquoi ?
Cheikh Anta Diop, c’est un grand homme, un nationaliste qui a toujours défendu l’Afrique. C’est un scientifique, un intellectuel et il a toujours voulu rectifier l’image que les gens avaient de l’Afrique. Il a dit : «Armez-vous de science !» Nous sommes entre guillemets des scientifiques et notre science, c’est la danse, c’est le corps, c’est l’esprit. C’est montrer et démontrer à travers le corps et par le corps comment on prend l’espace, comment on utilise le temps, comment on transmet des valeurs, les danses traditionnelles, les nouvelles formes de danse avec le hip-hop, les danses urbaines, les danses contemporaines. Donc, c’est une façon de lui dire, il y a toute une génération qui est là pour montrer une image positive de l’Afrique, développer l’Afrique à travers ce que l’on sait faire, la danse et la chorégraphie. Cheikh Anta a aussi dit que les cultures doivent se rencontrer, échanger et c’est ça qui va faire de ce monde un monde meilleur.

Quels vont être les temps forts du festival ?
Pour nous, ce qui est important, ce sont les masters class. Même si c’est très rapide, on a cinq masters class. Sur la danse traditionnelle du Congo, celles traditionnelles du Sénégal, la danse contemporaine. Et sur scène, il s’agira de montrer cette nouvelle création qui commence à émerger dans le hip-hop qui est souvent vu dans un format compétition, pour gagner des prix. Mais là, c’est montrer comment ces jeunes commencent à s’orienter vers la création, ce qui est une autre source de revenus, une autre façon de s’exprimer.

Vous parlez souvent de faire en sorte que les jeunes danseurs vivent de leur art. Est-ce une question qui vous importe beaucoup ?
Biens sur. Quand on décide de faire quelque chose, il faut le faire bien. Et pour cela, il faut commencer par se former. Au Sénégal, on a des cadres pour ça. On a l’Ecole nationale des arts (Ena) qui d’ailleurs peine paradoxalement à avoir des élèves dans le curriculum pour la danse. Ce qui n’est pas normal. On a l’Ecole des sables qui vit une situation financière assez difficile et qui est peut-être sur le point de fermer, ce qu’on n’espère pas. Il y a aussi des choses plus informelles comme le Centre culturel Blaise Senghor. Quand vous venez ici les après-midi, vous ne verrez que ça. Dans tous les espaces, des danseurs. C’est important pour nous de former, de responsabiliser ces jeunes danseurs pour qu’ils le fassent de manière normale, c’est-à-dire passer par la formation, être révélé, être accompagné, être financé, bref, c’est un secteur certes artistique, mais économique aussi et qui contribue au Pib. Si on a de bons danseurs, on a des infrastructures pour les montrer, on attire du monde et on crée des mouvements.

Dans un pays où la danse est si populaire, comment expliquer que l’Ecole des arts peine à recruter ?
Je pense qu’il y a plusieurs choses. Tout d’abord, il y a la perception du métier de la danse et de ses difficultés. Il faut aussi voir comment rendre le programme de danse plus visible, proposer un contenu plus attractif pour les jeunes danseurs. Il y a plusieurs pistes de réflexion, mais le plus important aussi c’est de donner à l’école les moyens financiers de réaliser ses ambitions.

Justement, est-ce qu’il y a des scènes pour montrer toutes ces créations chorégraphiques ?
Il y a des festivals. A part le nôtre, il y a le festival à Dalifort organisé par Ousmane Sène. Il y a des jeunes dans les régions qui organisent aussi des festivals, à Saint-Louis, le Duo solo. Il y a aussi tous les festivals de danse traditionnelle qui ne sont pas aussi vulgarisés et connus, mais qui existent.

En dix ans, quelles sont les étapes que vous avez franchies à Kaay fecc ?
L’association a été créé en 2001 par des professionnels de la danse et c’était d’abord le Centre culturel Blaise Senghor qui, quelques années plus tard, nous a donné un bureau. Et cela nous a aidés à nous stabiliser et à faire de la recherche de financements, à offrir des espaces de diffusion, de promotion, de faire venir des jeunes des régions ou de déplacer des intervenants vers les autres régions du pays pour que Dakar ne soit pas le centre de tout. Il y a du talent partout. Après 20 ans d’existence, on est toujours confronté à des problèmes de financement, de perception aussi. Quand on entend Kaay fecc, les gens sourient. Mais derrière, Kaay fecc c’est une invitation à la danse, à la réflexion, à l’engagement, à la responsabilité, au développement, parce qu’on n’est pas là seulement pour divertir.

Est-ce facile d’être danseur au Sénégal ?
Oui et non. Certains s’en sortent, d’autres moins. Mais avec la détermination, la persévérance, le travail, la patience et l’effort, on finit par y arriver.

Et comment arrivez-vous à dépasser le regard de la société sur la danse ?
En travaillant et en produisant des œuvres qui forcent le respect. En restant nous-mêmes, parce qu’il faut aussi s’ancrer dans nos traditions. Mais aussi en nous ouvrant au monde comme l’a dit Cheikh Anta Diop parce qu’on a nos valeurs à transmettre.

Quel regard le spécialiste de la danse que vous êtes jette sur la danse, surtout sur ces jeunes dont les formes de danse choquent parfois le public par leur côté efféminé ou vulgaire ?
Nous ne sommes pas là pour juger. Nous sommes là pour dire voilà la danse que nous faisons. Nous laissons la responsabilité au public, aux gens qui regardent de décider et d’apprécier. Je pense que chacun a le droit de s’exprimer. Mais j’invite les jeunes à aller vers les anciens et vers leur tradition. Je les invite à s’interroger sur l’origine de ces danses qu’ils sont en train de faire et quels valeurs on leur donne et comment à partir de là on la transforme pour faire des choses que nos petits frères ou nos petites sœurs peuvent nous regarder faire en restant fiers de nous. Et si on fait quelque chose et que les autres commencent à nous dire que ce n’est pas la meilleure façon de le faire, il faut être assez intelligent pour écouter les bons conseils.

Est-ce que vous allez vers ces jeunes pour les aider à évoluer, à se former ?
Nos formations sont ouvertes si un jeune souhaite se professionnaliser. Il faut aussi qu’ils viennent vers nous et le festival est une plateforme qui permet de découvrir d’autres façons de faire, d’être. Pour le «battle» national que nous organisons dans la danse hip-hop, on est allé à Tamba, Kolda, Louga, Thiès. Le Festival Kaay fecc, si on avait les moyens, on allait le délocaliser aussi.

Au niveau international, est-ce que la danse africaine est appréciée ?
Elle est très appréciée. Les gens vont dans les stages, ils apprennent les traditions. Et parfois, ils reviennent pour montrer ce qu’ils savent faire et le font des fois même mieux que nous. Mais il faut continuer à la montrer. Dans bien des domaines, l’Afrique est mal considérée et c’est à travers notre culture que nous pouvons rectifier cela.

L’Ecole des sables a des problèmes financiers, votre festival également. Est-ce qu’il y a une vraie politique de promotion de la danse au Sénégal ?
En tout cas, nous, notre façon de contribuer à cette politique culturelle, c’est de nous battre pour que Kaay fecc existe.

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