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«Tout récit est nécessairement mensonger par son incapacité fondamentale de restituer toute la réalité du vécu». Gilles Perrault
Les années ont passé, mais la commémoration de l’anniversaire du Manifeste du Pai, paru le 15 septembre 1957 à Thiès, par les soins du Cnp 50ème le 15 septembre 2018 à la Maison de la Culture Douta Seck, continue de susciter en moi une émotion considérable.
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer la naissance, le développement et la mort du Pai dans un article publié dans le n° 975 du samedi 13 septembre 2014 du journal Enquête notamment. C’est donc dans le même état d’esprit que je renouvelle mon propos dans un mode plus intimiste, puisque je retrace brièvement mon itinéraire personnel dans le mouvement.
Parce que la création du Pai fut un moment historique dans la vie de nos pays. Pour la première fois dans l’Afrique noire sous domination française, un parti politique pose clairement l’indépendance nationale comme mot d’ordre principal. Le préambule du Manifeste ne disait-il pas : «A l’heure historique de Bandong et de la désintégration du système colonial de l’impérialisme, à l’heure où la confusion politique submerge l’Afrique noire sous domination française, notre devoir d’Africains nous oblige à porter devant les masses de notre pays le problème de l’indépendance et de la transformation socialiste de notre économie.»
Le Président Senghor, député français à l’époque, croyait se moquer en déclarant au Parlement français «vous les Européens vous avez les fusées intercontinentales balistiques, nous, nous avons au Sénégal un parti intercontinental». En effet, dès sa naissance quelques jours après le Manifeste, le Pai essaima au Sénégal bien sûr, mais aussi au Soudan français (actuel Mali) en Haute-Volta (actuel Burkina Faso) en Oubangui Chari (actuel Centrafrique) au Niger et même en France.
Pour en revenir à mon propos, je dirai que mon père étant mort prématurément, je fus élevé par mon grand-père maternel Abdoul Salam Kane. Abdoul Salam Kane était le descendant de Almamy Abdoul qui, en compagnie de Souleymane Bal, avait opéré une révolution islamique au Fouta Toro qui avait balayé la dynastie séculaire des Déniankés qui ont régné plus de deux cent ans dans le pays. Faut-il rappeler puisqu’aussi bien c’est le thème principal notre journée de commémoration que c’est Almamy Abdoul qui avait institué le régime foncier du Fouta en vigueur jusqu’à la mise en œuvre de la loi restée en vigueur jusqu’à la mise en œuvre de la loi sur le domaine national.
Abdoul Salam était chef de la province du Damga dont la capitale était Kanel, chef-lieu de l’actuel département du même nom. C’est dire que dans la nuit noire que fut la colonisation pour l’immense majorité de notre population, notre famille était relativement privilégiée.
C’est pourquoi d’ailleurs Asak (de son vrai nom Abdoul Salam Kane) mon cousin et homonyme m’a très souvent demandé la raison de mon engagement politique contre la colonisation dont la fin serait la fin des privilèges.
Il est vrai qu’il est difficile de savoir pourquoi un homme au cours de sa vie prend comme l’enfant de la fable tel chemin plutôt que tel autre. Dieu seul le sait, comme dirait l’autre.
Je pense toutefois que mon engagement politique était probablement dû à un livre et à un homme.
Le livre c’est Ma vie et mes prisons de Nehru, pourfendeur de l’impérialisme britannique aux Indes. J’avais trouvé ce livre par hasard dans le grenier servant de bibliothèque à mon grand-père, féru de lecture moderne pour un homme de son temps.
L’homme c’est Bakhao Seck, futur grand leader syndicaliste. A l’époque, Bakhao qui servait au service de santé de Matam était également secrétaire général de la section locale de la Cgt. Il était considéré à Matam comme un héros pour avoir défié le commandant du cercle, un certain Jean Meusy, qui avait interdit à la population d’emprunter pendant sa promenade habituelle le pont qui protégeait la ville de Matam contre les crues du Fleuve Sénégal.
La tête déjà bourrée de considérations politiques, je m’embarquais dans le Bou El Mogdad pour Saint-Louis, où j’étais admis au lycée Faidherbe. Dans ce lycée venait aussi d’arriver Amath Dansokho, auquel devait me lier une amitié indéfectible. Amath et moi nous adhérâmes ensemble au Pai dès sa création, sous l’influence de Ly Tidiane Baïdy, signataire du Manifeste du parti, de Jean Sao, de René Traoré, de Wade Mawade et de Madické Wade. Parallèlement à nos activités politiques, nous étions aussi à la tête de toutes les grèves du lycée, dont l’une devait revêtir le caractère quasi-insurrectionnel des grèves scolaires d’aujourd’hui. Les élèves grévistes, dont nous étions Amath et moi, furent chassés du lycée et se réfugièrent à Nguet-Ndar, dont les populations, connues pour leur hostilité aux autorités de toute nature, nous ramenèrent manu militari, c’était le cas de le dire, au lycée, armées de sagaies et même d’armes à feu. Heureusement pour nous, tout rentrera dans l’ordre grâce à l’intervention décisive auprès du gouverneur de la colonie de Ibrahima Seydou Ndaw, surnommé «l’avocat en caftan».
Ayant réussi sans à-coup au Baccalauréat en 1958, Amath et moi nous intégrâmes l’université de Dakar l’année même où elle devenait la 18ème université française.
Installée dans ses locaux à Fann, en remplacement de l’Institut des hautes études de Dakar (Ihed) qui, lui, n’avait ni locaux ni corps professoral propres. Sur place existait déjà une cellule du Pai animée principalement par les Sénégalais Sy Ahmeth Kowry, Babacar Diop, Pathé Diagne, Samba Ndiaye, de retour de France où il fut pendant quelque temps un des dirigeants de la Feanf (Fédération des étudiants d’Afrique noire en en France), les Guinéens Diallo Sirandou, Konaté Seydou Ba, Almamy Fofana, pendu par Sékou Touré sous le pont de Conakry, les Soudanais Ibrahima Ly, les Nigériens Laya Diouldé, Sadou Galadina, Adamou Salifou, les Dahoméens Dalotti Dagan, Dominique Sogbassi, Ifede Ogouma, les Voltaïques Gérard Ouédraogo, Adama Touré.
En considération du nombre des étudiants groupés dans les corporations et les associations territoriales sous le sigle Ugeao (Union générale des étudiants d’Afrique occidentale) la cellule du Pai minoritaire se réunissait soit à Fann, soit le plus souvent chez le doyen Falilou Thiam à la Cité des Fonctionnaires, qui malgré son âge et sa situation relativement avancée dans l’Administration coloniale, était de tous les combats.
Par son dynamisme et son engagement, la cellule Pai, en dépit de sa minorité soulignée plus haut, faisait quasiment la pluie et le beau temps, si bien qu’il faisait bon chic bon genre de se réclamer du Pai. La cellule du Pai était si puissante que nous réussîmes rapidement à «défenestrer» Daouda Sow, membre actif du pouvoir en place, de la présidence de l’Ugeao, pour le faire remplacer par Ibrahima Koné dit Gadot, un étudiant ivoirien. Gadot n’était pas membre du parti, mais il épousait la plupart de nos idées. Un compagnon de route en quelque sorte. Certains autres partisans du pouvoir en place étaient à la tête des associations territoriales.
C’est ainsi que je fus élu vice-président de l’Union générale des étudiants sénégalais (Uges) chargé des questions sociales et culturelles et responsable en particulier du paiement des bourses qui étaient payées rubis sur ongle. Parmi ceux que j’ai appelés les proches du pouvoir, je me dois honnêtement de rendre hommage à Moustapha Niasse, resté très fidèle à ses amitiés estudiantines, même s’il ne partageait pas leur opinion. A preuve, c’est Moustapha Niasse qui, aux dires mêmes de l’intéressé, a aidé Amath Dansokho de sortir du Sénégal après la dissolution du Pai. Comme quoi les amitiés contractées à l’école ou au régiment sont les plus solides.
Les étudiants du Pai participaient aux conférences organisées la plupart du temps à la Maison des jeunes, devenue aujourd’hui le Mausolée du marabout Seydou Nourou Tall. Ces conférences, animées le plus souvent par Mahjmouth, secrétaire général du parti, portaient notamment sur la veillée funèbre consacrée à Ruben Um Nyobé, leader de l’Upc (Union des populations du Cameroun) assassiné en septembre 1958 par l’Armée française, le grand bond en avant de la Chine populaire, le Kouchisme de Dubois, les démêlés entre le maréchal Tito et l’Urss.
Pendant les jours fériés ou sans classe, je fréquentais souvent avec Amath Dansokho la librairie du parti qui a beaucoup contribué à l’expansion de la littérature marxiste. Ma fréquentation à cette librairie était favorisée par le fait que j’allais souvent au 108 Rue de Bayeux, où logeait la famille de la vieille Sophie Diouf, une amie de ma famille qui me servait de correspondant à Dakar.
A la librairie trônait comme de juste le doyen Soumaré, un vieux baroudeur qui pratiquait une méfiance viscérale contre ceux qu’il appelait dédaigneusement «les intellectuels», ce qu’on ne pouvait raisonnablement lui reprocher, lorsqu’on considère le parcours politique sinueux de certains d’entre eux.
Par contre, je n’assisterai pas à la réception houleuse réservée au Général De Gaulle venu à Dakar en août 1958 pour défendre sa Constitution, car j’étais en vacances à Kanel. Ce qui ne sera pas le cas lors de son second séjour en 1959 au Sénégal où il devait présider le Conseil exécutif de la communauté, une occasion où beaucoup de manifestants du parti furent arrêtés. En 1960, je fus désigné par le parti pour le représenter en compagnie de Magatte Ndoye aux élections municipales de l’année 1960 à Rufisque, dans le bureau présidé par Maurice Guèye, un ponte du parti au pouvoir. Très tôt nous fûmes expulsés pour des motifs à tout le moins douteux, malgré la résistance de Magatte Ndoye, un ancien d’Indochine.
A cause de mes nombreuses fréquentations à la librairie du parti, j’échappais par miracle à une arrestation, car quelque temps après mon départ, la police procédera à l’arrestation de Babacar Niang, Hamath Ba, Zanifay, un Centrafricain membre du Comité central et même samba Diop, un troubadour toucouleur, ami de Mamadou Dia qui, passant par-là par hasard, était entré pour serrer la main à Hamath Ba.
En 1964, pendant les vacances auprès d’un de mes frères aînés à Tambacounda, j’ai eu avec Amadou Sy, gérant de la Cfao de la ville et militant du parti, à animer à la Chambre de commerce des conférences autour de «Aur» (Africanisation des cadres, unité référendum) un mot d’ordre du Pai. Une activité qui a failli nous valoir un lynchage en règle de la part d’un baron du parti au pouvoir, n’eut été l’intervention de mon frère, procureur de la République à Tamba.
La dernière rencontre statutaire du Pai à laquelle je participais fut la conférence territoriale à l’école Sadji Abdoulaye dont j’ai oublié la date précise, mais où je me rappelle très clairement qu’à travers les débats ponctués par des exclusions et d’accusations de traitrise fut même confusément pour moi le chant de cygne du parti.
Quoi qu’il en soit, mon long passage au Pai m’a permis de me faire des amis Mbagne Faly Diouf, Babacar Sy Balewa, Lamine Diouf Docker, victimes du régime de Mamadou Dia, Waly Ndong, mon ancien élève à l’université populaire Maguette Ndoye, Babacar Niang, Hady Niang, Charles Guèye, Emma Turpin, fervente catholique pourtant dont l’attitude démentait l’athéisme à nous prêté à tort, Samba Ndiaye dit le général Bathie et j’en oublie.

Abdoul Nancy KANE – Ancien responsable de la Cellule du Pai à l’université de Dakar – kaneabdoulnancy@yahoo.fr

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