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Elle a manifesté place de la Bastille, mardi dernier. Face à la prolongation de la fermeture des salles et des lieux culturels décidée par le gouvernement, le monde de la culture et du spectacle s’est en effet réveillé. Et a organisé cette action, une vingtaine de manifestations à Paris et partout en France, le jour où les musées, théâtres, salles de spectacle devaient rouvrir. Carine Rolland a été nommée fin juillet par Anne Hidalgo adjointe à la maire de Paris en charge de la Culture et de la ville du quart d’heure. Très remontée sur le confinement prolongé, l’adjointe à la Culture à la mairie de Paris, Carine Rolland, prend la parole.

Pourquoi vous vous êtes rendue à la manifestation ?
Je me suis rendue à cette manifestation avec mon équipe pour être aux côtés des acteurs culturels le jour qui aurait dû être celui de la réouverture des lieux de culture, réouverture dont ils ont été privés. Symbolique­ment, il s’agit de montrer qu’il est temps de désembastiller la culture. Nous trouvons ce refus qui leur est opposé à la fois choquant et problématique. C’est choquant parce que d’autres activités sont autorisées, alors que tous les efforts sanitaires ont été faits dans les salles de cinéma, de spectacle et les musées, et qu’ils ne peuvent pas être tenus responsables de cette «nouvelle vague» puisqu’ils étaient d’ailleurs fermés. Cette décision est donc profondément inégalitaire vis-à-vis du monde culturel, dont les pratiques sont d’une dangerosité moindre par rapport à d’autres pratiques qui, elles, sont tolérées. C’est problématique, car on a l’impression d’une conception de la culture pour le moins étrange.

C’est-à-dire ?
On nous oppose l’argument suivant : si on ouvre ces lieux, de nouveaux flux se créeraient et rendraient la situation dangereuse. Comme si les gens qui allaient à des spectacles ou des musées étaient d’autres personnes que ceux qui se déplacent pour aller faire leurs courses ou pour travailler. Mais ce sont les mêmes. Cela ne fera pas de gens en plus par rapport aux foules que l’on croise dans les transports en commun. Cet argument des nouveaux flux n’est donc pas recevable, à moins de considérer que les gens qui fréquentent des lieux culturels ne font pas leurs courses, ou ne vont pas travailler…

Alors comment expli­quez-vous leur décision ? Ils auraient une autre approche de la culture ?
Je ne me l’explique pas. Je sens bien le désarroi de Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, dont on sait qu’elle a poussé dans le sens d’une réouverture, mais on sait aussi que l’arbitrage n’a pas été fait en ce sens. Je n’ai pas d’explication rationnelle, mais je serais très preneuse d’une discussion.

Que répondez-vous à ceux qui vous accuseraient de minimiser la gravité de la crise sanitaire ?
Que nous prenons évidemment en considération l’importance de la crise. Et que cet argument n’est pas recevable quand on voit tous les efforts qui ont été faits pour limiter les risques de propagation du virus : protocoles d’accueil adaptés, pré-réservations pour gérer les flux de visiteurs, distanciation à l’intérieur des salles, gel hydro-alcoolique, fermeture des lieux de restauration aux entractes, avancée des horaires… Tous les efforts ont été faits. Et puis si l’on parle de crise sanitaire, parlons-en : la survie d’un être humain implique aussi sa bonne santé mentale. Ce sont les Belges qui ont utilisé l’expression quand ils ont décidé de ne pas fermer les librairies, car ils considéraient que les livres contribuaient à la santé mentale. C’est vrai de l‘ensemble de ce que la culture propose à la société, à commencer par une certaine idée de ce qu’est la démocratie. Or nous constatons que bien des aménagements ont été faits en direction du travail, ou des dépenses dans la consommation directe, et pas en direction de la culture. Si l’on se place sur ce terrain-là, nous pourrions aussi rappeler que, économiquement, la culture apporte plus au Pib que bien des pans de l’industrie française. Elle fait vivre une diversité immense de personnes, aux métiers très différents. Il ne s’agit pas seulement d’élévation esthétique… C’est un tissu économique, social, et ce qui se détisse culturellement est très difficile à retisser. Le gouvernement dit qu’il n’y aura pas d’oubliés ? Il va falloir être très vigilant. Les lieux qui dépendent des collectivités locales, par exemple, ne font pas partie du plan de soutien, comme le 104 ou tous les musées de Paris Musées, du Petit Palais à la Maison de Victor Hugo… Si l’Etat peut s’endetter, une collectivité locale ne le peut pas, du moins sur le fonctionnement de ses établissements. A l’échelle d’une municipalité, voyez-vous, non seulement on pense que la culture n’est pas moins essentielle que d’autres activités humaines, mais on le sait.
Lyon fait de la résistance : contestant le bien-fondé du maintien sous cloche des lieux culturels, les élus de la métropole préparent la réouverture, pour ce week-end, de deux musées. Allez-vous faire pareil ?
Non, car on s’inscrirait dans l’illégalité. Nous préférons agir aux côtés des artistes et de tous les métiers de la culture et essayer d’obtenir que nous puissions discuter. Mais non, la culture mérite mieux que des images problématiques avec les Forces de l’ordre. Ou d’apparaître comme une victime. Il y va d’une conception du rôle des institutions que Anne Hidalgo respecte par-dessus tout. Elle a même accepté de payer une amende pour non-respect de la parité : elle a nommé trop de femmes dans les administrations…
Le Point

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