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La révolution industrielle au 19ème siècle, partie d’An­gleterre, avait engendré de nouvelles formes de division et d’organisation du travail, favorisant la naissance d’un syndicalisme de masse en Europe. En effet, l’accumulation du capital résultant de l’innovation technologique avait conduit à l’accroissement de la taille des entreprises et à de nouvelles méthodes de rationalisation du travail, tendant à abaisser les coûts du travail et à développer le chômage. Dès lors, la nécessité du monde du travail de s’organiser pour la protection de ses droits, la défense de l’emploi et l’amélioration de ses conditions d’existence devenait une exigence historique.
L’histoire du capitalisme est consubstantielle à l’antagonisme entre forces du travail et détenteurs des moyens de production qui se traduit par des conflits sociaux aboutissant le plus souvent à des arrêts de travail. La grève constituant l’arme véritable des travailleurs pour la satisfaction des revendications sociales. La prise de conscience collective de l’exploitation des travailleurs dans le monde capitaliste avait généré un syndicalisme politique à la base de la création de partis ouvriers dans le but d’apporter les transformations sociales de manière à briser les inégalités et favoriser la justice sociale.
A la suite des transformations keynésiennes de la théorie économique et des politiques économiques, les syndicats ont unanimement reconnu que les paramètres de l’offre et de la demande dans le marché du travail sont influencés par l’intervention de l’Etat. A tout le moins, les syndicats doivent désormais agir sur les marchés par lesquels l’Etat définit les règles du jeu du marché du travail, y compris leur propre droit d’exister convenablement, de négocier collectivement et de faire appel à la mobilisation collective. Les salariés ne sont pas seulement concernés par les salaires nominaux, leur intérêt inclut les salaires réels, prenant en compte le mouvement des prix, le salaire net après impôt et le revenu social assuré par l’Etat. C’est dire que les syndicats tentent partout d’influencer les politiques sociales et fiscales, surtout s’agissant des salariés du secteur public, lesquels aujourd’hui, presque partout, constituent la majorité des membres des syndicats s’occupant inévitablement des politiques de l’Etat. Taylor insiste sur le fait que les syndicalistes sont inévitablement des acteurs économiques et politiques à la fois et la relation entre ces deux rôles est éminemment complexe. Cette complexité a amené tous les acteurs à s’orienter vers des formes de mobilisation adaptée à la modernité, exigeant des modèles de dialogue social entre partenaires sociaux qui permettent d’aboutir à des compromis dynamiques et à la responsabilisation. Il faudra reconnaître que sans la responsabilisation et le compromis dynamique, aucun progrès économique véritable ne sera possible pour satisfaire les revendications sociales dans toutes les branches d’activités.
Les pays asiatiques, dont les structures sociales s’apparentent à nos formations sous-développées, lesquels ont connu ces dernières décennies un développement fulgurant, ont agi sur l’organisation interne du travail au moyen d’un pacte de stabilité sociale prohibant les arrêts de travail pouvant mener au blocage de la machine économique. En Chine notamment, le droit de grève n’est pas protégé par la loi, et l’existence d’une seule centrale syndicale unifiée, faisant autorité sur tous les autres syndicats affiliés, permet une gestion harmonieuse des organisations et une efficacité optimale. Ce formidable pacte de stabilité sociale pour le rattrapage économique suppose un élan de patriotisme des travailleurs dans le sens d’un contrat pour demain vers une redistribution équitable des richesses.
Dans lesdits syndicats asiatiques où le travail est une mystique, le mécontentement est exprimé à travers le port du brassard rouge ou d’autres formes similaires, sans altération du progrès économique et de l’intérêt général, facteur rendu possible par l’éducation des membres à la formation politique, scientifique, culturelle, éthique, à l’autodiscipline et à l’intégrité morale. C’est ainsi que les pays asiatiques ont pu agir plus sur le capital humain que sur celui financier, de renforcer ainsi la compétence du Peuple dans la cohésion.
Dans nos pays à faible revenu et à forte croissance démographique, les problématiques liées à l’organisation du travail et, incidemment, aux problématiques relatives à l’éducation, à la formation et à l’emploi ne sont pas les mêmes que dans les sociétés développées, à faible croissance démographique.
La colonisation a non seulement permis le renforcement de l’accumulation primitive du capital dans les pays du Nord en nous en privant, mais a favorisé la naissance du syndicalisme en Afrique, consécutivement au transfert du système capitaliste dans le continent, à partir notamment de la résistance des cheminots de l’Afrique de l’Ouest. C’est pourquoi nous avons hérité d’un certain modèle de syndicalisme indépendant, inadapté à nos structures sociales et caractérisé par un faible développement des moyens de production, ayant concouru à l’hypertrophie de la fonction publique. Le pluralisme syndical qui était de tradition dans la métropole avait été transféré au Sénégal. Toutefois à l’indépendance, le Sénégal avait misé sur la participation responsable et l’unification syndicale, suivant le modèle asiatique, pour éviter les grèves répétées de syndicalistes, en mettant au cœur de leurs préoccupations la situation économique et l’intérêt national pour des formations sociales sous-développées qui viennent d’obtenir leur souveraineté.
A partir des années 90, le syndicalisme responsable et unitaire commence à s’effriter, en raison de l’abandon de plus en plus du centralisme et du désengagement de l’Etat, dicté par les politiques d’ajustement structurel, surtout dans le secteur de l’éducation et de la formation qui regorge plus de 80% des effectifs de la fonction publique. Dès lors, au syndicalisme responsable et unitaire s’est substitué un syndicalisme pluraliste indépendant qui a occasionné la floraison de multitudes de syndicats dans le secteur de l’enseignement, avec des grèves répétées qui concourent à la dégradation de l’école publique sénégalaise, en plus de la diminution relative des ressources per capita avec la forte croissance démographique, occasionnant de nombreux et importants déficits. La crise du syndicalisme, comme la crise des partis politiques au Sénégal, est née de l’inflation des organisations des travailleurs dans le secteur de l’enseignement essentiellement. Cette inflation de syndicats indépendants conduit le plus souvent à un corporatisme populiste non transformationnel par l’entretien d’un conflit permanent avec l’Etat, à l’antipode de la participation responsable, menant à des dérives et déviations et, par ricochet, à la crise de l’enseignement. Les élections de représentativité pour arriver à l’unification syndicale, à la cohérence et à l’efficacité sont un pas, mais il faut arriver à une centrale unique des enseignants du Sénégal, tous les autres syndicats devant y être affiliés.
Il faudra revenir, dans nos Etats encore à faible revenu et à forte croissance démographique, à la participation responsable et à l’unité syndicale dans le secteur de l’éducation et de la formation pour mieux prendre en charge durablement le développement du capital humain, essentiel dans nos pays.
Kadialy GASSAMA
Economiste
Rue Faidherbe X Pierre Verger
Rufisque

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