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La fin des territoires. Essai sur le désordre international et l’utilité sociale du respect, telle est la prémonition du politologue Bertrand Badie en 1996. Enjeu de tous les grands conflits du monde, élément constitutif de l’Etat à côté des éléments politique et humain, le territoire est en crise depuis l’avènement de la mondialisation.
En effet, la thèse de la fin des territoires se confirme mieux avec la transformation numérique que nous vivons, qui déterritorialise actuellement le monde et change profondément les manières d’agir de l’Etat et les modes de vivre en société. Sous ce rapport, l’expansion fulgurante du Covid-19 illustre parfaitement la nature déterritorialisée du monde. Depuis son importation au Sénégal en fin février 2020, des mesures présidentielles sont prises pour faire face à la pandémie. Parmi les plus récentes, on relèvera la suspension des enseignements dans les écoles et les universités pour trois semaines, à partir du 16 mars 2020.
A l’analyse, cette mesure portant suspension des enseignements dans les écoles et universités pose un problème qui inspire la rédaction du présent billet. En fait, la prise de cette décision constitue une stratégie d’endiguement pour contenir territorialement l’extension du Covid-19 compte tenu des risques de propagation liés aux rassemblements des étudiants dans des espaces tels que les amphithéâtres. Cependant, la nature de l’Université virtuelle du Sénégal (Uvs) nous conduit à nous poser la question de savoir si les enseignements se déroulant dans un espace dématérialisé font partie du champ d’application de cette mesure de suspension des enseignements. Car si les amphithéâtres à l’Université Cheikh Anta Diop et à l’Université Gaston Berger, de nature physique et matérielle et dont la caractéristique majeure est le surpeuplement, favorisent le contact physique entre étudiants, d’une part, et entre étudiants et enseignants, d’autre part, en revanche la nature immatérielle du cadre de délivrance des enseignements à l’Uvs n’induit aucun risque de propagation du Covid-19.
Dans cette lancée, on serait tenté d’exclure du champ de cette mesure présidentielle l’Uvs en raison de l’absence de contacts physiques dans les processus de délivrance des enseignements. Mais une telle interprétation remet en cause le principe d’égalité devant les services publics, notamment de l’Ensei­gnement supérieur. Toutefois, avec l’affirmation de ce principe général de droit, il est de plus en plus admis des différences de traitement, à condition que celles-ci soient objectivement justifiées. Cela donne d’entendre que l’Uvs pourrait faire valoir sa particularité pour poursuivre les enseignements à distance.
D’ailleurs, en poursuivant la logique de notre réflexion, il est possible de s’interroger sur l’actualité des cadres juridiques et institutionnels qui encadrent l’espace universitaire, à l’image de loi n° 94-79 relative aux franchises et libertés universitaires. En réalité, la notion de franchises universitaires se fonde sur l’idée d’extra-territorialité de l’Université en raison de la nature des activités s’y déroulant et qui requièrent un maximum de liberté. C’est cette idée d’extra-territorialité qui justifie l’octroi d’un statut d’autonomie de police administrative aux universités sénégalaises.
Ainsi, avec la transformation numérique du monde, notamment académique, les référentiels juridiques régissant le secteur de l’Enseignement supérieur doivent être profondément réajustés. En outre, les décisions publiques, surtout présidentielles, doivent tenir compte de ces nouvelles évolutions. Tout aussi, les manières de «faire administration» doivent profondément changer, car l’irruption du Covid-19 nous apprend qu’aujourd’hui plus que jamais, nous devons davantage investir dans les projets de dématérialisation des procédures, car en temps de pandémie, les télé-procédures de travail, de déclaration, d’inscription et de paiement sont une alternative crédible pour éviter les risques de propagation par les contacts physiques.
Il s’y ajoute que la fermeture des écoles et universités sans solution alternative confinant les élèves et étudiants chez eux nous renseigne sur la nécessité de renforcer et d’élargir le système d’enseignement à distance. Cette mesure, à dire vrai, expose les apprenants qui sont contraints de rester chez eux en l’absence de leurs parents, généralement non soumis aux rigueurs de la mesure. Il aurait été opportun d’envisager un dispositif d’accompagnement de cette décision de fermeture des écoles et universités.
Alexandre Mapal SAMBOU
Spécialiste de la transformation numérique de l’administration publique
alexandremapal@gmail.com

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