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C’est en passe de devenir le jeu favori des Sénégalais sur les réseaux sociaux, les articles de presse, les prises de parole, publiques ou privées. Ils sont les juges les plus durs avec eux-mêmes. La critique nationale est devenue la monnaie d’échange la plus courante. Faites l’expérience, tendez un micro à n’importe quel quidam, accordez-lui un carré dans un journal, un blog, un profil Twitter ou Facebook, un groupe WhatsApp, demandez-lui de citer l’origine des problèmes dans la société, qu’il s’empressera d’accuser la mentalité, le manque d’honneur des politiques, l’indiscipline, l’hypocrisie, la perte des valeurs… S’il est plus bavard ou plus vindicatif, il fustigera la corruption, l’intrusion des religieux dans la vie politique ou l’inverse. S’il est un poil radical, il essentialisera le tout en reprenant à son compte la chanson les Imbéciles de Alpha Blondy : «Les ennemis de l’Afrique ce sont les Africains», fredonnera-t-il, totalement dépité. Toute une série de formules, digérées par le langage populaire, attestent de cette dépréciation, résumée par la plus en vogue, confessée sur un ton mi- badin, mi- résigné : Sénégal du dem.
Témoin de tout ce grand dérangement, l’on se dit, presqu’optimiste, qu’il est en train de se jouer quelque chose de salutaire. Assiste-t-on à la naissance d’un mouvement ? Les conditions d’émergence d’un débat ? Une conscience citoyenne plus forte ? Une lucidité subite ? L’audace de l’introspection, enfin ? Le courage d’une rébellion contre la structure qui produit ses problèmes ? L’on rêve. L’on se laisse submerger par cette euphorie d’être un acteur de la transformation, mais l’on se réveille brutalement : l’illusion était belle, mais elle n’était qu’illusion. Voilà bien des années que cela dure. Que le citoyen-juge plante ses banderilles sur la bête nationale sans effet ! Les palabres anciennes ont été remplacées par les vecteurs modernes de communication. Avec leur capacité à accélérer les messages, à démocratiser les infos, à faire de chacun un potentiel créateur d’info, les technologies modernes ont simplement décuplé et rendu plus visibles des choses qui ont toujours existé. Le grand justicier «cérémonie du thé» est devenu le justicier Facebook, il peut même dégainer les deux casquettes, mais il reste le même qui critique son pays dans la banale évidence d’un devoir, duquel il ne tire aucune résolution véritable et cohérente.
Une question se pose dès lors : quelle est la part de sincérité de ces critiques ? Ou peut-être, pour être plus précis, doit-on reformuler la question : cette critique est-elle suivie d’effets ? S’enracine-t-elle dans la conviction ? Est-elle vécue comme un principe, honneur ? Pour résumer, l’émetteur de la critique est-il sûr de ne pas être le propagateur de ce qu’il dénonce ? Répondre, trancher sur ces questions, serait à coup sûr non seulement impossible, mais aussi et surtout peu souhaitable. Qui serions-nous pour juger de la sincérité d’un vœu, d’une valeur émise ? C’est pourquoi il est important de désaxer la question. Ne pas sonder les cœurs et les reins, mais observer les agissements ! Radiographier ce que les individus font sera toujours la meilleure manière de se rapprocher d’une vérité, meilleure que prendre pour argent comptant ce qu’ils disent ou taisent. Et sur ce registre, ce qu’on observe n’est pas reluisant. La critique, industrialisée par les réseaux sociaux, est devenue un gadget, un moyen de briller en société, une manière de vendre en vitrine sans frais, sans risques, sa marchandise sentimentale ou principielle. Dans les flots de messages, dans ce train de l’indignation qui passe, chacun accroche sa colère. Ainsi, le train évanescent s’en va disparaître, chassé par l’autre actualité qui le suivra et qui produira la même chose.
L’illusion de courage et de vertu est démultipliée sur les réseaux sociaux. Ce sont des espaces où les individus donnent le meilleur d’eux-mêmes. Ils se maquillent, se toilettent, coupent ce qui dépasse. Dans cette compétition du paraître où le mimétisme est une condition de gloire pour ceux qui se nourrissent de la validation et de l’amour des autres, le terrain devient subitement celui d’un mensonge et d’une thérapie collective, où l’illusion d’être dans sa vérité crée une hyperactivité. Mais quand tombent les masquent, c’est-à-dire à la fin de la représentation, dans sa solitude dernière, le naturel revient au galop. Le juge de l’instant de lumière devient l’accusé de l’ombre. Cette contradiction invivable rend ainsi la critique nulle, vidée de sa substance. Elle n’est plus que le cri vide. L’origine d’un tel écartèlement est plus profond, plus ancien, plus indéboulonnable qu’on ne le croit, parce que ce que les Sénégalais identifient et chérissent comme le cœur de leurs valeurs les plus importantes se trouve être bien souvent le siège de leurs tares les plus lourdes. Voilà sans doute pourquoi je me suis toujours instinctivement méfié des mots comme «hypocrisie», «mentalité à changer» parce que c’était des facilités langagières, d’ailleurs applicables à tous les pays, mais surtout qu’elles ne rendent pas comptent de l’immensité du chantier de transformation et d’assainissement des valeurs qu’il faudrait.
Prosaïquement, on pourrait presque dire que les Sénégalais ont de la tendresse pour leurs défauts. Comme des amants tumultueux, ils les fustigent pour mieux les garder. L’absence presque totale de notion de responsabilité individuelle, la disqualification de la liberté de conscience produisent cette société de «surga» où l’impossibilité d’attaquer la racine sans renier une part de soi, produisent ces critiques qui s’attaquent aux faits divers, mais pas à leur générateur. La responsabilité individuelle suppose une liberté plus grande. Elle n’est pas un élément à part, car le partiel appelle le total. Le conservatisme des élites qui ne font pas de l’université un laboratoire, mais un bain-marie de conservations des équilibres actuels, l’inanité politique, l’acceptation de la tutelle religieuse sans adhésion au sens autre que le mimétisme créent donc les conditions où tout le monde, conscient de sa part de responsabilité, critique tout le monde. La cacophonie constante de cette parole facile dans la dénonciation est une épaisse fumée pour masquer des carences plus graves, car à l’évidence, le problème est plus profond, plus sérieux, plus grave.
Il débouche d’ailleurs sur un aspect de la question longtemps éludé par commodité, les fractures sociales dans la société entre les pauvres, majorité populaire et les riches, minorité numérique, mais majorité symbolique des pouvoirs. Les premiers sont pris dans la nasse des mœurs, les seconds, mieux lotis, maintiennent l’équilibre par le prêche, la critique simple, l’illusion de montrer le chemin du salut. Un inventaire définitif de la critique montre que ceux qui la portent ne sont pas les plus à plaindre. C’est déjà en soi l’imposture originelle. Le poisson pourrit par la tête, c’est connu, il est comme la société sénégalaise. Les réseaux sociaux restent la pépinière, la filiation de cette élite qui hurle dans le vide pour ne pas entendre le cri des ventres vides.

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