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Aujourd’hui, tout le monde aspire à la modernité qui est une source de (ré) confort et d’aisance. Pour beaucoup de gens, la modernité rime avec un emploi rémunéré (salaire), vie en ville (maison en dur avec tout ce qui l’accompagne, un habillement occidental, des plats à l’occidental : on rechigne à manger notre «ngurbaan» qui est un plat de pauvre). Même dans le domaine médical, l’on pense que les guérisseurs traditionnels, détenteurs de la science des plantes, ne sont que féticheurs, charlatans, vendeurs d’illusion. La modernité rime avec renoncement, rupture d’avec ce qui se faisait sans prendre le temps de juger de la pertinence des attitudes, habitudes et mœurs nouvelles qu’on adopte sans discernement. La modernité s’accompagne d’un bien-être : le puits est remplacé par le forage (robinet, chasse d’eau), le mortier par la machine (meule), le bois de cuisine par le gaz butane ou la cuisinière micro-ondes, la calebasse, par le bol ou ustensiles en matières plus solides, la «kok» de bois par les cuillers (on ne mange plus comme avant avec la main). La natte à osier ou les troncs d’arbre sont supplantés par les bancs, puis la chaise ou le fauteuil, les sandales en peau de bête par des «chaussures fermées», le «caaya» et «cache-sexe» par le pantalon, le «faaru mbaam» par la chemise, le tee-shirt et autres.
Dans la cosmétique, le beurre de karité, le beurre de lait sont remplacés par des produits plus «modernes» (industriels venus d’ailleurs). Le feu de bois ou la lampe à beurre par la lampe à pétrole, puis par la torche à batterie et par la suite par l’électricité.
Tout change autour de nous, tout change en nous !
La civilisation paysanne disparaît petit à petit au contact du modernisme ; le village est en agonie. Mais personne ne peut s’en plaindre. N’est-ce pas ?  Tout le monde le souhaite, car tous désirent une vie meilleure que le village ne peut plus donner. Au contact de la ville (qui est aussi en contact avec la métropole), le village s’urbanise, se transforme irrémédiablement dans sa forme comme dans son fond (for intérieur). Dans quelques années ou décennies, cette race d’habitations sera exterminée de notre pays. D’ailleurs, tous les villageois le réclament. Tous veulent de l’électricité, des robinets, des écoles, des hôpitaux, des routes goudronnées, des recrutements afin de lapider au plus vite leur village. C’est une aspiration légitime.
Vivre en ville est un signe de réussite, de bonheur. Le citadin est la référence et l’idole chantée par les campagnards. Pourquoi ? En effet, dès qu’on quitte le village, l’on pense à tort parfois, et le plus souvent, que le statut social, la respectabilité changent. Le citadin est l’embauché, le salarié qui chaque mois dispose d’une somme d’argent lui permettant de participer aux échanges commerciaux, le troc n’étant plus en vigueur. Ainsi, avec un pouvoir d’achat plus important, il peut acquérir des biens, mais surtout avoir des choses venant de la ville. Il se singularise et gagne en respect par l’imitation et l’envie qu’il fait naître chez les autres. C’est pourquoi la ville attire. Mais puisque tous ne peuvent pas aller en ville, tous réclament leur propre ville en transformant leur village en ville. L’on pense aussi chez les gouvernants, qui suivent les désirs des gouvernés (électeurs), que l’urbanisation est un indice de développement, de réussite de leur politique publique. L’on parle d’améliorer les conditions d’existence des populations rurales.
A l’heure actuelle, vue l’évolution de la civilisation, les satisfactions qu’elle peut donner à l’homme (rural), il n’est pas juste, acceptable que des personnes continuent à vivre dans la rusticité, avec des tâches «dégradantes». Cela est vrai et indéniable. C’est le rôle du gouvernement d’y remédier.
Mais on oublie que la mort du village entraînera des conséquences irréversibles dans la manière d’être, de penser des populations. Leur personnalité va se muer face aux exigences de l’urbanité. Désormais, l’éducation traditionnelle, non/in formelle cède la place à l’école conçue non seulement pour éduquer, mais aussi pour instruire les enfants et les jeunes afin de les préparer à être embauchés par l’Etat, les entreprises. Donc tous les acteurs de l’éducation traditionnelle entrent en chômage, car leur tâche échoit désormais à des enseignants recrutés et payés par l’Etat. D’autres conséquences vont en résulter. Le type d’homme formé à l’école moderne avec un programme venu de l’Occident, au lieu de s’enraciner dans les valeurs de sa communauté, de ses ancêtres (parce que l’éducation est porteuse de valeurs), va devenir hybride, enfant de l’autre (du maître qui a pris à la place du père, de la mère, du vieux du village, le sage, le saltigué, le «kumax».
En plus, le respect est ainsi transféré à celui qui éduque au détriment de celui qui élève (parents). Les parents sont réduits à leurs rôles de nourrices et protecteurs, car le temps passé avec l’enfant ne permet plus de discuter avec lui, de lui transmettre les valeurs reçues de génération en génération, de père en fils, de mère en fille. Une rupture s’installe dans le tissu familial. C’est pourquoi dans les premiers temps de l’école, les Africains se méfiaient de l’école nouvelle. D’ailleurs, dans L’aventure ambiguë, le débat se pose sur le dilemme d’envoyer les enfants à l’école des Blancs pour «apprendre à lier le bois au bois, à vaincre sans avoir raison». Mais «ce qu’ils apprennent vaut-il ce qu’ils oublient ?»
Chez moi, avec l’installation de l’école élémentaire, les enfants respectaient plus le maître qui les éduquait que leurs propres parents. L’enseignant, même s’il était jeune, inspirait l’admiration et un profond respect aux habitants du village. C’est à grâce à l’ampleur de sa tâche. Aujourd’hui, l’on se plaint de la dégradation des valeurs de nos ancêtres chez les jeunes inscrits à l’école française alors que cet état des choses est «naturel», normal, parce que résultant du changement de programme partant de l’école traditionnelle à l’école moderne. Ces valeurs dont on parle souvent ne sont pas au programme à l’école, dans aucun des cursus scolaires et universitaires. Par conséquent, les scolarisés ne peuvent aucunement les manifester dans leurs comportements de tous les jours. L’école sénégalaise actuelle, même si elle est sous la tutelle du ministère de l’Education nationale, se contente d’instruire les jeunes (la morale est supprimée des programmes depuis belle lurette et l’on ne fait plus le lien entre les mathématiques et la morale), on se contente d’enseigner des matières (savoirs), les savoir-être sont relégués au second plan.
Même ceux qui sont chargés d’assurer cette transmission des valeurs (savoir-être) doivent encore en acquérir, car n’ayant pas bouclé leur éducation. Pour rappel, le jeune qui a l’âge des maîtres et professeurs actuels (18 à 35 ans) ne pouvait enseigner qu’exceptionnellement dans la société traditionnelle, et sous la tutelle des vieux, ceux-là dont parle Amadou Hampâté Ba quand il affirmait : «En Afrique noire, un vieillard traditionnaliste qui meurt est comme une bibliothèque inexploitée qui brûle» (version originale).
Par ailleurs, d’autres moyens (médias) modernes participent passivement à l’éducation des jeunes alors que leurs programmes ne sont pas scrupuleusement étudiés et testés. Il s’agit de la télévision qui fait la promotion des valeurs venues de l’Occident ou nées des élites de la mode et de la culture virtuelle. L’internet, moins contrôlable que la télévision, fait la promotion de toutes sortes de valeurs et de mœurs.
Tant que cela continuera, les jeunes ne pourront jamais se comporter comme on le souhaite ; et plus tard quand ceux-ci seront adultes, ils feront la promotion des valeurs qui ont bercé leur enfance, leur jeunesse.
Dans le rapport entre les personnes, tout change en quittant le village. Au village, tout le monde connaît tout le monde puisqu’en principe, tous sont parents. Cela fait que certains comportements ne sont pas fréquents (ou sont réprimés). Chaque adulte se sent responsable de toute la communauté qu’il se doit de protéger, de sauvegarder. En particulier, tous veillent sur les enfants sans distinction de famille. C’est une obligation morale et sociale. On naît ensemble, vit ensemble et meurt ensemble. Tout appartient à tout le monde. Alors qu’en ville, c’est le règne de l’anonymat où les habitants, même voisins, ne se connaissent pas (car ils ignorent leurs origines, leur lignée, leur ancêtre), en plus ils s’enferment dans leurs maisons closes et n’ont pas assez de lieux (ou moments) de rencontre, pour se connaître. Cet anonymat fait que personne n’est prêt à se sacrifier pour son voisin.
Un jour à Dakar, j’ai assisté à une scène qui serait impossible au village. Un jeune agresseur a sorti un couteau en plein jour pour arracher le sac d’une dame qui n’a eu que ses yeux pour pleurer sous le regard passif des passants qui ne veulent pas se mêler des problèmes des autres.
La mort du village entraîne celle du vieillard qui, ne jouant plus son rôle de régulateur social (Cf. histoire de Kocc Barma), est relégué au second plan. Il est devenu une relique du passé que des fouilles archéologiques révèleront à la prochaine génération. Vivre au village, c’est circuler dans l’environnement naturel, avec moins de contraintes et de risques, quoi qu’on pense. La ville est le symbole de l’adaptation continuelle où l’homme, en transformant son environnement, finit par y devenir étranger ; d’où le constant besoin de s’adapter, de s’orienter. Au village, l’homme s’adapte à la nature, à son environnement. En ville, il adapte son environnement à ses besoins.
Le royaume d’enfance nous sera à tous nostalgique, quand tous les villages disparaîtront. Néan­moins, même si tous les villageois aspirent à une urbanisation de leur village, le village en tant que lieu de paix, de calme, loin des bruits, de la pollution et les risques est nécessaire. C’est pourquoi, pour fuir cette atmosphère stressante des villes, les gens vont à la recherche de petits villages artificiels que sont les hôtels, auberges et autres maisons de «campagne». Mais ces espaces aménagés ne sont pas accessibles à tous. Alors, il faut choisir donc entre le village naturel ou le village artificiel, le luxe de la ville ou la paix du village, la richesse ou le bonheur, l’individualisme ou la collectivité, la solitude ou la solidarité, l’égoïsme ou la générosité naturelle, l’aumône ou le don. Peu de gens réalisent que l’urbanisation est la source de tous nos maux : du réchauffement climatique à la paupérisation en passant par l’insécurité et les maladies modernes.
Vivre en ville demande beaucoup de sacrifices ; tout s’achète. Même le respect se paie en pièces de monnaie ou en biens. On doit acheter une maison, l’entretenir en payant l’électricité, l’eau, l’impôt… Par conséquent, avoir beaucoup d’enfants à nourrir, à scolariser est un fardeau de plus en plus difficile à porter. Par conséquent, la ville entraîne la diminution du nombre d’enfants qui ne sont plus une main-d’œuvre pour aider dans les travaux agraires (champs et troupeaux). En Afrique, l’urbanisation sera proportionnelle à la baisse de la natalité et de la population, comme cela est arrivé dans les autres continents (Europe, Amérique, Asie : politique de l’enfant unique en Chine et au Japon). Le contrôle des naissances est une de ses conséquences immédiates.
Vivre en ville implique le manque de liberté, car la plupart des citadins salariés travaillent pour une autre personne (sont embauchés par l’Etat ou les entreprises privées). Au village, chacun travaille pour soi (en principe). Savoir peser le pour et le contre de l’urbanisation est nécessaire. Je pense même que tous les villages ne devraient pas disparaître, car leur urbanisation entraînera la fin de l’agriculture et de l’élevage qui nourrissent les citadins. Dans cette rareté des terres cultivables, l’industrie alimentaire se tourne vers les Ogm (Organismes génétiquement modifiés) qui pullulent dans les supermarchés. Nous assistons aujourd’hui à une renaissance de «la multiplication des pains que Jésus a opérée». L’on n’a plus besoin de larges espaces pour nourrir les populations. Mais les conséquences de cette nouvelle forme d’alimentation ne sont pas connues. Serait-elle la cause des nouvelles maladies qui font des ravages ?
Au Sénégal, on note une ruée folle dans l’accaparement des terres. Les nouvelles communes issues de l’Acte 3 de la décentralisation procèdent avec excès à des lotissements effrénés des terres arables. L’inflation du foncier fait que beaucoup de paysans bradent leurs champs à des promoteurs immobiliers. Les champs hérités de génération en génération comme un patrimoine familial sont devenus des moyens de business des riches. Des promoteurs immobiliers, des firmes internationales, avec la complicité des collectivités locales (maires et conseillers municipaux) et des autorités étatiques (préfets, sous-préfets, gouverneurs), arrachent les terres, seules richesses et sources de pain des pauvres paysans. Ceux-ci deviennent des employés dans leur propre village, sur leur les terres qu’ils ont toujours cultivées. Alors, l’agriculture familiale qui nourrissait les paysans disparaît et entraîne la paupérisation croissante des masses de populations paysannes qui dépendent dorénavant d’un modique salaire pour survivre : acheter les denrées de première nécessité qu’il a jadis produites à la sueur de son front. C’est une forme de re-colonisation pire que la première dans la mesure où la précarité s’installe au village. Les terres du domaine national appartiennent à l’Etat, mais les populations ont le droit d’en user et de les exploiter pour se nourrir, pour survivre.
Malheureusement, ces populations paysannes sont fascinées par le mirage de la ville. C’est pourquoi beaucoup bradent leurs champs pour construire des maisons en dur (bâtiments et clôture). Leur gagne-pain dans ce cas ne sera pas remplacé ; alors s’installe la misère et le dénuement.
Moi, je défends la protection des pauvres paysans, inconscients, assis sur une richesse inestimable (la terre) qui par le mirage de l’argent facile, le mirage de la modernité bradent les champs pour des sommes insignifiantes. Si les villageois vendent leurs terres, que leur restera-t-il chez eux ? Certains auront du mal plus tard à acquérir une parcelle même pour enterrer leur mort. Et c’est lamentable.
Avoir une parcelle d’habitation est devenu presque inaccessible à la majorité des jeunes aux revenus maigres. C’est comme une ruée sur l’or qui se passe avec ces morcellements de terres.
La mort du village sera le début d’une nouvelle ère où de nouvelles manières de vivre et d’être obligeront même les adultes à réapprendre à marcher, à manger, à parler, à travailler et à éduquer leurs enfants. Dans la ville, au lieu d’adapter la nature, l’environnement à ses besoins, l’homme crée un univers auquel il doit s’adapter constamment. Alerte ! La ville est à nos portes. Préparez-vous à chan­ger !
Jean DIONE
Professeur de
Lettres modernes
au Lycée Brave Hippolyte
de Mont-Rolland

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