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Un jour ordinaire à Dakar. La capitale bat son plein et les activités suivent leur cours normal. Dans cette routine quotidienne, un décor obscène passe, hélas, presque inaperçu. Pieds nus, en haillons et les corps meurtris, des jeunes enfants errent dans les artères pour quémander de quoi vivre, de quoi survivre. Malheureusement, ces scènes qui ont fini par faire partie intégrante du décor dakarois laissent presque tout le monde insensible. Délaissés, humiliés, exposés aux dangers de toutes sortes, ces bouts de bois de Dieu vivent dans les cloaques d’une société qui, apparemment, a d’autres priorités. Et si c’est petites mains frêles tendues aux passants demandaient autre chose que de petites pièces, mais de l’amour et de la compassion ? Les rares voix qui se font entendre pour fustiger le phénomène se heurtent aux murs rigides des amalgames et sont mises en sourdine par le vacarme de l’indifférence.
Or, lever les amalgames et les équivoques est impératif pour éclairer ombres et obscurités qui perpétuent et entretiennent un trafic occulte que l’imaginaire populaire rattache injustement à la religion et à la culture. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne cautionnent, sinon abhorrent cette forme actuelle d’exploitation des enfants. La forme de mendicité juvénile que l’on voit aujourd’hui dans les centres urbains et leurs périphéries, ne trouve aucun fondement dans la culture, encore moins dans la religion et n’est que le résultat d’une interprétation fallacieuse de ces dernières. Aucune source religieuse, aucun verset coranique, aucune tradition prophétique ne légitime ce crime qui ne dit pas son nom.
Certes, l’enseignement coranique et certaines de nos traditions fournissaient des outils spécifiques de formation, d’éducation et d’intégration des enfants dans la société qui, à première vue, pourraient être assimilés à de la mendicité. Cependant, la différence est conséquente, l’écart abyssal. Les contextes et les méthodes diffèrent, de même que la finalité recherchée. En effet, la forme de mendicité dans nos daaras avait pour vocation d’extirper chez l’enfant l’oisiveté, l’arrogance et l’enfermement sur soi, afin de semer en lui les graines de l’humilité, l’autonomie et la sociabilité. Non seulement elle avait pour terrain d’expérimentation les villages reculés, loin des tentations des grandes cités, mais elle était surtout strictement encadrée. Le petit «ndongo daara» s’acquittait d’abord de la maîtrise de sa leçon du jour pour faire le tour des concessions environnantes et recueillir des denrées de toutes sortes, à l’heure du déjeuner. Une fois de retour au daara, le fruit de la collecte est regroupé pour leur servir de nourriture. Par ce, le principe de solidarité impliquait aussi bien la société elle-même que le talibé. Chaque maison réservait une part de sa cuisson au daara et chaque talibé, quel que soit ce qu’il aura récolté, le partageait avec tous ses collègues. A la fin de ses études, le jeune «ndongo daara» retournait chez ses parents avec à la fois un bagage intellectuel et un viatique moral qui l’accompagnait sa vie durant.
Malheureusement, avec le temps et l’opportunisme de marchands d’illusions, ce principe hautement louable à ses origines est travesti et l’objectif initialement visé détourné à des desseins mercantilistes. Bien évidemment, la généralisation ne doit pas être de mise car il existe dans toutes les régions du Sénégal des «daaras» qui s’accrochent, contre vents et marées, à l’héritage ancestral et aux valeurs cardinales qui constituaient les fondements même de cette forme d’apprentissage. Les modèles de référence en la matière sont légion et ne doivent pas être voilés par les errances des «mauvais Serigne».
Pour rétablir les choses et sauver nos enfants des griffes de «businessmen de la foi» sans scrupule, il urge de pointer du doigt les failles des différents protagonistes, complices de cette situation.
Je passe outre le rôle des exploitants qui se réfugient subrepticement derrière le manteau de religieux pour se servir de ces fleurs de la vie dans le but d’assouvir leur désir de richesse et de pouvoir. Leur place véritable est dans les geôles et les asiles.
Au-delà, plusieurs acteurs doivent être traînés au banc des accusés, au tribunal de la conscience collective. D’abord, la société sénégalaise, dans sa définition la plus vaste, a délivré son accord tacite pour que cet odieux trafic dure et perdure. C’est à se demander si l’on n’a pas besoin de jeunes mendiants pour soulager certaines consciences trop souillées, et qui trouvent en l’octroi de petites pièces de monnaie ou de quelques boîtes de sucre à des mômes délaissés, une sorte de délivrance. Pourtant, si ces petites offrandes en nature et en numéraire ont des vertus expiatoires, qu’en est-il du fait de sortir définitivement ces enfants de la rue ?
Ensuite, les parents qui laissent leur progéniture entre les mains d’enseignants démunis sans jamais songer à leur dispenser le moindre appui, ne font qu’entretenir le phénomène. Après tout, n’est-il pas de leur responsabilité de veiller à ce que leurs enfants soient dans un cadre idéal où qu’ils se trouvent ?
Enfin, l’Etat, au nom du principe de la laïcité, semble reléguer la question des écoles coraniques au second plan de ses politiques en matière d’éducation. Pourtant, cette école a de tout temps produit des ressources humaines de qualité qui ont hissé le nom de notre jeune nation aux sommités dans leurs domaines. Les plus grands entrepreneurs, créateurs d’emploi, qui font vivre des milliers de familles, sont le fruit de l’école coranique. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’investir dans l’éducation, les daaras sont traités en «parent pauvre». Pourquoi ce «deux poids deux mesures» dans un pays où la religion musulmane constitue le système de référence de la grande majorité ? Si l’enseignant de «l’école de la République» est entièrement pris en charge par l’Etat, il doit en être de même pour celui coranique qui est aussi, plus que tout autre, une «école de la République» si l’on se fie à la définition de cette République comme le gouvernement DU peuple POUR le peuple et PAR le peuple. D’autant plus que cet accompagnement de l’Etat permettrait de mieux encadrer le système et de réduire les dérives.
De même, la méthode utilisée dans la lutte contre la mendicité des enfants a fini de montrer ses limites du fait de la superficialité des politiques déployées en la matière. En confondant l’exploitation des enfants avec toutes les autres formes de mendicité qui concernent des adultes, l’Etat accroit l’amalgame. Cette erreur d’appréciation dissuade l’adhésion populaire à la lutte et conduit l’Etat, sous la pression de certains leaders d’opinion, à revoir ses positions et à différer la solution. Des adultes dans le besoin, n’ayant aucun autre recours que de solliciter le concours d’autres personnes en état de partager, ne sont point à confondre avec des lumières de la vie enchaînées dans les cavités profondes d’une exploitation absurde et perfide. Car, comme dirait Khalil Gibran, «est-il un mérite encore plus grand que celui qui réside dans le courage et la confiance, dans la charité même, de recevoir ?… Car en vérité c’est la vie qui donne à la vie – tandis que vous, qui imaginez pouvoir donner, n’êtes rien d’autre qu‘un témoin. Et vous qui recevez -et vous recevez tous- ne percevez pas la gratitude comme un fardeau, car ce serait imposer un joug à vous-même, comme à celui qui donne. Elevez-vous plutôt avec celui qui vous a donné par ses offrandes, comme avec des ailes.» Il ne parlait tout de même pas d’enfants mendiants mais d’adultes conscients, car un peuple qui ne sait pas bien prendre soin de ses enfants ne mérite pas que l’on s’apitoie sur son sort.
Aliou Bamba MBACKE
badacheikh@gmail.com

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