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J’utilise à dessein ce qui peut s’apparenter à un oxymore pour rendre hommage au Professeur Papa Touré qui a souhaité être déchargé de ses fonctions de président du Conseil d’administration de l’hôpital Dalal Jamm dans une lettre adressée à Monsieur le président de la République en date du 10 août 2020.
Le fait est assez rare pour être souligné.
Cette démission, me semble-t-il, est à assimiler à un acte d’engagement fort qui doit être salué à sa juste dimension, car il y démission et démission. «Acte par lequel on renonce à une dignité, à un emploi» ou alors «renonciation, abdication» ; cette seconde attitude est une sorte de résignation de l’esprit qui a choisi de se laisser guider pour plaire au prince, garder ses privilèges, se cramponner à son poste … Quoi qu’il en coûte. Cette forme de démission dont on ne compte plus les nombreux prosélytes sous nos tropiques, où les positions de pouvoir et les faveurs qui y sont attachées sont souvent une obsession quasi maladive, est la plus largement partagée par des personnes qui ont pris le parti de laisser le destin faire son œuvre, pourvu que les dividendes tirés de leurs fonctions et, plus encore, de leur posture (parfois coupables) soient saufs. Avant toute chose, précisons que la fonction d’administrateur des établissements publics de santé est gratuite dans les textes de la réforme de 1998. Il a fallu attendre la révision de 2016 pour changer la donne, ce qui n’est toujours pas effectif en l’absence de décret d’application.
L’acte posé ici fait appel au courage et à la responsabilité. Le Professeur Papa Touré, un des pionniers de la médecine sénégalaise, haut cadre au parcours exemplaire qui n’ignore rien de ce qu’est une administration, aurait pu évoquer la procédure utilisée pour justifier sa démission. Il n’aurait probablement pas eu tort. Il a fait mieux en mettant en avant sa conscience, cette flamme individuelle qui doit illuminer le sens de nos actions et les choix que nous opérons ; conscience qui ne saurait se cacher derrière un ordre qui viendrait d’en haut, un vice de forme ou tout autre déterminisme. Agir en toute responsabilité, c’est répondre de l’autre, répondre devant la société et aussi répondre de soi-même. Il s’agit d’être au bon rendez-vous en adoptant une posture digne et courageuse qui doit nous amener à penser à l’intérêt du plus grand nombre, car demain raisonnera en nous et à la postérité l’écho de nos actes. C’est ce qui justifie la réflexion orientée sur la question éthique des choix collectifs, qui vise l’utilité publique, c’est-à-dire la satisfaction du plus grand nombre.
Il est vrai que nos élites, qui ne prennent pas toujours la juste mesure de leurs responsabilités, redoutant le qu’en pensera Big Brother ou le qu’en diront les langues hostiles, préfèrent souvent s’emmurer dans le silence ou maugréer dans la barbe.
L’hôpital public, et de manière plus générale notre système de santé, mesures de civilisations d’un Peuple et marques ultimes d’une République solidaire, ne doivent pas ressembler à un terrain de jeux politiciens et autres prises de positions nourries par des conflits d’intérêts faisant peu cas des préoccupations de la santé des populations. Nous avons la grande mission d’en faire des outils d’excellence et de promotion de justice sociale. Il nous plaît de reprendre cet auteur et praticien qui disait que «l’hôpital manque de moyens, mais surtout d’objectifs et du sens régénéré de sa mission humaniste. Il nous appartient de le sauver au profit de l’égalité et de l’intérêt collectif des individus».
Or c’est enfoncer une porte ouverte que de rappeler que notre hôpital public n’est pas digne de ce que les Sénégalais doivent en attendre, soixante ans après les indépendances et plus d’un siècle de formation médicale par une Faculté de médecine, Alma mater, qui a façonné autant de praticiens d’exception faisant la fierté de nombreux pays aux quatre coins de l’Afrique et du monde.
Le Professeur Papa Touré, père de la cancérologie sénégalaise, dont de nombreux épigones brillent sur plusieurs terrains scientifiques, ne saurait nous demander de limiter nos ambitions. Les Sénégalais sont en droit d’attendre tout ce que la médecine moderne peut offrir compte tenu des extraordinaires progrès technologiques auxquels la majorité de nos populations ont toujours été privées. Qu’il s’agisse de greffe de rein, de moelle, de techniques interventionnelles, d’imagerie moderne ou de cancérologie de pointe, le gap sénégalais est considérable et il faudra s’attacher un jour à le combler. La position de principe du Professeur Touré ne cherche qu’à nous rappeler ce que doivent être nos priorités : bâtir les fondamentaux d’un système de santé et notamment d’un hôpital public qui ne doit pas s’enfoncer dans les dérives de l’hôpital-entreprise version africaine, navrant avatar qui peine à assurer une continuité de soins, engageant une perte de chances pour les patients qui y ont recours. Il nous rappelle que le préalable reste à construire pour assurer enfin décemment les missions qui sont les seules qui vaillent : former au mieux, soigner au mieux en promouvant l’équité.
Il est heureux que les velléités cherchant à jeter une ombre sur la démission du Professeur Touré se soient vite estompées, car ni les élèves de ses élèves, ni ses propres élèves, encore moins lui-même ne devraient être à l’aise dans des querelles tourbeuses où bave et fiel rivaliseraient d’ardeur, tentant de mettre en doute le sens d’un acte d’une haute portée éthique. Mais surtout, le Peuple sénégalais attend autre chose de nous.
Il convient de rappeler que le Professeur Papa Touré a été un des principaux initiateurs du projet de construction de l’hôpital Dalal Jamm. Dans sa fonction de président du Conseil d’administration, il a toujours adopté une attitude où transparaissent une sérénité et une sagesse seigneuriales, prouvant que sa seule motivation et l’esprit qui l’habite sont d’œuvrer pour qu’enfin cet hôpital dont il a été l’un des inspirateurs et le premier des administrateurs accomplisse sa mission au bénéfice des populations. Au-delà des postes qu’il va occuper (ou n’occupera pas), il se mettra sûrement à la disposition de tous les acteurs de l’hôpital et du système de santé en général pour conseiller, accompagner et guider.
J’ose espérer que la communauté des soignants, tissant une forte solidarité et consciente de sa vraie mission, les autres acteurs du système de santé – loin de tout corporatisme – et les plus hautes autorités du pays ne se méprendront pas sur cette décision du Professeur Papa Touré, et en tireront les bons enseignements qui pourront aider à partir sur des bases plus vertueuses.
En attendant, permettez-moi de vous dire, cher Maître, combien nous sommes fiers de vous !
Professeur Abdoul KANE
Faculté de Médecine, de Pharmacie et d’Odontologie
Chef du Service de Cardiologie de l’hôpital Dalal Jamm

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