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Ils sont là aujourd’hui, cette génération qui porte les stigmates des années blanche par-ci, et invalide par-là, nourrie à la mamelle politique du grand syndicalisme des années 80, les épiques grèves, notamment celle du Sudes, les états généraux de l’éducation et de la formation, les années de braise politique, où la liberté de presse était rudoyée par une chancelante époque de transition démocratique, les lectures fréquentes, studieuses et rituelles du Soleil, de Xare Bi, Daan Doole Bi, de Sud Hebdo, où feu Ibrahima Fall se donnait à cœur joie dans l’analyse, du mensuel Wal Fadjri, de la défunte Afrique Nouvelle, d’Afrique-Asie de Simon Malley, des tirages monstrueux de Sopi et des débuts de l’irrédentisme en Casamance. C’était la crise politico-sociale par laquelle le vieux refusait de mourir et que le jeune avait du mal à naître. Une génération «dangereuse», une époque très politique. Entre quarante cinq et cinquante ans aujourd’hui, elle contribue à fabriquer une opinion politique dans l’élite sénégalaise. Face aux statistiques douteuses, on ne sait pas exactement combien ils sont, ces quadragénaires finissants. Un immense historien méconnu, le Professeur Abdoulaye Ly, a vu juste, qui a consacré son œuvre d’historien au phénomène de la transition générationnelle dans les processus historiques. Il a démontré la rémanence d’un tel phénomène dans les révolutions socio-historiques en Afrique. Mais la guerre des âges n’a pas remplacé la guerre des classes.
Alors, pourquoi sommes-nous impatients aujourd’hui à nous rouler dans la fange du pétrole ? Des promesses, rien que des promesses de pétrole, nous rendent fous. Décidément, nous avons la folie facile. Notre folie n’est pas sérieuse, elle est hilarante, parodique comme ces belles dames des «pétroleuses» de Christian Jaque dont les trépignements et les roulades violentes sur les coulées de pétrole font beaucoup plus rire que pleurer.
Au Sénégal, nous avons grand hâte de voir cette terre bénie pisser le sang noir, de ce liquide précieux qui a fait le bonheur, la richesse et le malheur par ailleurs. Nous allons alors passer par une période étrange où nos cerveaux, ramollis par la fatigue, se pencheront sur les tables de multiplication et de comptabilité de nos malheurs. Ce sera l’heure des comptes et décomptes du Produit criminel brut, le temps où les grands brigands multinationaux nous aurons aidés à la prédation, au pillage, au tripatouillage des chiffres et au crime économique le plus dangereux : Le mensonge statistique. Nous allons alors déployer nos énergies non renouvelables à courir après la vérité qui se moquera de nous. La vérité nous fera payer très cher ce que l’on désire. C’est ce que l’on appelle «tenir la dragée haute à quelqu’un».
Mais ce jour n’arrivera certainement pas, nous aurons su feinter la malédiction du pétrole. Nous verrons peut-être quelques gouttes de pétrole et quelques bouffées de gaz qui ne suffiront pas à nourrir nos  fantasmes. Que fait-on déjà des richesses disponibles ? Nous n’aurons pas l’occasion de construire de belles et inutiles villas habitées par des femmes-meubles, des femmes-postiches et démonstratives esclaves-complices de notre m’as-tu-vu indécrottable.
La terre du Sénégal est certainement bourrée de richesses, les clairvoyants le savent de science certaine. Les bénédictions tant chantées avec la poitrine bombée ne sont que l’expression instinctive d’une réalité spirituelle. La vérité est plus complexe. Ces bénédictions ne datent pas d’aujourd’hui, elles sont plus anciennes. Elles remontent aux périodes de fondation. Elles nous cachent les richesses et ressources qui vont nous tuer, jusqu’à l’avènement d’une génération méritante. Ce pays ressemble de façon cosmique à un autre pays développé depuis longtemps par des générations qui le méritent, mais aidé en cela par la matière la plus essentielle : La ressource grise. Aucun pays ne s’est développé par la débrouillardise. Ici nous avons même des intellectuels débrouillards, qui se démerdent difficilement tant la boue et la crotte des mauvais jours nous ont couverts de salissure.
Chaque partie de la terre nourricière a son pendant cosmique et cela, depuis le big-bang créateur. Cette science est toujours là, pure comme l’eau de kaolin. Toute création est explosion, artistique, technologique et économique.  C’est la génération suivante qui aura mérité ces richesses qui en bénéficiera. Ce sera la génération de la grande exigence morale. Notre rôle se limitera aujourd’hui à faire des enfants, les éduquer, les aider à muter vers la gestion du futur. La bataille aujourd’hui est une guerre démographique face au futur problème de la transition démographique qui, selon les prévisions, va s’accélérer : «L’allongement continu de l’espérance de vie ne suffit plus à compenser la chute de la natalité et le rythme de progression de la population retourne lentement vers les niveaux faibles.» (Thomas Piketty). Tout dépend de ces allers-retours, même l’éternité. Les systèmes qui ne sont pas conscients de ces mouvements démographiques doivent-ils se préoccuper de ressources pétrolières ?

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