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L’humanité a connu un fléau sans précédent : la pandémie du Covid-19.
La terminologie de la culture du conflit alimente les discours martiaux des chefs d’Etat et de gouvernement. Et nous devons définir ensemble des stratégies de riposte. Nous sommes en guerre. Sauf que nous sommes cette fois-ci en guerre contre un ennemi sans uniforme, dont la forme renvoie à la formule «qui s’y frotte s’y pique». Cet ennemi invisible à l’œil nu défraie la chronique, dénombrant le nombre de morts par jour sur le format d’un reportage de guerre.
La guerre s’internationalise depuis Wuhan en Chine, transformant le monde en foyers ardents de belligérance. L’Etat-Nation, tel un escargot, reprend ses réflexes pour ériger des murs, dévitalisant les organisations supranationales amputées de la liberté d’aller et de venir.
L’Etat-providence hante les nuits des intégristes du laisser-faire économique qui sont tous sous antidépresseurs.
Mais en vérité, cette pandémie montre qu’il n’y a pas de Robinson Crusoé dans la vie réelle. L’interdépendance de nos territoires s’est confirmée. Comment lutter seuls dans nos pré-carrés de souveraineté nationale si exigus sans prendre en compte les pays d’accueil des Sénégalais de l’extérieur ?
La démocratie accuse le coup. A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. C’est l’Etat d’urgence qui justifie que le chef suprême des Armées ne puisse mal faire dans cette guerre sous le regard impuissant des activistes hardis et des fervents défenseurs des droits de l’Homme. «Quand la maison brûle, on ne va pas demander au juge l’autorisation d’y envoyer les pompiers. Sur ce point, il n’y a jamais eu de contestation», écrit le Commissaire du gouvernement Jean Romieu en 1902 pour alimenter la source administrative dont s’abreuvent nos juges. Les impératifs de santé publique font ainsi fléchir les droits de l’Homme au Sénégal, car le droit permet au chef de l’Etat de faire une entorse à la Loi n° 2008-12 du 25 janvier 2008 relative à la protection des données à caractère personnel (Lpdp) au nom de l’Etat d’urgence.
Big brother n’est pas mort. Et les sciences du langage s’enrichissent de néologismes. Les éléments de langage du ministère de la Santé et de l’action sociale font désormais partie de notre vocabulaire du quotidien. Nous n’avons pas besoin de l’accompagnement d’un orthophoniste pour prononcer ces nouveaux termes : «distanciation sociale», «gestes barrières», «cas contacts», «cas communautaires» et «décès communautaire» ; le dernier né employé pour le cas de l’imam octogénaire du quartier Bount Dépôt de Thiès.
La novlangue de Georges Orwell dans son roman 1984 n’est plus là pour nous empêcher de penser. Novée, cette novlangue, nous donne plutôt des armes destinées à combattre efficacement l’ennemi n° 1. Nous avançons masqués, impuissants à le démasquer pour le mettre hors d’état de nuire. «Primum non nocere» «D’abord ne pas nuire» : telle est la ligne de conduite du personnel médical de notre pays dont nous saluons le dévouement et l’abnégation. C’est le «triangle hippocratique» (médecin, malade et maladie) qui devrait se décliner ici dans le cadre d’une stratégie d’alliance où le malade aide le médecin en jouant un rôle actif et premier dans la lutte contre la maladie. «L’art est constitué par trois termes : la maladie, le malade et le médecin. Le médecin est serviteur de l’art ; il faut que le malade s’oppose à la maladie de concert avec le médecin.» Ainsi parlait Hippocrate dont la déontologie médicale, traversant l’épaisseur du temps, n’a pas pris une ride au 21e siècle, pour nous permettre de vaincre le Covid-19.
Au pays du coq gaulois, la raison du plus fort est-elle toujours la meilleure ? Et ces colosses aux pieds d’argile qui toisaient le monde du haut de Wall Street et de la City ? Et la Chine devenue le centre du monde ? De ce centre qui assiste impuissant à l’enterrement des milliers de morts dans des fosses communes, à la périphérie qui réclame les corps sans vie de ses enfants, le coronavirus, sans passeport, migre par l’homme en nous démontrant que nous habitons un espace unique (la Terre) avec plusieurs lieux de vie.
Ce coronavirus est-il, sous un autre angle, une malédiction venue nous demander plus d’humilité et de rectitude ?
Il y a péril en la demeure. Les lieux de culte fermés, des prières fusent de nos demeures sans réussir à endiguer le péril.
Allah l’Omniscient, le Cham­pion des superlatifs, observe les médecins, les virologues et les infectiologues qui croyaient détenir des passeports d’omniscience sans voler à leur secours.
Le génie informatique remonte difficilement sur son piédestal par le Cloud pour nous proposer le traçage téléphonique des personnes infectées. C’est possible au Sénégal grâce à nos antennes relais de téléphonie mobile ; ces miradors de nos lieux de vie qui sont dans l’intimité de nos foyers par les ondes électromagnétiques via Free, Expresso et Orange, peuvent être les yeux et les oreilles du Roi. Des applications numériques apportent des solutions au corps médical pour traquer les personnes infectées. C’est le «backtracking», expérimenté avec succès en Corée du Sud, en Russie, à Taïwan ou encore en Chine qui, au demeurant, garde ses limites.
S’inspirant de ce qui marche dans ces pays, le Président Macky Sall gagnerait certainement à faire un usage parcimonieux et proportionné de ces outils de lutte contre le Covid-19 à la mesure de l’attaque subie. Nécessité fait loi.
Au nom de l’urgence sanitaire, le chef de l’Etat gouverne par ordonnances, disposant de nos données personnelles. Au Sénégal, des corps sont confinés sans un déconfinement des esprits. Les incivilités de nos concitoyens dans nos quartiers surpeuplés, les transports interurbains clandestins contournant les routes nationales et les vacances «corona» accueillies dans l’allégresse par certains étudiants insouciants nous renvoient dans le miroir les plaies béantes de notre société : «Ce pays au visage de basalte balayé par les vents de l’Atlantique». «Barça ou Bàrsaq» ? L’enfer européen s’est barricadé. La jeunesse africaine escalade ses murs pour se brûler les ailes, laissant derrière elle le paradis terrestre. Ce paradis, en deçà du Sahara, a longtemps caché ses oasis. Le vent du désert les a exhumées pour le bonheur de ceux qui ont envie et savent se désaltérer. «Restez chez vous» dans un pays comme le Sénégal est un palliatif. Restons alors chez nous !
Chez nous, c’est la polémique autour du riz. S’agit-il d’une catastrophe alimentaire ou d’une urgence sanitaire ? Dans tous les cas, le pays a besoin de sérénité. C’est la vie humaine qui est en jeu. L’Etat d’urgence a anesthésié les gardiens du Code des marchés publics. L’Agence de régulation des marchés publics, confinée à la présidence de la République, garde toute son autonomie. Le chef de l’Etat l’a consultée par simple élégance démocratique. Pourtant, rien ne l’oblige constitutionnellement à le faire. «Dura lex, sed lex» (la Loi est dure, mais c’est la loi).
Chez nous, sous un autre prisme, l’école ne peut attendre. Pourtant, elle attend toujours. L’école sans murs y demeure un rêve. Elle peine à embrasser la réalité du e-learning, car le Sénégal n’a pas réussi à connecter ses quartiers anémiés du grand village planétaire qui n’ont accès ni à l’électricité ni à l’éducation pour tous. L’école pour tous, qui revient souvent dans les discours du président de la République, n’est-elle pas en définitive le meilleur vaccin contre la réémergence d’autres virus ?
Somme toute, le coronavirus nous montre le chemin épineux de la vie, tout en révélant à la fois notre seuil de vulnérabilité élevé et la richesse de notre capital humain.
De nos erreurs, nous construisons des outils. L’homo senegalensis est devenu homo faber par la force des choses dans la perception du philosophe Henri Bergson, auteur de L’évolution créatrice. Il y va de notre survie. Le Sénégal n’importe plus de masques de la Chine. Il les fabrique sur place pour nous préparer au maquis. Marquis et roturiers, patrons et ouvriers, gouvernants et gouvernés sont logés à la même enseigne devant cette pandémie. L’ennemi n° 1 les frappe aveuglément en plein cœur au cœur de Dakar, de Yoff, de Thiès, de Tivaouane, de Touba, de Popenguine et du Bois sacré de la verte Casa­man­ce.
Que de batailles perdues chez les «plus forts» qui redécouvrent la médecine de guerre !
Et la guerre continue pour éviter le pire chez les «plus faibles» qui avancent la fleur au fusil.
Corona, à quand l’armistice ? Car nous découvrons avec toi que «la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure».

Docteur Daouda NDIAYE Jaraaf
Juriste, Docteur en Sciences de l’Education,
Secrétaire Général de l’Association des Cadres Lébou Le Péey Lébu

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