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A l’occasion de la nuit religieuse ou gammu organisée par les jeunes du pénc de Thieudeme, en décembre 2018, Serigne Pape Malick Sy parlait ainsi de la migration des vertus : «Dieu a fait descendre les vertus sur terre pour habiller la nudité des humains. Quand je dis vertus, je pense aux valeurs cardinales que sont, entre autres, le ‘‘jom’’ (le sens de l’honneur), le ‘‘ngor’’ (la dignité), le ‘‘njub’’ (la droiture), le ‘‘dëgu’’ (la véracité), le ‘‘muñ’’ (la patience), le ‘‘kolëre’’ (la fidélité), etc. De nos jours, elles retournent toutes au ciel qui est leur patrie d’origine. Les anciens (mag ñi) aussi s’en vont. Ils partent tous parce qu’en vérité, notre époque les ignore…»
«Il fut un temps où être vertueux était naturel, un temps où, en chaque domicile, on trouvait un ancien à la voix forte, à la parole écoutée et dont l’index était respecté. Aujourd’hui, la vertu est souvent feinte là où on croit la percevoir, car les humains préfèrent leur nudité. Et on peut faire le tour des quartiers sans voir aucun ancien ou seulement des anciens ne jouissant plus d’aucun respect et pressés de rentrer au ciel eux aussi…»
Et il a raison, mon ami et maître qui disait, par ailleurs, «les mauvais comportements (ou mauvaises habitudes) sont pires que la pire des magies. Ils constituent un mal que ne peuvent soigner les guérisseurs. Seule une volonté de changement sincère peut en venir à bout». Il disait : «La bataille pour la perfection morale est le grand combat des hommes. Le Prophète a cherché la perfection toute sa vie. Et nul n’a excellé nos anciens dans l’imitation du Prophète.» Il a raison, car une compétence qu’on néglige s’étiole, un outil qu’on n’utilise pas se détériore, une lampe sous le boisseau est sœur des ténèbres ; et, comme dit Les chantiers de l’Homme1, de nos jours, «il est courant de voir une autorité coutumière ou religieuse se comporter comme n’importe quel homme du commun, sous prétexte ‘‘qu’un homme est un homme’’, et prêcher comme le dernier des commerçants ou un vulgaire chasseur de voix ; un homme politique sans foi ni loi ni code de bonne conduite ni même la moindre honnêteté intellectuelle. Il arrive souvent qu’un élu trahisse ses électeurs ou oublie purement et simplement sa mission, qu’un homme de loi arnaque les populations ou qu’un gardien de l’ordre les agresse, qu’un juge soit corrompu, qu’un enseignant soit immoral, incivique…».
Et pourtant, il n’y a guère longtemps, chez nous, on pouvait entendre ces mots sonnant comme des professions de foi et qui sont des signes de bonne santé morale : «Je préfère porter des habits sales et déchirés qu’avoir la peau sale et la réputation en lambeaux», «Je préfère être recouvert de terre que me couvrir du manteau de la honte», «Je préfère mourir que perdre mon honneur». Ainsi parlaient les anciens pour qui la vie ne vaut pas la peine d’être vécue si l’on perd son honneur, sa dignité. Pour eux, l’homme c’est d’abord ses vertus, comme le suggère cet appel à l’humilité et à la dignité dit par les tam-tam tutélaires et dédié aux élus du Peuple lébu, en rappel à leur condition de simples mortels :
«Dundd dée ! Dundd, dundd, dée ! Dundd ngor ! Ndeŋkaane ngor ! Ku mos dundd dinga dée !» «Qui vit meurt ! Aussi longue que soit ta vie, tu mourras ! Vis donc dans la dignité ! Remplis ta mission dans la dignité ! Car qui goutte à la vie, gouttera à la mort !»
Et ce chant du festival annuel des pénc appelé ndawràbbin ou ga­mmu, célébrant les bons comportements et décriant les mauvais :
«Gii gammu ku si ñaaw dée te ku si rafet maa la jur si sama biir». «A ce gammu, les personnes laides (moralement s’entend) mourront de honte, quant à celles qui sont dotées de beauté, elles sont miennes, issues de mon ventre.»
Puis ces chants initiatiques appelant au courage physique et moral devant l’épreuve :
D’abord ce chant du candidat à la circoncision ou aat :
«Man duma jong daw
(Le chœur) : Saala yaa ko dige
Man Saala maa ko dige
(Le chœur) : Saala yaa ko dige
Man jomba na daw
(Le chœur) : Saala yaa ko dige»
Moi je ne fuis pas la circoncision
(Le chœur) : Saala tu en fais la promesse
Moi Saala j’en fais la promesse
(Le chœur) : Saala tu en fais la promesse
Moi j’ai honte de m’enfuir
(Le chœur) : Saala tu en fais la promesse
Et celui-ci du circoncis ou njuli appelant à l’humilité, car rappelant à l’homme que quelles que soient les grâces de Dieu à son égard, il restera toujours un homme :
«Coy naaw dal ci ngeer coy naaw
(Le chœur) : Dal ci ngeer
Lu mu naaw naaw dal ci ngeer coy naaw
(Le chœur) : Dal ci ngeer»
L’oiseau vole et se pose sur l’arbuste, l’oiseau vole
(Le chœur) : Et se pose sur l’arbuste
Aussi haut que portent ses ailes, il se pose sur toujours l’arbuste, l’oiseau vole
(Le chœur) : Et se pose sur l’arbuste
Et cet autre appelant au respect et à la soumission à l’égard des ascendants et des aînés :
«Njulli Njaay
Baa géenée mbaar
Bala sa yaay yonnée
Bala sa baay yonnée
Bala kala mag yonnée
Na nga daw ba daanu…»
Circoncis Ndiaye
Quand tu sortiras de la case de l’homme
Si te commissionne ta mère
Si te commissionne ton père
Si te commissionne plus âgé que toi
Cours vite faire la commission…
Ensuite ce chant de tatouage ou njam :
«Aram Jéen, sa baajan a ngila tiim naala so dawee dee
Soo bëgee lula nopal, melal ni kuy njibi alaaxira yaay»
Arame Diène, ta tante près de toi, te dit, tu mourras si tu prends la fuite
Si tu veux la paix du cœur, fais comme si tu devais mourir
Enfin cet autre :
«Bu ma nammee daw, gacce doy ma coow
Ñaar : ma dugg gal saŋkuji mba ma taal daay yendu sa, yaay»
Si j’envisage la fuite, que soit mon lot la honte
De deux choses l’une : j’emprunte une pirogue pour aller me perdre en mer, ou j’allume des braises pour y passer ma journée, oh mère !
Aujourd’hui, hélas ! La beauté du caractère est le moindre souci. La quête du beau et du bien est considérée comme une folie. On vend son honneur pour de l’argent, on se drape allégrement du manteau de la honte si l’on ne va pas tout nu à travers les artères de la cité, on piétine le legs de nos pères et mères en matière de comportement, on embrasse la laideur sans complexe. Aujourd’hui, semble-t-il, c’est le triomphe de l’animal sur l’humain en l’homme. «Ne suivez jamais vos caprices, vos instincts naturels, votre premier réflexe, enseignait El H. Abdoul Aziz Sy Dabakh. Réfléchissez avant d’agir, car l’impulsivité qu’engendrent et alimentent l’esprit de rivalité et la coterie partisane est la cause de beaucoup de maux dont souffre ce pays !»2 Aujourd’hui, en effet, «la transhumance est devenue familière. Les transfuges courent les rues : voler, mentir, trahir, telle est la règle, tel est le comportement de la race des hommes dits ‘‘supérieurs’’», «cette race de chiens qui se croient libres, dit Antoine de Saint-Exupéry, parce que libres de changer d’avis, de renier. Parce que libres de tricher et de parjurer et d’abjurer, et que l’on fait changer d’avis, s’ils ont faim, rien qu’en leur montrant leur auge».
«(…) L’honnêteté, l’intégrité, l’esprit de sacrifice, l’amour du prochain n’existent que dans les légendes du passé, dans les contes ou dans certains films, entend-on tous les jours. On fait toujours de la politique, mais elle n’est plus qu’une simple profession garante d’une vie de mollesse et de loisir. Et se servir du pouvoir pour s’enrichir semble faire partie de la norme sociale. Et ‘‘gouverner, c’est trafiquer et marchander le pouvoir avec la canaille’’. Et l’argent confère des talents tout comme la pauvreté implique l’incompétence et que la ruse et les combines garantissent le succès. Et les médiocres, les fourbes et les ‘‘âmes serviles’’ dirigent. Et plastronnent les salauds qui ‘‘ont leur photo dans les journaux de partout’’. Et la souffrance des plus pauvres est devenue un simple appât, comme une machine à attirer des sous. Et la sueur et les larmes des misérables sont des breuvages recherchés, aussi exquis que du vin. Et le travail appauvrit l’homme au lieu de l’enrichir. Et la fatigue, la sueur et la poussière avilissent. Et la culture s’apparente au loisir qui est devenu synonyme de vice. Et la caricature, et la moquerie, et le sarcasme sont les passe-temps préférés. Et l’on rit de tout…»
«On fréquente toujours les églises et les mosquées, on visite les tombeaux des saints, on consulte les livres des prophètes, mais les cœurs sont hypocrites et le silence des temples n’émeut plus les âmes.»3
Bref, on est loin du temps des chevaliers de l’honneur et de la foi qui savaient être humbles dans l’abondance, beaux dans la pauvreté et stoïque sous les coups du sort. Et aujourd’hui, ce dont nous avons le plus besoin, c’est «des cœurs nouveaux que rien ne saurait détruire», comme disait Serigne Cheikh A. T. Sy Al Makhtoum, qui appelait à l’abolition des colères haineuses, des méchancetés inutiles et autres crocs-en-jambe et poignards dans le dos : «Lavons ce pays, disait-il. Lavons ce pays, en purifiant nos cœurs…» Parce que maints pays ont été enflammés par les flammes des cœurs. Et un seul cœur en feu, c’est déjà beaucoup trop. Une braise, une toute petite étincelle de méchanceté dans un cœur peut ruiner toute une vie, peut ruiner plus qu’une vie… «Et la terre ne tremble, l’océan ne déborde, les fleuves ne sortent de leur lit, le ciel ne lance ses foudres que pour ramener l’humanité sur la voie droite et lui rappeler Dieu qu’elle semble oublier», nous apprend Serigne Pape Malick Sy. Il nous faut donc réarmer notre Peuple intellectuellement, moralement et spirituellement, en sachant qu’il n’y a rien de plus important dans la formation de l’âme d’un Peuple que le pèlerinage au pays natal et la voix des racines.
Abdou Khadre GAYE
Ecrivain, Président de l’Emad
Décembre 2019
1 Livre de l’auteur de la contribution, édité par les éditions le Nègre International en avril 2009
2 Alassane Thiam, son livre, « Conseils et recommandations », qui m’a été offert par l’honorable député Doudou Wade.
3 «Les Chantiers de l’Homme»

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