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Baïdy Agne, président de la Commission d’organisation du Dak’Art.

A distance, mesures barrières obligent, et avant sa rencontre d’hier avec le chef de l’Etat, le président du Conseil national du patronat, M. Baïdy Agne, a accepté de décliner, pour le compte du journal Le Quotidien, la stratégie des entreprises sénégalaises dans la lutte contre le coronavirus.

Le coronavirus a créé une situation sanitaire difficile dans le pays. Mais tout le monde sait que l’économie du pays en souffre également. On a entendu dernièrement l’appel au secours des acteurs du tourisme. A votre connaissance, quels autres secteurs sont les plus affectés ?
Le secteur du «tourisme, hôtellerie, transport aérien» est effectivement le premier touché. Mais il faut aussi pour ce secteur prendre en compte les effets d’entraînement au niveau de leurs fournisseurs de produits et services. Ainsi dans les zones touristiques, une myriade de Tpe d’approvisionnement, notamment en produits alimentaires locaux, est impactée.
Concernant les autres secteurs d’activités impactés, il faut d’abord comprendre que les conséquences du Covid-19 sont progressives. Dans le secteur industriel, il est noté des difficultés d’approvisionnement en intrants et pièces détachées. A l’export, l’agro-industrie et l’horticulture sont concernées. Le secteur du Btp enregistre des retards de paiement de travaux d’infrastructures financés par certains partenaires-pays. La chaîne de transport-manutention-transit portuaire est également affectée par une baisse des flux d’importations. Dans le secteur des services, une réorganisation du travail s’impose et nécessite des investissements en postes de travail supplémentaires pour la protection sanitaire des travailleurs.
D’autres activités vont suivre très rapidement, et le Conseil national du patronat (Cnp) est justement en train de faire l’évaluation auprès de ses entreprises. Ce, d’autant plus que l’Etat d’urgence s’impose au regard de l’évolution de la pandémie.  Nous procéderons au fur et à mesure à l’analyse de l’ensemble des effets d’entraînement sur le secteur productif. Cependant, nous devons tous rester sereins et apporter en toute responsabilité les réponses idoines.
Je tiens à souligner, par ailleurs, cette contribution positive de nos professionnels privés du numérique (Optic) qui mettent actuellement à la disposition de l’Etat, notamment le ministère de la Santé, des solutions digitales appropriées pour la gestion de la crise sanitaire.
Tout cela fait déjà l’objet d’un début de concertation avec le ministre de l’Economie qui a invité toutes les organisations du secteur privé à lui soumettre dans les meilleurs délais un état des lieux de leurs entreprises-membres.

Dans sa dernière adresse à la Nation, le président de la République a annoncé des mesures destinées à soulager l’économie du pays. Les estimez-vous suffisantes ? Qu’est-ce qui devrait être fait en plus ?
Nous devons tous prendre pleinement conscience de l’extrême gravité de la pandémie du Covid 19. Je rappelle qu’aucun pays, aussi développé soit-il, et encore moins les entreprises, quelles que soient leur taille, allant des multinationales aux pme et micro-entreprises, ne sauraient seuls y faire face.
Nous saluons donc toutes les décisions prises par le chef de l’Etat, notamment la création d’un Comité de croissance et de veille économique, la mise en place d’un Fonds de riposte et de solidarité de 1 000 milliards F Cfa et d’une enveloppe de 69 milliards F Cfa pour l’aide alimentaire d’urgence, ainsi que la remise partielle de la dette fiscale constatée au 31 décembre 2019 pour un montant de 200 milliards F Cfa.
Il faut se réjouir aussi de l’intervention de notre Etat auprès de la Bceao. Nous accueillons favorablement les décisions de l’Institution monétaire pour les pays de l’Uemoa, portant sur une première hausse de 340 milliards F Cfa pour le financement de l’économie, le refinancement des banques pour 1 700 entreprises dont les effets n’étaient pas acceptés et à hauteur global de 1 050 milliards F Cfa, l’affectation de 25 milliards F Cfa au Fonds de bonification de la Boad.
Dire que tout cela est suffisant, difficile de le confirmer, car nous ne sommes qu’au début de cette crise à la fois sanitaire, sociale, économique et à très forte incidence financière, aussi bien pour les Etats de l’Uemoa et leurs entreprises.
Regardons les mesures économiques et financières prises par la Banque centrale européenne (Bce) ! Même si nos économies ne sont pas comparables, elle vient de lancer un nouveau dispositif «monnaie hélicoptère» pour l’achat de 750 milliards d’euros d’actifs visant à contenir les impacts négatifs sur le secteur productif européen.
La Bce entend aussi alléger les obligations imposées aux banques en matière de fonds propres, avec une suspension prévue des règles de Bâle 3 afin de faciliter l’octroi de prêts aux entreprises en difficulté.
Il est clair que même si nous devons nous réjouir des premières mesures prises par la Bceao, elles seront insuffisantes sans un assouplissement des règles prudentielles de Bâle pour notre secteur bancaire. C’est indispensable pour un accompagnement de proximité et flexible de nos banques.
Et là, je pense qu’il faudra à nouveau l’intervention de nos chefs d’Etat, dont le Président Macky Sall.
Outre la Bce, au niveau des Etats européens, différents dispositifs sont mis en place. A titre d’exemple, en France, vous avez 45 milliards d’euros pour l’aide d’urgence immédiate aux Pme et Tpe, 300 milliards d’euros de garantie de prêts bancaires, 1 milliard d’euros au titre du fonds de solidarité, sans oublier les mécanismes d’appui aux entreprises de Bpi France.
L’Allemagne a lancé le plus grand plan d’aide aux entreprises de son histoire d’après-guerre, avec des prêts «sans limite» d’une valeur d’au moins 550 milliards d’euros.
Tous ces pays accordent ainsi une priorité majeure à leur secteur productif national. Mieux, ils bénéficient en plus d’un soutien substantiel du Fmi et de la Banque mondiale.
Ainsi, le Fmi a mobilisé un prêt de 1 000 milliards de dollars, en plus d’une disponibilité des ressources de son Fonds fiduciaire d’assistance et de riposte aux catastrophes, ac­cor­dant un allégement im­médiat de leurs dettes. Quant à la Banque mondiale, elle a mobilisé une enveloppe de financement accéléré de 14 milliards de dollars aux entreprises.
Il faut savoir, entre autres, que les Etats-Unis ont lancé un plan de relance massif de 2 000 milliards de dollars destiné à amortir l’impact de la crise sur l’économie américaine.
Nous devrons en conséquence nous pencher très rapidement, nous aussi, sur une batterie de mesures pour nos entreprises impactées et prenant en compte les difficultés de trésorerie immédiate du chômage technique, les retards de paiement ou pertes fournisseurs, les rééchelonnements des dettes bancaires, la prise en charge des taux d’intérêts bancaires induits, le rallongement des délais de paiement des charges sociales et fiscales, l’accompagnement au redéploiement, etc.
J’ai noté cette déclaration commune du Groupe de la Banque mondiale et du Fmi, demandant la suspension du remboursement de la dette des pays pauvres (Ida). C’est un premier pas, mais insuffisant à mon humble avis. La bonne solidarité internationale, c’est l’apport de nouveaux concours financiers aux Fonds de solidarité nationaux et aux entreprises. Ainsi, des appuis sont également attendus d’autres partenaires tels que la Bad, l’Ue, la Bid, l’Usaid.
Si en Europe et dans d’autres régions du monde nous voyons cette rapidité de mobilisation des ressources financières, il est bon que cette crise Covid-19 soit également le moment pour l’Afrique de s’interroger sur la solidarité internationale et des difficultés qu’elle rencontre pour couvrir les besoins de financement de son développement estimés à 200 milliards de dollars par an.

Certaines entreprises envisagent sérieusement de mettre une bonne partie de leurs employés en chômage technique ou permanent. Or en ces temps de crise, cela risquerait de créer des problèmes sociaux difficiles à gérer. Cela pourrait-il être évité ? En quoi faisant ?
Nous avons engagé des échanges avec les centrales syndicales de travailleurs la semaine dernière et ils ont fait montre de grandes responsabilités.
Dans les entreprises impactées, les travailleurs connaissent parfaitement la situation particulièrement difficile qui y prévaut. Le droit du travail indique qu’en cas de crise de cette nature, il y a 7 possibilités dont le chômage technique, la réduction des heures de travail, le travail par roulement, l’anticipation du congé payé, le redéploiement du personnel, le télétravail et le licenciement économique.
Au niveau du Cnp, nous avons laissé chaque employeur apprécier la mesure la plus appropriée à même d’accompagner les travailleurs en ces moments difficiles et à incidence financière soutenable pour l’entreprise, tout en restant dans une perspective de reprise à court terme de l’activité.
Si l’on prend le tourisme, l’hôtellerie et les agences de voyage, vous avez plus de 1 215 entreprises menacées de fermeture. C’est plus de 45 mille emplois directs concernés. La situation est très préoccupante.
Le chômage technique est pour l’instant le moindre mal, dans la mesure où en concertation avec les délégués du personnel, chaque entreprise peut apporter un soutien à ses employés. La mise en congé a un coût financier plus important, car il faut payer les indemnités de départ non programmés en congé. Quant au licenciement économique, aucun employeur ne le souhaite à ce stade.

Le Cnp a, dans un communiqué, demandé la mise en place «d’un Comité de crise Etat-Organisations du secteur privé-Centrales syndicales des travailleurs». Quel pourrait en être le rôle ?
Nous avons, en effet, dès le mercredi 18 mars 2020, au regard de l’évolution de la pandémie dans notre pays, très tôt alerté sur l’urgence de mettre en place un Comité de crise. Et je pense que nous partageons ce besoin avec le chef de l’Etat qui a mis en place un Comité de croissance et de veille économique.
Je pense aussi que ce Comité doit prendre en charge l’examen : des reports d’échéances fiscales pour les entreprises fortement impactées, et même au-delà l’examen de possibilités d’annulation totale ou partielle ; des appuis financiers nécessaires aux entreprises par le Trésor public, la Banque centrale, les Banques et établissements financiers, la Caisse des dépôts et consignations, les partenaires extérieurs ; du traitement particulier à accorder aux chaînes de valeurs à l’exportation et à l’importation ; de la continuité de l’activité économique, le paiement de la dette intérieure à date échue, etc.
Bien entendu, notre grande responsabilité sera d’instaurer un suivi de proximité auprès de nos entreprises pour que des réponses idoines soient apportées par ledit comité.

Vous avez, dans le même document, rappelé le «Devoir de solidarité nationale» qui s’impose à tous en ces moments difficiles. Comment les entreprises nationales et leur représentation nationale pourraient-elles décliner ce devoir ?
Nous avons en effet lancé un appel à la solidarité nationale en invitant nos entreprises à apporter tout concours nécessaire à la gestion de la crise sanitaire. Notre appel s’adresse à toutes les entreprises nationales et étrangères installées au Sénégal.
Elles y répondront. Elles l’ont toujours fait à chaque fois qu’un fléau ou catastrophe majeur touche notre pays. Leurs contributions se font, soit par appui direct financier soit par la fourniture de matériels appropriés et/ou la mise à disposition de moyens logistiques.
Depuis le début de la pandémie, plusieurs entreprises se sont manifestées et d’autres vont suivre. Elles sont en train de s’organiser en conséquence. Il faut savoir que globalement, en cas de crise de cette ampleur, les contributions financières cumulées des entreprises se chiffrent en plusieurs milliards F Cfa. Le Cnp continue à les sensibiliser en interne au-delà de cet appel dont vous parlez.
Et je sais que nos organisations sœurs du secteur privé sont dans la même dynamique.
Il est aussi important que les multinationales et grandes entreprises étrangères, ayant bénéficié de niveaux particulièrement élevés de la commande publique, ainsi que celles ayant une position dominante sectorielle rendent publique le montant de leurs contributions à l’effort de solidarité nationale. Cette pratique doit être généralisée aux privés de tous les pays.
Je dois dire aussi qu’il est souhaitable que l’Etat nous précise les modalités de versement au Fonds de riposte et de solidarité. Actuellement, les entreprises font l’objet de multiples demandes de contribution de plusieurs administrations et structures. Nous souhaitons que ce Fonds soit le guichet unique de réception des contributions financières des entreprises.
Pour finir, retenons que la crise Covid-19 nous invite à bâtir une économie forte, compétitive, et à même de réduire sa dépendance extérieure sous toutes ses formes.

 

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