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Les sites d’orpaillage de Kédougou sont un enfer pour les femmes qui ne savent plus à quel saint se vouer. Attirées par l’or, elles se retrouvent prises au piège et sont transformées en jouets par leurs partenaires qui ont signé des contrats de prestation sexuelle. Alors que d’autres sont victimes de travaux forcés dans les «Diouras», qui ont mis en place leur propre législation. Dans les sites d’orpaillage, ce sont des centaines de mineurs (es) qui sont pris au piège et forcés à la prostitution et au travail minier. Face à l’absence de l’autorité de l’Etat, les Ong essaient de sauver ces migrants qui ont du mal à retrouver le fil de leur vie normale.

Dans le monde d’avant Covid-19, elles étaient réduites quasiment aux travaux forcés. Dans le monde actuel, leur dignité s’est envolée en même temps que la crise qui sévit dans les sites d’orpaillage. A Kédougou, les femmes sont forcées à la prostitution et au travail forcé dans les sites d’orpaillage traditionnels. Elles sont invisibles, mais leurs blessures sont trop cuisantes pour ne pas être vues.
Dans de nombreux cas, elles sont victimes de violences sexuelles et contraintes de supporter les sévices dans l’omerta. Les villages de grand Tenkoto et Khossanto connaissent leur prospérité grâce à l’exploitation traditionnelle de l’or. C’est aussi l’un des plus grands sites d’orpaillage à Kédougou où il y a une très grande affluence des populations venues des pays de la sous-région. L’écho de cette prospérité a attiré de nombreuses femmes attitrées par les mirages des sites orpaillage. Surnommées les «Foula Moussos», les ressortissantes guinéennes sont les plus grandes victimes de cette traite d’êtres humains.
Visage émacié sur lequel sont tatouées des années de torture, regard perdu dans le vide, Aïssatou Barry se bat pour sortir du calvaire des mines. Elle est prisonnière de cet enfer alors qu’elle passe son temps à changer de sites pour espérer un mieux-être utopique ailleurs. Elle dit : «Je suis arrivée à Tenkoto Bah en 2012, avant j’étais au Dioura de Khossanto. Depuis mon arrivé ici, je travaille sur le site comme tireur de corde. Un contrat que j’ai signé avec un Malien depuis plus deux ans maintenant. Nous sommes une grande équipe, d’autres sont à l’intérieur comme à l’extérieur.» Une vie de galère suivie d’atrocités sexuelles. «Après chaque pause, chaque fille va retrouver son conjoint soit dans le trou ou bien à l’air libre pour faire le sexe sinon à la descente ou la fin de chaque semaine tu n’auras tes pierres», s’est confiée Aïssatou Barry, orpailleuse guinéenne vivant à grand Tenkoto.
Ici, toutes les femmes sont soumises à ce «traitement dégradant». Toutes les «Foula Moussos» ont signé des contrats avec des orpailleurs. «La vie des Diouras est un vrai calvaire. Si tu es nouvelle ici, tu as toutes les attentions des orpailleurs. D’autres viennent vous proposer des sommes d’argent allant de 100 mille à 200 mille francs pour un contrat sexuel d’un mois ou plus. Par contre d’autres vous demandent de partir travailler dans la mine pour laver l’or ou bien de tirer la corde. Aujour­d’hui je ne peux pas retourner chez moi parce que mes conditions de vie sont misérables», a témoigné Aïssatou Barry.

Prostitution clandestine et travail forcé dans les «Diouras»
Aujourd’hui, le soleil a décidé de sortir de sa cachette. Il brille assez fort et illumine les différentes cases entourant les sites. Mais, il ne ralentit pas l’ardeur des travailleurs qui ne renonceront jamais à la recherche de l’or. Dans toutes ces zones, les femmes sont victimes de toutes les formes de violence. Les villages de Tenkoto et Khossanto, où se côtoient plusieurs nationalités, sont une zone de non-droit pour toutes ces femmes, qui ont la mauvaise idée d’atterrir en ces lieux. Situé à 90 km dans la commune de Sabodala dans le département de Saraya, Grand Tenkoto est l’un des plus anciens sites d’orpaillage traditionnels de la région de Kédougou. Le village abrite sept sites d’orpaillage dont le Central, «Dioura rewbé», «Dioura Niaki », «Thiancoun Bassa», «Kanu Miring», «Kara–Kara» et «Dioura Bah». Niché à 40 km dans le Parc national Niokolo Koba, le village grouille de monde et vit dans un calme apparent. Les femmes victimes de violences sont très nombreuses dans ce village où la recherche de l’or a bouleversé l’existence de milliers de personnes. Un camp des prostituées s’est installé dans ces sites. Une véritable vie parallèle au vrai Sénégal s’opère dans ces sites d’orpaillage. Et les confidences de ces «esclaves» sont glaçantes. «On m’a forcée à la prostitution depuis que je suis à Tenkoto. Je travaille 24h/24h. C’est le contrat que j’ai signé avec mon concubin. Il me donne à la fin chaque mois 150 mille francs pour faire le sexe uniquement. Je n’ai pas le choix», a retracé Blessing Rasta de nationalité nigériane. Il y a quelque temps, un homme avait incendié la case de sa «cliente» à la suite d’une banale dispute. Elle l’a échappé belle. «Récemment ma copine était victime d’incendie. Elle s’est disputée avec son client et ils se sont bagarrés pendant toute une journée. Les voisins sont venus les séparer. Mais le gars a attendu aux environs de 3 heures du matin pour brûler la chambre de ma copine», raconte une autre prostituée. Résignée !
Très loin de ce drame, les autorités essaient de remettre un mot d’ordre dans ce capharnaüm. Il y a quelques semaines, un réseau de trafic et de traite de personnes a été démantelé à Mouran, situé dans le département de Saraya. Les éléments du Commissariat central de Kédougou ont permis à neuf Nigérianes de sortir de ce business du sexe en mettant ainsi fin à cette activité tenue secrète dans cette localité depuis plus d’une décennie. A Mouran, localité située à 30 km de la commune de Missirah Sirimana, nichée au sud-est du département de Saraya, c’est un couple de nationalités nigérienne et burkinabè qui avait réussi à implanter cette activité illégale, mais génératrice de revenus, comme si de rien n’était. Ce couple qui vivait en concubinage avait développé un vaste réseau de trafic et traite des personnes entre le Nigeria et le Sénégal, via le Mali. Avec leurs ramifications dans ces différents pays, ils parvenaient toujours à convaincre de nombreuses filles, candidates à l’émigration clandestine, à les rejoindre avant de se retrouver dans cette spirale. Cette opération montre l’importance qu’a prise ce business dans cette zone d’exploitation minière où le couple or-sexe fait des ravages.
Comme les autres sites d’orpaillage, Karakhéna et Banataco, où cohabitent une douzaine nationalités de la sous-région, n’échappent pas à cette triste réalité. Situé à 90 Km de la commune de Kédougou et à 30 km de la commune de Saraya, dans l’arrondissement de Bembou, Kharakhéna est l’un des plus gros villages de la région de Kédougou, qui connait sa prospérité grâce à l’exploitation artisanale de l’or.
Le village abrite un site d’orpaillage de renom et constitue une attraction pour des populations en tous genres et de toute nationalité. Logé à 30 kilomètres de la frontière entre le Sénégal et le Mali, le village grouille de monde et vit dans une ambiance enfiévrée. L’étranger est vite reconnu et dévisagé dans ce village, qui a connu une explosion démographique dont une partie est constituée de travailleuses du sexe essentiellement des Nigérianes. Un véritable trafic de personnes, avec un réseau de trafic très huilé, qui s’opère au niveau des sites d’orpaillage. Il s’agit de bandes organisées depuis le Nigeria avec des ramifications au niveau de chaque zone ou lieu de transit jusqu’à la destination finale. «Il y a des sergent-recruteurs établis au Nigeria et un comité d’accueil basé à Kédougou, explique une source qui a préféré rester anonyme. Elles avaient l’espoir d’aller en Espagne pour travailler dans les restaurants ou dans les salons de coiffure. Mais la destination est au Sénégal précisément à Kédougou dans les sites d’orpaillage.» «Les jeunes filles, sans se poser des questions et sans hésitation, sont embarquées à bord d’un véhicule. Le trajet est : Nigeria, puis Cotonou (Benin), Togo-Mali. Ils vont séjourner là-bas le temps qu’on leur fabrique de fausses pièces d’identité. D’ailleurs pour les mineures, ils vont augmenter l’âge pour pouvoir les amener. Une fois à la frontière sénégalo-malienne, les convoyeurs récupèrent leurs papiers et leur annoncent le travail qu’elles doivent faire : la prostitution. N’ayant pas le choix étant loin de leur famille, elles sont obligées de se conformer aux décisions de leurs bourreaux, qui confisquent leurs pièces d’identité et les convoyeuses menacent d’attenter à leur vie à travers des pratiques mystiques si toutefois elles refusaient de collaborer. Elles acceptent tout bonnement la décision pour échapper aux menaces», retrace un connaisseur des sites.

Loi de l’omerta
Lors de la dernière présentation de son rapport, le président de la Cellule nationale de lutte contre la traite des personnes, El Hadji Malick Sow, avait souhaité la mise à disposition de moyens nécessaires susceptibles d’aider à faire reculer «de manière significative» le trafic d’êtres humains. «Face au caractère transnational du phénomène qui touche des millions de personnes, il est dès lors impératif que les pouvoirs publics mettent en œuvre des moyens nécessaires à la mesure du fléau, si nous voulons faire reculer ce trafic de manière significative», a-t-il déclaré lors de la remise du rapport annuel au Premier ministre d’alors, Mohammed Boun Abdallah Dionne. Il avait demandé à ce que «la loi du 10 mai 2005, relative à la traite des personnes et pratiques assimilées, soit appliquée dans toute sa rigueur». Il a noté qu’au Sénégal, «la traite revêt de multiples formes dont les plus courantes sont l’exploitation par la mendicité, le travail domestique, l’exploitation sexuelle, le travail des mineurs ainsi que le trafic des migrants». Un certain nombre de recommandations ont été soumises dans ce rapport, dans le sens d’une amélioration et d’un renforcement de la politique en matière de traite.
Il s’agit de mener une enquête et de poursuivre devant les juridictions de manière pérenne, toutes les violations de la loi dans le domaine de la traite des personnes et de punir leurs auteurs. Il faut aussi créer une brigade spécialisée chargée de la détection et de l’enquête concernant les délinquants qui se livrent à cette activité. Le rapport propose également de renforcer les contrôles aux frontières et la surveillance des moyens de transport pour veiller aux déplacements d’enfants au besoin en collaboration avec les pays de la sous-région. Selon l’Onudc, la traite d’êtres humains, qui est une forme de criminalité organisée, génère à l’échelle mondiale des revenus estimés à 32 milliards de dollars.
Cette situation ne laisse pas de marbre la Société civile locale, qui essaie de changer les règles du jeu. Lors de sa dernière tournée dans les sites d’orpaillage, la présidente du Comité de lutte contre les violences basées sur le genre (Clvbg) de Kédougou, Fily Sissoko, a rencontré plusieurs femmes victimes de cette traite. «Cette année on a reçu 50 femmes qui sont victimes de violences qui nous viennent des sites d’orpaillage. La plupart des accusations relèvent de violences sexuelles ou économiques qu’on retrouve dans les mines. Ce sont des femmes qui souffrent trop. Nous en tant qu’organisation de femmes nous faisons que les sensibiliser et les orienter vers la maison de la justice ou bien le Tribunal», a-t-elle déclaré.
A l’image de l’Ong La lumière, ces organisations essaient d’inverser les tendances en incitant ces femmes à sortir de ces endroits «nauséabonds». «Nous leur offrons certains appuis en insistant sur l’importance de leurs droits, en leur offrant des formations dans les techniques agricoles, de transformation de produits locaux», explique Mme Sissoko. Une façon de leur montrer qu’un autre monde est possible hors des sites d’orpaillage. «Nous faisons tout aussi pour doter les femmes de systèmes de micro-irrigation avec des pompes solaires, en leur offrant des intrants agricoles. Il y a aussi la formation sur l’alphabétisation. Mais, le combat le plus important est la sensibilisation sur les effets néfastes de la prostitution», renchérit la présidente du Comité de lutte contre les violences basées sur le genre de Kédougou. Mais, le combat n’est gagné d’avance. «Il est nécessaire d’encadrer l’exploitation artisanal de l’or et également de procéder à l’identification et l’encadrement des prostituées clandestines en établissant avec les partenaires, des relations pour assurer le suivi médical et la mise en relation avec les ambassades et les Ong en charge de la protection des droits humains pour le rapatriement des victimes de trafic humain», propose Mme Sissoko. C’est un combat de longue haleine, qui a été déjà initié par l’Ong La Lumière. Le système mis en place est huilé. Par conséquent, il est difficile de pénétrer ces réseaux où l’omerta est de mise, mais certains réussissent à contourner les «lois locales» pour mesurer l’étendue du drame au niveau des sites d’exploitation traditionnels de l’or. «Nous avons collaboré avec l’Orga­ni­sation internationale pour la migration (Oim) pour nous aider à retourner une vingtaine de filles avec des projets de reconversion de 2000 dollars. Donc ça nous l’avons réussi ici. J’avoue que nous sommes très organisés dans la région parce qu’il y a un représentant des Nigérians qui nous aide et qui constitue un relais même. Et depuis notre intervention, nous avons pu dénoncer et faciliter l’emprisonnement de 5 proxénètes avec l’intervention des Forces de l’ordre. Donc il y a un grand travail qui est en train d’être fait pour démanteler le réseau de trafic et traite des personnes migrantes», raconte le chef de l’antenne régionale de cette Ong à Kédougou, Aliou Bakhoum.

Modou Goumbala, coordonnateur du projet sur les Vbg…
«Ce sont des esclaves sexuelles…»
Modou Goumbala et son Ong essaient chaque jour de dénouer les drames dans les Diouras en sortant les personnes qui y sont prises au piège. Son récit fait froid dans le dos : «Dans les sites d’orpaillage artisanal de l’or de Kédougou pullulent des femmes venues de la région. Ces femmes sont exposées à la prostitution et au travail des Diouras. Plusieurs d’entre elles ont tourné le dos à leur mari ou leur famille, convaincues qu’elles vont trouver beaucoup d’argent.» Coordonnateur du projet sur les Vbg au niveau de l’Ong La Lumière dans les régions de Kédougou et Tambacounda, il sait qu’il est très difficile d’inverser la tendance. Car, les réseaux de trafic ont de puissantes connexions, qui leur permettent de passer entre les mailles des filets. «L’Ong La Lumière, avec l’appui des comités de veille, se bat pour détecter ces femmes, qui ne sont pas venues de leur propre gré. Elles sont exportées ici par des réseaux et exploitées par des proxénètes. On leur demande souvent de payer même un montant avant de pouvoir s’affranchir. A la limite ce sont des esclaves sexuelles. Parce qu’elles font ce métier sans profiter de leur travail. Elles sont exploitées et battues dans le dénuement total», éclaire Modou Goumbala. Malgré la délicatesse de la mission, les Ong tentent de sauver la vie de ces dames. «Ces cas sont d’abord détectés avec l’appui des comités de veille et ensuite référés au centre d’accueil. Aussi il y a une prise en charge par un appui technique et un accompagnement pour un retour en famille pour les femmes victimes de traite», précise-t-il.

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