PARTAGER

L’acte très fort posé il y a quelques jours par le magistrat Ibrahima Hamidou Dème, en démissionnant de la Magistrature, n’est pas seulement courageux. Il est également riche en enseignements et nous interpelle tous, en tant que citoyens, à commencer par ceux qui sont censés servir l’Etat ou ont vocation à le servir dans quelque secteur que ce soit et à quelque niveau où ils se situent.
Par-delà le caractère surprenant, voire spectaculaire, de cette démission, c’est surtout le fait qu’elle soit intervenue au sein du système judiciaire qui lui donne une dimension à la fois exceptionnelle et symbolique. Excep­tionnelle parce qu’étant intervenue dans un secteur réputé assez conservateur et caractérisé par un environnement feutré où règne une certaine discipline s’apparentant souvent à de l’immobilisme. Symbolique, parce qu’illustrative du grand malaise qui semble exister au sein d’un pouvoir qui doit, en principe, être le garant de l’Etat de droit.
Depuis quelque temps déjà, une grande majorité de l’opinion publique déplore ou dénonce «l’instrumentalisation de la justice à des fins inavouables ou politiciennes» ou «la corruption de la Magistrature». C’est pourquoi il est heureux que l’acte de ce magistrat du sérail, intervenu un an après une première démission du Conseil supérieur de la magistrature, vienne prouver que ce n’est pas la Magistrature qui est corrompue ou «aux ordres», mais seulement certains de ses membres qui, oubliant leur serment de Thémis, se laissent facilement corrompre ou acceptent de se soumettre en servant «d’exécutants de basses œuvres». Ne serait-ce que pour cela, tous ses anciens collègues qui partagent avec lui les mêmes constats, la même intégrité et les mêmes convictions devraient être fiers de lui pour avoir honoré leur corps par son geste. En dépit de l’affirmation – avec gêne il est vrai – de l’un de leurs leaders syndicaux, selon laquelle «c’est le système qui est défaillant et non celui qui l’incarne», nous sommes néanmoins enclins à penser qu’aussi défaillant que puisse être le système, celui qui l’incarne doit «rester debout», quoi qu’il lui en coûte. Il doit rester debout pour que la justice puisse être exclusivement rendue au nom du Peuple sénégalais et non d’on ne sait quel autocrate et que les règles de droit soient appliquées à tous d’égale manière, sans discrimination, ni acharnement…
Au demeurant, les raisons invoquées par M. Dème dépassent largement les questions concernant les dysfonctionnements de l’organisation judiciaire, la paralysie du système et les carences du service public de la justice, tant au niveau du traitement des dossiers qu’à celui de la nature et de la qualité des décisions judiciaires. Elles sont surtout relatives à ce qui constitue une mise sous tutelle du pouvoir judiciaire par le pouvoir exécutif à travers la composition, l’organisation et le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature et, en particulier, la gestion de la carrière des magistrats. Par-dessus tout, elles ont donc trait aux questions fondamentales de la séparation des pouvoirs, de l’indépendance de la justice et de son impartialité et, sous ce rapport, elles ne témoignent nullement d’une quelconque ambition politique de sa part, contrairement aux interprétations et déductions de certains observateurs. A notre humble avis, si les motivations de M. Dème devaient cacher un engagement politique, ce ne serait certainement pas au sens trivial du terme, mais plutôt dans sa dimension citoyenne. Tout est dit, en effet, dans le passage suivant de sa déclaration : «… Une nouvelle mentalité doit émerger. La seule émergence qui vaille aujourd’hui, c’est celle d’une nouvelle citoyenneté, d’un patriotisme nouveau, d’une nouvelle gouvernance…».
C’est cette posture citoyenne de notre compatriote qu’il faut saluer, en espérant qu’elle servira de déclic pour une prise de conscience, d’une part, de l’absolue nécessité de faire primer la neutralité et l’impartialité sur le carriérisme, le parti pris et la cupidité dans tout service public, singulièrement celui de la justice et, d’autre part, des conditions de restauration de la crédibilité du système judiciaire et de sa bonne perception par les populations qui sont essentielles dans un Etat de droit et pour la bonne gouvernance d’un pays.
Mohamed SALL SAO
Membre fondateur de la Plateforme « Avenir, Senegaal bi ñu bëgg »

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here