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Un despote, un autocrate est vaincu par la volonté populaire. Yahya Jammeh, qui a dirigé la Gambie d’une main de fer, vient de perdre le pouvoir à la suite d’une élection présidentielle. Pourtant, l’élection était censée être une simple formalité pour lui permettre de poursuivre son pouvoir. Yahya Jammeh avait pris le soin d’emprisonner ses principaux opposants (Useinu Darboe notamment) ou de les pousser à l’exil. Malheureusement pour lui, il n’avait pas vu venir qu’un illustre inconnu au bataillon politique, un candidat par défaut, Adama Barrow, allait être porté par un élan populaire pour remporter la Présidentielle. Yahya Jammeh disait à qui voulait l’entendre qu’il resterait au pouvoir aussi longtemps qu’il lui plaira. C’est pour cela d’ailleurs qu’il avait songé à mettre un terme à la forme républicaine de l’Etat gambien pour le transformer en monarchie. Ce projet loufoque n’a pas pu être exécuté, comme non plus, celui de faire de la Gambie un Etat islamique. Yahya Jammeh avait ses lubies du moment, qui finissaient par rendre son pouvoir ridicule mais point burlesque ou drôle, du fait de la férocité avec laquelle il gouvernait son peuple. On ne compte pas le nombre de morts exécutés sommairement par des miliciens ou des éléments de la sinistre National Intelligence Agency (Nia).
Le régime Jammeh n’avait de cesse de chercher à déstabiliser son unique voisin qu’est le Sénégal. Aucune provocation n’était trop petite pour Yahya Jammeh, pour pouvoir agiter le spectre d’une prétendue volonté hégémonique du Sénégal, pour pouvoir garder la main sur son peuple exsangue, apeuré et terrorisé. L’ennemi vient toujours de l’extérieur non ? Le Sénégal s’est toujours montré stoïque devant les agressions ou les provocations du régime Jammeh. Il est de notoriété publique que la Gambie servait de terre de repli aux rebelles du Mfdc qui attaquaient des positions de l’Armée sénégalaise ou qui rançonnaient les populations ou les massacraient. Plus grave, le régime de Yahya Jammeh armait les rebelles du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (Mfdc). Il n’y avait pas de doute sur la question. Des armes d’origine iranienne, livrées à la Gambie, avaient été retrouvées entre les mains des maquisards du Mfdc et plus de 16 soldats sénégalais avaient été tués par ces armes en 2011. Ç’aurait pu être suffisant pour faire de cette affaire un casus belli avec la Gambie et en finir avec un régime qui vient de se découvrir comme un géant aux pieds d’argile. Yahya Jammeh entretenait le trafic illicite du bois de venne, prélevé en quantité industrielle de manière illégale, des forêts de Casamance. La Gambie de Yahya Jammeh a toujours été une plaque tournante du trafic de drogue et il a été dûment établi que des réseaux, protégés ou entretenus par des hommes de main de Yahya Jammeh, approvisionnaient le marché sénégalais de ces substances dangereuses. Les autorités sénégalaises s’étaient toujours montrées faibles à l’endroit du chef de l’Etat gambien. Nous avions préconisé, dans une chronique en date du 18 avril 2016, intitulée «A quand Fodé Kaba 3 ?», une intervention ferme du Sénégal pour en finir avec le régime de Yahya Jammeh. Le Sénégal avait eu à deux reprises, en 1981 et 1982, à intervenir en Gambie pour rétablir la situation politique. Nous avions estimé que le Sénégal ne pouvait continuer à souffrir, sans réaction, de la situation que lui imposait le régime de Yahya Jammeh et que le droit international lui reconnaîtrait une intervention légitime. Il se trouvait toujours des experts militaires qui prédisaient ou mettaient en garde contre la catastrophe qui résulterait d’un engagement militaire de l’Armée sénégalaise, qui s’embourberait dans une opération en Gambie, un pays devenu surarmé sur le plan militaire.
Le Président Macky Sall a, pour sa part, peut-être choisi un moyen ou une méthode plus subtile qui a consisté à asphyxier la Gambie. Le blocus imposé par le Sénégal à la frontière, en réaction à une décision de Yahya Jammeh de surtaxer les véhicules sénégalais qui passaient à travers son territoire, se révélera être une arme fatale. La situation sociale et économique en Gambie était devenue telle que les fondements du régime de Yahya Jammeh s’en étaient retrouvés ébranlés. On peut considérer que cette nouvelle posture ferme et déterminée du Sénégal, a beaucoup participé à avoir raison du long règne de terreur de Yahya Jammeh.

Yahya Jammeh a perdu le pouvoir et a été obligé de reconnaître sa défaite. On peut s’en féliciter, mais le fait pour Yahya Jammeh de reconnaître sa défaite ne fait point de lui un démocrate ayant le sens du respect de la volonté populaire et le fair-play démocratique. Yahya Jammeh n’avait pas le choix. Il aurait davantage compliqué son sort et celui des caciques de son régime sanguinaire, s’il avait cherché, une fois de plus, à se maintenir au pouvoir au prix de tueries de masses. La Communauté internationale ne pouvait plus le laisser faire.
La reconnaissance de sa défaite électorale ne saurait donc absoudre Yahya Jammeh. Ce serait trop facile qu’il s’en tire ainsi à aussi bon compte et qu’il aille se couler des jours paisibles dans son village de Kanilaï. On ne saurait passer par pertes et profits les centaines ou milliers de victimes des tueries, des tortures et des exactions du régime de Yahya Jammeh. Il y a moins de quinze jours, un énième groupe de journalistes et de personnalités de la Société civile gambienne avaient été obligés d’être exfiltrés de ce pays pour se réfugier à l’étranger, pour les sauver d’une mort certaine. Il y a moins de six mois, le jeune Ebrahim Solo Sandeng a été sommairement exécuté, suite à une manifestation pacifique de jeunes de Serrekunda, qui demandaient le respect des libertés fondamentales dans leur pays. Le meurtre de notre confrère Deyda Hydara est l’arbre qui cache la forêt. De nombreux journalistes ont été tués ou portés disparus (Chief Manneh entre autres) après avoir publié des articles critiques à l’égard de la gouvernance de Yahya Jammeh. Les plus chanceux d’entre eux ont été obligés de fuir à l’étranger en abandonnant leurs familles, leurs biens ou leurs proches. Certains parmi eux ont fait l’objet de tortures abominables (Musa Saydikhan). Nous avions déjà écrit les lignes suivantes : «Le Peuple gambien est laissé à son sort, celui d’être aux mains d’un despote sanguinaire qui fait torturer, tuer et disparaître les journalistes, ses anciens ministres, ses opposants, les activistes des droits humains, les officiers de son Armée, les marabouts qui ont plus d’aura que lui et même les élèves des cours élémentaires. Quand Yahya Jammeh vous en veut, s’il n’arrive pas à mettre la main sur vous, il s’en prend à vos mères, pères, femmes, enfants et amis qu’il fait incarcérer dans la sinistre prison «Mile 2».»
Dans ces mêmes colonnes, nous avions déjà écrit les mots suivants : «Au pouvoir depuis 1994, Yahya Jammeh dirige la Gambie en maître absolu et d’une main de fer. Dans les geôles gambiennes, on torture, on massacre, on assassine. Déjà en 2012, le bilan était on ne peut plus macabre. Yahya Jammeh a commis nombre de crimes. Il a fait assassiner 26 soldats et agents de sécurité, fait disparaître mystérieusement plus de 17 personnes, et fait massacrer en 2000, autour de 14 étudiants de diverses écoles gambiennes. L’assassinat de 12 civils, dont Ousman Koro Ceesay, ancien ministre des Finances, Deyda Hydara, correspondant de Reuters et directeur du journal Le Point, et l’opposant Sidia Sanyang, mort sous la torture, lui sont imputés. Les étrangers n’échappent pas à la machine meurtrière du Président gambien. Yahya Jammeh a massacré cinquante-neuf (59) étrangers : cinquante-cinq (55) Ghanéens, deux (2) Sénégalais, un (1) Guinéen, un (1) Togolais. Cinq prisonniers politiques ont été victimes de tortures en Gambie dont Alhagie Kebbeh, maintenant paralysé, Wassa Janneh (membre de l’Udp), Marian Denton, activiste, Ousman Rambo Jatta, politicien, Tamba Fofana, enseignant. Eu égard à cette terreur, les avocats Ousman Sillah et Mai Fatty n’avaient qu’à accepter de subir ou de s’exiler.»
A la vérité, si Yahya  Jammeh n’est pas poursuivi en justice pour répondre de ces nombreux meurtres, crimes de torture et d’atteintes aux libertés, plus personne ne devrait l’être. La justice internationale ne saurait fermer les yeux sur de telles exactions.  Le Président Adama Barrow a la responsabilité de faire justice à son peuple meurtri, qu’il vient de sauver de la tyrannie. Pour ce faire, il a besoin du soutien ferme et résolu de la Communauté internationale. Il reste toutefois que la vigilance devrait être de rigueur, car on peut bien douter qu’un Yahya Jammeh, en liberté et surtout à Kanilaï, ne laisserait pas le pays gouverné par autrui sans aucune intrusion de sa part. Il constituera une menace certaine pour la sécurité du régime de Adama Barrow.

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