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On répète souvent, mais avec beaucoup d’affection que le plus grand écrivain juif depuis Franz Kafka est la brésilienne d’origine ukrainienne, Clarice Lispector, l’auteure du fameux La bâtisseur de ruines. Quand je pense qu’à côté il y a le grand écrivain américain Philip Roth avec son sulfureux Portnoy et son complexe, cela donne une idée de ce qu’est le Brésil en littérature. Clarice est surnommée à juste titre, «La princesse de la langue portugaise». Le Brésil est le pays des Mario De Andrade (un écrivain du Sud), Machado de Assis, le Balzac brésilien, mais surtout de José Guimarães Rosa, dont l’écriture est si importante que l’on parle de révolution rosienne, avec son œuvre monumentale intitulée Diadorim.
La littérature brésilienne existe depuis le 16ème siècle, avec une filiation  portugaise représentée par Gregorio de Matos et Antonio Vieira, et un rameau plus local au 19ème siècle. Elle est faite d’une grande production, de grands auteurs, des poètes flamboyants comme Castro Alves, mais surtout Cruz de Souza, «Le Cygne noir», le plus grand poète noir du Brésil, de grands critiques littéraires comme Antonio Candido et des tendances littéraires esthétiques, mais surtout régionales. Au Brésil, les grands écrivains s’identifient selon les postures esthétiques, le courant, le genre, mais surtout la géographie. Il y a les écrivains de la forêt, les écrivains du Nord-est, les écrivains du Sertao (les zones arides), dont les illustres représentants sont Afonso Arinos et Monteiro Lobato.
Ce fut d’abord une littérature d’importation, avec une forte influence européenne, mais elle a rapidement subi le relief stéréoscopique africain du Brésil. Le cosmopolitisme brésilien est d’une lourdeur terrible pour toute culture étrangère. Une écriture qui fait apparaître les dieux africains de la culture Yoruba des esclaves noirs. Le «condoblé», cet exorcisme africain, a quasiment fabriqué un réalisme merveilleux propre à la littérature brésilienne.
C’est vers 1922 à Sao Paulo, avec la naissance du mouvement moderniste, que le pays prendra conscience de sa particularité esthétique et qu’une littérature ayant comme finalité la recherche de l’âme brésilienne va naître. Après Sao Paulo, le Nord-Est va suivre avec le célèbre Gilberto Freyre, qui fonde le mouvement «Région et tradition» ; contre le modernisme, il s’agit pour lui d’enraciner la littérature dans le terroir. C’est en vérité une tendance très ancienne qu’on retrouve dans le vieux romantisme brésilien. C’est dans ce second courant de la littérature brésilienne contemporaine, le courant dit régionaliste, qu’il faut situer Jorge Amado, l’un des plus grands écrivains du 20ème siècle. Mais il a réussi à faire craqueler l’édifice régionaliste, le faire basculer vers une écriture faite de folie  burlesque : Jorge Amado, José Lins De Rego et Graciliano Ramos sont les trois grands écrivains de la nouvelle vague régionaliste et moderniste.
Mais au début, Amado a été tenté par le Naturalisme à la manière de Zola. Il est né dans une vieille famille bourgeoise décadente. Jorge Amado a réussi à faire surgir le Peuple, les mendiants, les ivrognes, les éclopés, dans le roman social brésilien. Ces sous-hommes ne sont plus des personnages du décor, de simples marginaux. Les deux morts de Quinquin la flotte est un hommage à ces nombreux désaxés de la vie. Un hymne pour le Peuple, les marginaux. Pour la première fois, le Peuple va s’exprimer directement en littérature grâce à ce puissant don de sympathie propre à Jorge Amado. Il a transformé le roman en épopée, avec tout ce qu’épopée signifie comme écarts, folie, décalage spatio-temporel, embellissements et fantastique, dont le sommet est la résurrection dansante et joyeuse de Quinquin.
Jorge Amado est né en 1912 à Itabuna, dans une plantation de cacao au sud de l’Etat de Bahia. Il meurt le 6 août 2001 à Salvador, toujours à Bahia, «la ville de tous les saints et de tous les péchés». Il a été élevé au milieu des hommes du Peuple, des nègres et des mulâtres. C’est ainsi qu’il ne s’est jamais coupé du Peuple. C’est auprès de ces pauvres gens qu’il a appris à raconter, à narrer les faits dans la simplicité du Peuple. Amado est un grand conteur, à la manière africaine. Les deux morts de Quinquin la flotte, publié en 1971, en est une preuve vivante. Selon Roger Bastide, auteur de l’une des plus brillantes des préfaces jamais écrites : «Ce sont ces akpalê d’origine africaine, ‘’brésilianisés’’ qui ont appris à Jorge Amado son art inimitable de raconter des histoires.»

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