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«Scandale géologique», «Ma­la­die hollandaise», «Malé­diction du pétrole». Diverses expressions ont été données aux dangers qu’engendre l’exploitation des ressources naturelles pour un pays. En principe, exploiter les ressources naturelles devrait positivement changer l’économie d’un pays. En réalité, il n’en est pas toujours ainsi, cette exploitation entraîne son lot de problèmes qui déséquilibre un pays et nuit à sa compétitivité.
Dans les années 1960, quand la Hollande commença l’exploitation de ses gisements de pétrole de la Mer du Nord, elle connut une hausse de ses taux de croissance. Cependant, parallèlement, elle vit le déclin des autres secteurs de son économie, notamment les activités manufacturière et agricole – à cause de l’appréciation du florin hollandais, à cause de l’afflux de devises étrangères. L’expression «Dutch disease» est consacrée par le magazine The Economist en 1977. Elle désigne la situation d’un pays où l’exploitation des ressources naturelles entraîne le déclin des autres secteurs de l’économie.
L’idée d’écrire cet article m’est venue, il y a quelques jours, alors que je marchais dans la rue et vis une affiche avec une citation du Président Macky Sall : «Les hydrocarbures devraient nous permettre d’atteindre l’émergence en 2035». Parallèlement, je lis souvent des articles sur le Venezuela dans divers journaux – douzième producteur mondial de pétrole [i], il connaît présentement des émeutes, dues en partie au rationnement des denrées. J’imaginai, avec effroi, le Sénégal être cité parmi les scandales géologiques. L’expérience des autres devrait nous servir : si nous commettons les mêmes erreurs que tous ces pays, richement dotés en pétrole, diamant, bauxite… mais dont la population est si pauvre, nous nous retrouverons dans leur situation désastreuse.
L’erreur serait de tout miser sur les ressources naturelles et délaisser les autres secteurs de l’économie : exporter uniquement du pétrole, de l’or… et importer tout le reste : nourriture, machines. Le pétrole devrait aider le Sénégal à accroître sa productivité, à pouvoir procéder aux investissements nécessaires au décollage des autres secteurs de son économie.
Le Botswana est l’un des principaux producteurs mondiaux de diamant, sa principale richesse. Pays enclavé d’Afrique australe, frontalier de l’Afrique du Sud, de la Namibie et du Zimbabwe, il a accédé à l’indépendance en 1966, et comptait alors parmi les pays les plus pauvres du monde. Depuis son indépendance, il a connu l’un des taux de croissance les plus élevés dans le monde et fait partie des trois pays qui sont sortis de la catégorie des pays moins avancés – à côté du Cap-Vert et des Maldives – grâce à la gestion vertueuse de son diamant. Un investissement dans l’éducation et la santé, la création d’un fonds souverain – Pula funds en 1994 [ii]- destiné à épargner une partie des revenus tirés du diamant, la lutte contre la corruption – selon Trans­parency international, le Bots­wa­na est le pays le moins corrompu d’Afrique [iii] – sont les secrets de sa réussite.
Le Sénégal devrait s’en inspirer. Cette stratégie du Botswana est commune à tous les pays qui ont su éviter le piège de la malédiction des ressources naturelles. La Norvège possède le fonds souverain le plus important du monde, avec des actifs qui s’élevaient à 745,1 milliards de dollars en 2014 [iv]. Créé en 1996, ce fonds investit la quasi-totalité des revenus tirés de l’exploitation du pétrole pour préparer l’après-pétrole et en faire profiter aux générations futures.
Les pays qui sont qualifiés de «scandale géologique» ont tout misé sur leurs ressources naturelles et ne se sont pas préparés au jour où elles tariront. Ils ont délaissé les secteurs de l’économie qui marchaient avant la découverte de ces ressources. Souvent proches de l’autosuffisance alimentaire ou autosuffisants avant l’exploitation de ces ressources, ils sont devenus des importateurs [v].
Le Sénégal a la chance de pouvoir apprendre de ces diverses expériences. Il peut choisir d’être la Rdc ou le Botswana. Il dispose d’atouts pour rendre son économie plus compétitive, en pouvant procéder aux investissements nécessaires. Dans son livre Réfléchissez et devenez riche, Napoléon Hill listait «la possession d’un pouvoir non-acquis par ses propres efforts… La richesse obtenue tout d’un coup est plus dangereuse que la pauvreté» comme l’une des 31 causes de l’échec. A une plus grande échelle, le Sénégal se trouve devant cette situation. Sera-t-il un pays prodigue ou un pays investisseur ?
Comment ne pas commettre les mêmes erreurs que le Congo, la Rdc, le Nigeria ? Comment connaître les réussites du Bots­wana ou de la Norvège ?
L’argent tiré du pétrole devrait permettre au Sénégal de rendre compétitifs les autres secteurs de son économie : agriculture, industrie. Les Etats-Unis sont devenus aujourd’hui le plus grand producteur de pétrole (voir les statistiques de l’Eia). Pour autant, ils maintiennent une avance technologique dans d’autres secteurs de l’économie : informatique, finance, industrie. Le Sénégal devrait s’en inspirer, utiliser les revenus du pétrole pour devenir plus compétitif.
Parallèlement, plutôt que d’exporter le pétrole brut, le Sénégal devrait le raffiner sur place, ce qui amènera plus de valeur ajoutée. La transformation d’une matière première est toujours plus rentable que son exportation brute – pensons au cacao et au chocolat. Ainsi, il n’importera plus de l’essence, ce qui diminuera ses importations et améliorer sa balance commerciale – les exportations moins les importations.
Le plus important, le Sénégal devrait créer un fonds souverain, où une partie des revenus pétroliers seront versés et investis. Cela permettra au Sénégal d’investir, de préparer l’après-pétrole et d’en faire profiter aux générations futures. Diploma­tiquement, il pèsera plus dans les relations internationales, car il aura acquis des actifs stratégiques partout dans le monde.
Le Sénégal doit choisir que faire de ses futurs revenus pétroliers. Suivra-t-il ces pays qui ont gaspillé leurs ressources, con­naissent crises et émeutes ou sera-t-il de ces pays qui ont su préparer l’après-fin de l’exploitation des ressources naturelles ? Il dispose de tous les atouts pour appartenir à la deuxième catégorie : un pays démocratique, une population consciente de ses droits et un tissu économique diversifié. Il lui reste à faire ce qu’il faut pour y appartenir effectivement : création d’un fonds souverain, investissement dans les autres secteurs de l’économie et transformation avant exportation des matières premières. En procédant ainsi, le Sénégal créera les conditions d’une émergence rapide et comptera parmi les pays qui pèsent dans le monde.
Moussa SYLLA
moussasylla@live.fr
[i] https://www.eia.gov/beta/international/index.cfm
[ii] http://www.bankofbotswana.bw/content/2009103013033-pula-fund
[iii] https://www.weforum.org/agenda/2015/07/africa-least-corrupt-countries/
[iv] http://www.latribune.fr/economie/international/norvege-le-plus-gros-fonds-souverain-du-monde-a-double-de-taille-en-3-ans-460791.html
[v] Voir cet article sur le Nigeria : http://www.ouestaf.com/Nigeria-riz-manioc-les-ferments-d-une-revolution-verte_a5238.html

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